3 mars 1918

De la paix de Brest-Litovsk à la guerre civile

Le 3 mars 1918, dans la forteresse de Brest-Litovsk, en Biélorussie, les bolchéviques russes signent la paix avec les Allemands et leurs alliés. Ils se retirent de la Grande Guerre, laissant choir la France et l'Angleterre qui s'étaient engagées aux côtés du tsar.

Les Allemands en profitent pour une offensive de la dernière chance sur le front français...

André Larané

Fraternisation entre soldats russes et allemands à l'issue de l'armistice du 15 décembre 1917

Double bascule dans la Grande Guerre

Dès le 8 novembre 1917, soit le lendemain de la « Révolution d'Octobre », autrement dit la prise de pouvoir par les bolchéviques des centres vitaux de Petrograd (Saint-Pétersbourg), Lénine signe un décret qui propose une « paix sans annexions » à tous les belligérants.

Ce décret d'un agitateur au pouvoir encore incertain reste lettre morte mais fait le bonheur des Allemands.

Depuis plus de trois ans, ceux-ci ont été contraints de se battre sur deux fronts, contre les Russes à l'Est, contre les Français et les Britanniques à l'Ouest. La désorganisation de l'armée russe et l'indécision de ses dirigeants leur ouvre de nouvelles perspectives. Ils n'en sont pas surpris outre-mesure car ils ont oeuvré pour cela en aidant Lénine et ses comparses à quitter leur exil suisse et rentrer à Petrograd (ex-Saint-Pétersbourg) en avril 1918.

En prime, les Austro-Hongrois et leurs alliés allemands infligent une défaite humiliante aux Italiens à Caporetto entre le 24 octobre et le 9 novembre 1917. 

Le chef d'état-major allemand (Generalquartiermeister) Erich Ludendorff voit enfin une possibilité de victoire.

Erich von Ludendorff (9 avril 1865, Kruszewnia, Prusse ; 20 décembre 1937, Tutzing, Bavière)Le 11 novembre 1917, il écrit « La situation en Russie et en Italie rendra probablement possible de frapper un coup décisif au sein du théâtre des opérations occidental l'an prochain. Les forces en présence seront alors approximativement équilibrées. Nous pouvons préparer pour une offensive à peu près trente-cinq divisions et mille pièces d'artillerie lourde [...]. Notre situation générale nous oblige à frapper dès que possible, idéalement fin février ou début mars, en tout cas avant que les Américains ne se lancent dans la partie avec des forces puissantes » (note).

C'est de fait le plan que va suivre à la lettre Ludendorff, soucieux de gagner la guerre avant que soient engagées les troupes fraîches venues des États-Unis, avant également que la tourmente révolutionnaire venue de Petrograd ne gagne Berlin, Vienne ou Budapest.

Il va mettre tout en oeuvre pour forcer les Russes à conclure la paix et rendre les armes avant son offensive du printemps 1918. Il va juste trouver sur sa route un impondérable : l'arrivée à la tête du gouvernement français, d'un vieillard de 77 ans, Georges Clemenceau, qui va galvaniser les énergies de son camp et doter les armées franco-britanniques d'un commandement unique. Grâce à quoi les Alliés pourront contenir et briser l'offensive allemande.

Venant dix jours après le coup de force de Lénine, l'accession de Clemenceau à la Présidence du Conseil a renversé une deuxième fois le cours des choses. Lénine et Clemenceau témoignent chacun à leur manière de l'action que peuvent exercer de fortes personnalités sur le cours de l'Histoire...

La Révolution au prix de la défaite

Le 15 décembre 1917, Lénine se résout à signer l'armistice avec les Empires centraux. Ainsi prend-il de court ses compatriotes qui veulent continuer le combat, y compris dans son parti. Soucieux de consolider son pouvoir sur la Russie, il veut en finir avec la Grande Guerre commencée trois ans plus tôt.

Les négociations de paix s'ouvrent dès le 22 décembre dans la ville fortifiée de Brest-Litovsk, quartier général des forces allemandes sur le front de l'Est. Contrairement à l'usage et pour complaire aux bolchéviques, elles sont conduites de façon publique.

