Frédéric II de Hohenstaufen (1194 - 1250)

« Stupeur du Monde »

Augustale d’or. Avers, Frédéric II de profil ; revers, aigle impérial, Paris, BnF, Gallica.Empereur germanique, roi de Sicile, roi d’Arles, roi de Jérusalem : Frédéric II collectionna les titres autant que les paradoxes et les qualificatifs. « Stupor Mundi » pour les uns, authentique « Antéchrist » pour les autres, chaque épisode de sa vie ressemble à un scénario sorti de l’imagination du plus fertile des romanciers.

Sa mort même souleva bien des questions et ses sujets allemands s’imaginèrent longtemps que, tel le roi Arthur, il dormait quelque part en attendant de revenir pour sauver ses peuples. Plus qu’un homme, un mythe !

Stéphane William Gondoin

« Un agneau au milieu des Loups »

Le 25 décembre 1194, l’empereur germanique Henri VI s’assoit sur le trône de Palerme, qu’il est parvenu à conquérir. Il devient ainsi le maître du brillant royaume de Sicile, proclamé en 1130 par Roger II de Hauteville, l’homme qui avait en son temps su réunir sous son sceptre l’ensemble des États fondés au XIe siècle par les Normands en Italie méridionale.

Henry VI, Codex Manesse, vers 1310. Agrandissement : Supplice de l’infortuné Guillaume III de Sicile, ordonné par l’empereur Henri VI, Paris, BnF, Gallica.Dès le lendemain, Henri VI ordonne le massacre de tous ceux qu’il estime constituer une menace pour son autorité, y gagnant les surnoms de « Cruel » et de « Cyclope sanguinaire ». Il fait en outre atrocement mutiler le jeune Guillaume III de Sicile, l’enfant-roi de sept ou huit ans qu’il a destitué, et l’envoie agoniser au fond d’une obscure geôle allemande.

Ce même 26 décembre, en la ville de Jesi (nord de l’Italie, Marche d’Ancône), l’épouse d’Henri VI, Constance de Hauteville, met au monde à l’âge de 40 ans un garçon que l’on n’attendait plus. Elle appelle d’abord son nourrisson Constantin, puis lui donne les prénoms de ses deux illustres grands-pères, l’empereur germanique Frédéric Ier Barberousse et le roi Roger II de Sicile. Bien que le titre impérial ne soit nullement héréditaire, Henri VI parvient à placer ce fils inespéré en position de prétendre plus tard à cette distinction suprême, le faisant élire roi des Romains le 25 décembre 1196.

Le rêve du pape Innocent III, imaginant la destruction de la basilique Saint-Jean-de-Latran. Le vrai rêve de ce pontife était la mise en place d’une théocratie universelle. Psautier. Harley Ms 2356, fol. 8v, Angleterre, XIVe siècl, The British Library. La mort prématurée du « Cyclope sanguinaire », semble-t-il foudroyé par la dysenterie en septembre 1197, alors qu’il se préparait à partir pour la croisade, remet cependant en question le statut du jeune prince. Préférant abandonner toute prétention au Saint-Empire, sa mère le fait venir à Palerme et couronner roi de Sicile le 17 mai 1198. Las ! Constance de Hauteville décède à son tour le 27 novembre 1198, non sans avoir placé par testament l’enfant et le royaume sous la tutelle du pape Innocent III et du chancelier Gualtieri di Pagliara, évêque de Troia.

Frédéric devient alors, pour reprendre les mots d’un contemporain (relevés par Sylvain Gouguenheim), le pseudo Nicolas de Jamsilla, « un agneau au milieu des loups, parmi les tyrans qui déchiquetèrent sa personne et ses biens, sous la seule protection du Seigneur. » Saint-Père intransigeant - c’est lui notamment qui prêchera la terrible croisade contre les Albigeois -, dont l’unique objectif consiste à établir une théocratie pontificale universelle, Innocent III ne sert la cause de Frédéric que lorsque celle-ci va dans le sens de ses ambitions.

