Les vaincus (1917-1923) - Violences et guerres civiles sur les décombres des empires - Herodote.net

Les vaincus (1917-1923)

Violences et guerres civiles sur les décombres des empires

Né à Berlin, Robert Gerwarth enseigne aujourd'hui à l'University College Dublin (Irlande). Dans Les vaincus (Seuil, 2017), il se penche sur la période troublée qui a suivi la Première Guerre mondiale.

Il nous rappelle ce fait méconnu que la guerre, pour beaucoup d'Européens, ne s'est pas terminée le 11 novembre 1918 !...

<em>Les vaincus (1917-1923)</em>

Avec condescendance, Churchill n'avait vu dans les conflits d'après-guerre en Europe orientale que des « guerres de pygmées ». Pour lui comme pour la plupart des vainqueurs, l'Armistice du 11 novembre 1918 avait signifié le retour à la paix.  

Robert Gerwarth fait litière de cette vision en rappelant que « plus de quatre millions de personnes trouvèrent la mort lors des conflits armés de l'Europe d'après-guerre », sans compter que la Grande Guerre elle-même a été précédée par les deux guerres balkaniques de 1912-1913. 

Pour les Allemands, les Européens de l'Est, les Russes mais aussi les Grecs, les Turcs et les Italiens, auxquels on pourrait ajouter les Irlandais et les Arabes, la guerre s'est prolongée bien au-delà de son terme officiel, sous la forme de nouveaux conflits ou de guerres civiles non moins atroces. 

Dans un essai bien documenté, le jeune historien corrige notre point de vue en recensant les troubles qui ont agité l'Europe centrale et le Proche-Orient jusqu'en 1923 et au traité de paix de Lausanne entre les Alliés et la Turquie (24 juillet 1923).

Notons que quelques semaines plus tard, dans une brasserie de Munich, un agité tente un coup d'État et échoue piteusement. Ce n'est pour lui que partie remise. Il a nom Adolf Hitler et l'on entendra reparler de lui... En somme, l'année même où se dissipent à l'Est les nuages de la Première Guerre mondiale, voici que montent à l'Ouest ceux de la Seconde.   

Guerres civiles, guerres totales

Loin de la vision churchillienne, Robert Gerwarth montre que ces guerres d'après-guerre inaugurent la « brutalisation » des sociétés européennes ! « En effet, contrairement à la Grande Guerre, qui fut menée dans le simple but de contraindre l'ennemi à accepter des conditions spécifiques de paix, les violences d'après 1917-1918 échappent à tout contrôle. Il s'agissait de conflits existentiels qui avaient pour but d'anéantir l'ennemi - qu'il soit ennemi de classe ou d'ethnie -, sous-tendus par une logique génocidaire qui en viendrait à prédominer dans la majorité de l'Europe entre 1939 et 1945 ».

Tout commence avec la Révolution d'Octobre en Russie et la guerre civile qui s'ensuit. Quand il s'empare du pouvoir, Lénine ne dispose que d'un maximum de 15 000 partisans. En dissolvant l'Assemblée constituante à peine élue puis en confisquant les grandes propriétés de la noblesse et de l'Église, enfin en signant l'armistice avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie le 22 décembre 1917, il élargit très vite son assise.

Après la paix de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, les bolchéviques doivent faire face à la levée en armes de leurs adversaires intérieurs. Ils vont remporter la guerre civile en un peu plus de deux ans mais au prix d'une impitoyable dictature et de plusieurs millions de victimes.

Les Allemands, pour leur part, ne profitent pas de la défection des Russes : ils échouent dans leur ultime offensive sur la Marne, à l'Ouest. La population des Empires centraux, laminée par la disette, les privations et la perspective de la défaite, commence à s'agiter. Dans la crainte d'une contagion révolutionnaire, les dirigeants allemands contraignent l'empereur à abdiquer, proclament la République et ouvrent les négociations d'armistice. Les révolutionnaires ne baissent pas les bras pour autant et déclenchent une grève générale le 6 janvier 1919. Elle est réprimée dans le sang par l'armée et les corps francs.