Les empires centraux présentent quinze délégués : cinq pour l'Allemagne et pour l'Autriche-Hongrie, trois pour l'Empire ottoman et deux pour la Bulgarie. Parmi eux des hommes altiers issus de la haute aristocratie comme le comte autrichien Ottokar Czernin mais aussi des nationalistes comme le Turc Talaat Pacha, grand ordonnateur du génocide arménien. Le chef de la délégation allemande est le Secrétaire d'État aux Affaires étrangères Richard von Kühlmann. Il aspire à terminer au plus vite la guerre à l'Est tout en prenant un maximum de gages pour faciliter la poursuite de l'offensive à l'Ouest.

La délégation bolchévique compte vingt-huit membres pour l'essentiel issus des classes populaires : ouvriers, marins, soldats, paysans, femmes ! Leurs manières rustres ne manquent pas de choquer leurs vis-à-vis. Mais le véritable maître d'oeuvre des négociations, après le retrait d'Adolf Joffe, est Léon Trotski,  commissaire du peuple aux Affaires étrangères. Cet intellectuel rigide pense que les Allemands et les Austro-Hongrois ne tarderont pas à suivre les Russes dans la voie de la Révolution prolétarienne.

Contrairement à Lénine, qui veut avant tout sauver la Révolution en Russie et se montre prêt à concéder aux Allemands tout ce qu'ils voudront, Trotski joue donc la montre et menace à plusieurs reprises de rompre les négociations. Les grèves générales qui éclatent à Berlin, Vienne et Budapest en janvier 1918 le confortent dans son opinion.

La Finlande, l'Ukraine et d'autres provinces de l'Empire russe profitent des négociations de paix pour s'émanciper.

Le général Max Hoffmann, chef d'état-major allemand sur le front de l'Est, en rajoute en annonçant que Berlin soutient le droit à l'autodétermination de la Pologne, de la Lituanie et de la Courlande (Lettonie). Exaspéré par les tergiversations de Trotski, il signe aussi le 9 février 1918 un traité séparé avec le gouvernement sécessionniste d'Ukraine par lequel celui-ci s'engage à fournir aux Empires centraux un million de tonnes de pain par an en échange d'une reconnaissance diplomatique !

Trotski, en apprenant la conclusion de cette « paix du pain », quitte la table des négociations après avoir déclaré la guerre terminée « tout en refusant de signer la paix d'agression »... Du jamais vu dans les annales diplomatiques ! À la suite de quoi, le 18 février, les Empires centraux rouvrent les hostilités. Un million de soldats se mettent en marche. Ils occupent les provinces baltes, la Biélorussie et, le 1er mars 1918, entrent dans Kiev. Dans le même temps, Petrograd reçoit un projet de traité dont les termes, cette fois, ne sont plus négociables. Il s'agit d'un Diktat !

Lénine seul contre tous

La signature du traité de Brest-LitovskLénine, avant tout soucieux de sauver sa Révolution, fut-ce au prix de la défaite et du démembrement de l'empire russe, pèse de tout son poids en faveur du traité. Il menace de démissionner de la tête du parti bolchévique et de la présidence du Conseil des commissaires du peuple.

Il s'ensuit de violentes tensions parmi les membres du gouvernement. Les ministres socialistes-révolutionnaires de gauche démissionnent et rentrent dans l'opposition. Ils ne vont plus cesser de combattre la dictature de Lénine. Les bolchéviques restés seuls aux commandes se résignent à signer le traité.

La paix est donc conclue le 3 mars 1918.

La Russie perd par ce traité léonin la Pologne, la Finlande, l'Ukraine, les pays baltes (Lituanie, Lettonie, Estonie) ainsi que la Bessarabie qui, tous, deviennent indépendants sous tutelle allemande.

De plus, la Russie cède à la Turquie les provinces d'Ardahan, de Lars et de Batoumie, annexées quarante ans plus tôt par le traité de San Stefano.

La Russie d'Europe perd 1,6 million de km2, un tiers de sa population et l'essentiel de ses ressources minières. Elle se trouve ramenée à ce qu'était le grand-duché de Moscovie avant l'avènement d'Ivan le Terrible au XVIe siècle !

De leur côté, les Allemands tirent parti du cessez-le-feu et de la paix à l'Est pour redéployer leurs troupes à l'Ouest et porter leurs ultimes efforts sur le front français. Ce sont quarante divisions qu'ils vont réorienter vers l'Ouest sitôt la paix signée.