Markward von Annweiler et Diepold von Schweinspeunt, comte d'Acerra, illustrations du Liber ad honorem Augusti de Pierre d'Éboli en 1196.Quant à Pagliara, il n’a pour l’heure d’autre dessein que de détourner les ressources du royaume à son seul profit. Tutelle et régence sont par ailleurs revendiquées par un capitaine allemand, Markward von Anweiler, qui fait valoir en 1201 ses « droits » les armes à la main.

À sa mort en 1202, il est remplacé par un autre chef de bande ne valant guère mieux que lui, Wilhelm Capparone. Celui-ci est remplacé en 1206 par… Gualtieri di Pagliara (!), assisté cette fois d’un énième chef de guerre allemand, Diepold von Schweinspeunt. Comme l’affirmait l’Ecclésiaste, en un adage maintes fois vérifié au cours de l’Histoire, « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant » (Ecl 10, 16).

Frédéric traverse durant toutes ces années une période d’abandon, pendant que ses « tuteurs » autoproclamés et leurs sbires allemands mettent son royaume en coupe réglée. Quant à la noblesse sicilienne, elle en profite pour détourner à son profit terres et châteaux. Certes, Frédéric reçoit l’éducation chevaleresque nécessaire à un prince de son rang, mais il demeure la plupart du temps entièrement livré à lui-même.

Frédéric II et son faucon représentés dans son livre De arte venandi cum avibus (De l'art de chasser au moyen des oiseaux), 1240, bibliothèque du Vatican.Sans réel mentor, bien qu’il ait un précepteur en la personne de maître Wilhelm Franciscus, il nourrit sa vive intelligence aux influences multiples se croisant en Sicile. Ernst Kantorowicz résume : « L’éducateur du jeune Hohenstaufen, ce fut d’abord le malheur de sa situation, malheur qui, selon un mot du pape " donna de l’éloquence à ses plaintes, à un âge où l’on sait à peine balbutier ", et ensuite le marché et les rues de Palerme, autrement dit la vie même. »

D’une taille moyenne et blond-roux, sous des dehors plutôt grossiers, Frédéric devient un adolescent à la majesté naturelle, doté d’une clairvoyance, d’un sens de la décision et d’une maturité frappant ceux qui le rencontrent. Innocent III joue une ultime fois son rôle de tuteur : en 1208, il le marie à Constance d’Aragon, une princesse de dix ans son aînée, déjà veuve du roi Imre de Hongrie. D’abord réticent, Frédéric a fini par se laisser convaincre par la promesse de voir sa future le rejoindre à la tête d’une troupe de 500 hommes d’armes. Rien de trop pour remettre de l’ordre dans un royaume en proie à l’anarchie…

Généalogie de Frédéric II de Hohenstaufen, Stéphane William Gondoin.

Du royaume de Sicile au « miracle impérial »

Dès sa majorité, proclamée par Innocent III le jour de son quatorzième anniversaire (26 décembre 1208), Frédéric démontre qu’il entend gouverner par lui-même et restaurer l’ordre. En janvier 1209, il n’hésite pas à entrer en conflit direct avec le pape, autour de la question de l’élection d’un nouvel archevêque de Palerme : « Tu aurais dû songer au passé, écrit Innocent, et te rappeler que c’est en cherchant à s’arroger des pouvoirs spirituels que tes ancêtres, par leurs manquements, ont amené un tel chaos sur ton royaume » (cité par Ernst Kantorowicz). Pour l’heure, le roi de Sicile préfère reculer.

Expédition d'Othon IV à Rome en 1209. Othon IV salue Innocent III sous le porche de la ville, vers 1450, Chronique des papes et des empereurs.Frédéric réussit mieux dans la remise en ordre de ses affaires temporelles, malgré un énième coup du sort : à peine arrivé en Sicile, les chevaliers espagnols sont décimés par la dysenterie. Il congédie néanmoins en 1210 le chancelier Gualtieri di Pagliara et reconsidère toutes les concessions féodales effectuées durant sa minorité, au grand dam des heureux bénéficiaires. Cela lui vaut nombre de rébellions et de complots, aussi bien de la part des seigneurs allemands, emmenés par Schweinspeunt et Capparone, que de ses sujets musulmans ou siciliens. La plupart entrent dans une obéissance de façade au cours des années 1209-1210.