L'Autriche-Hongrie se disloque en autant d'États que de nationalités ! On craint là aussi des révolutions façon bolchévique. Une crainte justifiée : le 22 mars 1919, à Budapest, capitale de la nouvelle Hongrie indépendante, Béla Kun proclame une République soviétique. Ce leader révolutionnaire s'est converti au bolchévisme lors de sa captivité en Russie. Il va instaurer une dictature aussi brève que brutale. Mais son initiative conduit les socialistes d'Augsbourg, en Bavière, à réclamer le 3 avril 1919 la création d'une République des conseils de Bavière. Comme son homologue hongroise, elle ne durera que quelques semaines mais laissera le souvenir d'une très grande violence.

État miraculé après plus d'un siècle d'effacement, la Pologne renaît sur les cendres de trois empires. Ses ressortissants ont combattu sous les commandements russe, allemand et austro-hongrois. Les voilà maintenant invités à restaurer la Pologne dans ses limites historiques ! « Avec Pilsudski à la tête de l'armée, la Pologne resta en guerre, de façon déclarée ou non, de 1918 à 1921, combattant les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses à l'est, les Lituaniens au nord, les Allemands à l'ouest, les Tchèques au sud, ainsi que les Juifs (en tant qu'ennemis de l'intérieur) sur les territoires qu'elle contrôlait déjà », écrit Robert Gerwarth. Elle sera finalement sauvée du désastre grâce à l'intervention des Français. 

La peur du bolchévisme se diffuse dans toute l'Europe. En Italie, elle se double de l'amertume d'une victoire mal récompensée. Les Italiens n'ont-ils pas compté plus de morts au combat que les Britanniques ? Pourtant, on leur refuse l'annexion de la côte dalmate et de la ville de Fiume. Le 11 septembre 1919, le grand poète italien Gabriele d'Annunzio marche sur la ville avec une poignée de partisans et s'en empare sans coup férir. Sa « marche sur Fiume » inspirera trois ans plus tard à Mussolini une « marche sur Rome » qui signera la fascisation de l'Italie (et d'une grande partie de l'Europe continentale).

Le plus grave est à venir dans la mer Égée...

Profitant de la décomposition de l'empire ottoman, le vieux dirigeant nationaliste grec Venizélos demanda le 6 mai 1919 à se faire payer de son soutien (tardif et limité) aux Alliés en occupant Smyrne, un grand port de la côte anatolienne à majorité grecque-orthodoxe. Cette perspective convint au Premier ministre britannique David Lloyd George qui y vit une façon d'empêcher l'Italie d'occuper elle-même Smyrne et l'Anatolie !

Le diplomate Lord Curzon s'inquiéta par contre de cette initiative et « envoya plusieurs messages au Premier ministre grec lui enjoignant de ne pas sous-estimer la capacité des troupes turques à se remobiliser contre une menace extérieure », note l'auteur. L'inquiétude est partagée par le colonel Ioannis Metaxas, héros des guerres balkaniques (et futur dictateur). Il souligne la difficulté de défendre la côte égéenne et le risque de devoir poursuivre l'ennemi dans l'intérieur de l'Anatolie et de s'y retrouver piégé au milieu des populations turco-musulmanes, comme Napoléon en Russie !

Venizélos ignora ces oiseaux de mauvais augure et les troupes grecques débarquèrent à Smyrne dès le 15 mai 1919. Robert Gerwarth consacre de magnifiques pages au récit de cette tragédie qui va se solder par de grandes atrocités dans les deux camps, les premiers à s'en rendre coupables étant indéniablement les Grecs !

Dans un premier temps, les Turcs paraissent se résigner. Mais après la conclusion de l'humiliant traité de Sèvres, le 10 août 1920, un général déterminé va retourner la situation d'une façon quasi-miraculeuse. C'est Moustafa Kémal qui rompt avec le gouvernement légal du sultan et forge une armée de bric et de broc autour d'une capitale improbable, Ankara, au milieu de nulle part. Il va dans un même élan repousser Grecs et Arméniens, expulser les Français et autres Alliés, enfin refonder la Turquie sur une base homogène après avoir obtenu à Lausanne, pour la première fois dans l'Histoire, que soit avalisé un échange de populations à des fins de nettoyage ethnique !

Robert Gerwarth a ouvert son récit sur les massacres de Smyrne et l'a refermé sur le traité de Lausanne. Il nous laisse le sentiment que le XXe siècle, avec ses totalitarismes, ses nationalismes et ses génocides, s'est forgé dans cet intervalle de quatre années (1919-1923) plus sûrement encore que dans les quatre années précédentes (1914-1918).  

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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