Mais par un fait inattendu, la libération par les Russes de leurs prisonniers de guerre va amener en Allemagne et en Autriche-Hongrie des soldats gagnés par les idées bolchéviques. Plusieurs vont s'engager dans les menées révolutionnaires à l'instar du socialiste autrichien Otto Bauer, du Hongrois Béla Kun ou encore du Slovène Josip Broz... 

La guerre civile

En Russie, le traité de Brest-Litvosk réveille en ordre dispersé les partisans du régime tsariste ou de la République démocratique issue de la Révolution de Février.

Des villageois russes pendent des émissaires bolchéviques pendant la guerre civileDans le Kouba, le général Kornilov a constitué une « armée des volontaires » ; en Ukraine, en avril 1918, l'ethman (chef cosaque) Skoropadski prend le pouvoir avec le concours des Allemands ; dans le Caucase, en mai 1918, Géorgie, Azerbaïdjan et Arménie se proclament indépendantes. Dans le même temps, en avril 1918, les Anglais, que la défection de la Russie inquiète, débarquent à Mourmansk. Les Japonais occupent de leur côté Vladivostok. Enfin, des gouvernements rebelles se constituent à Omsk, en Sibérie, et à Samara, dans l'Oural.

En mai 1918 survient l'offensive d'une brigade de combattants tchèques. Déserteurs de l'armée austro-hongroise, ils s'étaient engagés quelques mois plus tôt aux côtés des Russes pour combattre l'Autriche-Hongrie et libérer leur pays. Après la paix de Brest-Litovsk, ils craignent d'être livrés à Vienne. D'où leur rébellion.

Profitant de la décomposition du pays, les Tchèques s'emparent du chemin de fer du Transsibérien et dominent de la sorte la Sibérie. Ils s'approchent d'Ekaterinbourg, où est détenue la famille impériale. Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, les bolchéviques massacrent celle-ci dans la crainte qu'elle ne soit délivrée par les Tchèques.

Les Tchèques lancent peu après une offensive sur Kazan tandis qu'une armée tsariste aux ordres de Krasnov et Denikine, les Gardes blancs, marche vers Tsaritsyne (plus tard Stalingrad).

Partout, dans l'immense Russie, les bolchéviques semblent perdus mais ils vont se tirer de cette situation quasiment désespérée grâce à l'énergie et aux talents d'organisateur de Trotski, lequel prend le commandement de l'Armée Rouge et n'hésite pas à y intégrer d'anciens officiers tsaristes. Ils vont profiter aussi des divisions et des querelles chez leurs ennemis, tant de la gauche républicaine que de la droite tsariste.

Soldats tchèques exterminés par les bolchéviques à Vladivostok en 1919

Victoire à la Pyrrhus

Tout en combattant leurs rivaux politiques, les bolchéviques pressurent les ouvriers. Ils imposent le travail forcé le dimanche. Ils répriment les grèves avec la dernière énergie. Lénine lui-même prône des « exécutions massives » pour briser une grève de cheminots. Les paysans ne sont pas épargnés. Victimes des réquisitions de céréales, beaucoup meurent de famine.

Les exécutions sommaires, les massacres, les réquisitions, les prises d'otages... ne sont pas l'apanage des « Rouges ». Les « Blancs » les pratiquent aussi volontiers, avec le désavantage sur les bolchéviques de susciter la haine des masses paysannes, qui se vengent de plusieurs siècles d'oppression. Les bolchéviques ne se font pas faute d'exciter cette haine.

En deux années, la guerre civile va faire environ 5 millions de victimes parmi les combattants, non compris autant de civils victimes des famines et des exécutions sommaires (note). C'est bien plus que la Première Guerre mondiale. Cette guerre civile va se conclure par la mainmise des bolchéviques et de Lénine sur un pays ruiné mais encore peuplé d'environ 150 millions d'habitants.

En 1921, confronté à un début de famine et à une désorganisation complète des rouages de l'État, Lénine lâche du lest, annonce une nouvelle politique économique et fait appel à l'aide américaine !

Enfants en attente d'adoption pendant la guerre civile russe

Publié ou mis à jour le : 2019-06-26 16:05:00

 
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