Durant cette longue décennie, l’Empire germanique a lui aussi connu bien des troubles. Une longue rivalité y a en effet opposé deux princes, élus « roi des Romains » par leurs partisans respectifs : Philippe de Souabe, oncle de Frédéric, et Othon de Brunswick, membre de la puissante lignée des Welf. L’assassinat du premier, le 21 juin 1208, permit au second de gagner Rome et de s’y faire sacrer empereur le 4 octobre 1209 des mains d’Innocent III. Nous sommes là au commencement de la célèbre lutte entre les Guelfes (partisans des Welf, puis des papes) et des Gibelins (partisans des Hohenstaufen), qui ensanglantera l’Italie durant des lustres.

Couronnement de Philippe Auguste. Le Capétien est un allié de circonstance de l’empereur Frédéric II. Grandes chroniques de France, ntre 1332 et 1350, The British Library.Sitôt arrivé à ses fins, contre tous ses engagements antérieurs et au désespoir du pape, qui voit « l’épée que nous nous sommes forgée nous porter de graves blessures », le nouvel empereur veut imposer sa domination sur l’ensemble de la Péninsule italique. Il projette donc d’attaquer le royaume de Sicile, proie facile à ses yeux, tant les années d’anarchie ont épuisé le sud de la Botte italique et la grande île.

Innocent réagit avec vigueur, prononçant l’excommunication de l’envahisseur et en appelant à l’aide du roi de France, Philippe Auguste, ennemi juré d’Othon.

Petit-fils d’Henri II Plantagenêt par sa mère, Mathilde d’Angleterre, Othon est en effet le neveu et l’allié du roi d’Albion, le piètre Jean sans Terre, que le Capétien a déjà à cette époque dépouillé de la Normandie, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine et d’une partie du Poitou. Rien cependant ne semble en mesure d’arrêter l’empereur, pas même les promesses de Frédéric de lui verser une énorme somme d’argent (qu’il n’a pas…) ou de renoncer à l’héritage souabe, auquel il peut prétendre.

Ottokar Ier dans le tympan du couvent Saint-Georges à Prague.En septembre 1211, Othon a réuni son armée en Calabre et s’apprête à franchir le détroit de Messine pour donner le coup de grâce au jeune Frédéric, qui a déjà, dit-on, fait affréter un navire pour s’enfuir. Mais des nouvelles inquiétantes lui arrivent alors d’Allemagne : les intrigues diplomatiques conjointes d’Innocent III et de Philippe Auguste ont abouti à une crise politique majeure au sein de son empire ; à Nuremberg, plusieurs hauts dignitaires hostiles, parmi lesquels les princes-électeurs Ottokar, roi de Bohême, et Siegfried von Eppstein, archevêque de Mayence, ont prononcé sa destitution et élu à sa place comme roi des Romains… Frédéric de Hohenstaufen !

Ce revirement frappe Othon de stupeur et annihile sa capacité décisionnelle. Plutôt que de poursuivre son expédition et de tenter de mettre une bonne fois pour toute la main sur ce rival, il préfère rebrousser chemin et regagner l’Allemagne. Frédéric quant à lui, sauvé in extremis par ce revirement inattendu, s’estime à ce moment comme un miraculé, un élu de Dieu : il décide en conséquence d’accepter ce titre servi sur un plateau, qui reste néanmoins à conquérir, signant de facto son retour dans le jeu politique allemand, abandonné par Constance de Hauteville lorsqu’il avait 3 ans.

La dynamique du succès

En mars 1212, Frédéric quitte la Sicile seulement escorté d’une poignée de fidèles pour se rendre en Allemagne. Afin de ne pas froisser le Saint-Siège, qui redoute par-dessus tout de se retrouver pris entre l’Empire et le royaume de Sicile comme entre les mâchoires d’un étau, il a fait couronner son fils, le jeune Henri, roi de Sicile et le place sous la régence de son épouse, Constance d’Aragon, épaulée par quelques hommes de confiance. Il ne s’agirait pas de lâcher la proie sicilienne pour l’ombre impériale !

Henri, fils aîné du roi Frédéric II et de son épouse Constance d'Aragon, abbaye de Weingarten.Sur le trajet, il s’arrête à Rome, où il rencontre pour la seule et unique fois de son existence le pape Innocent III. Il reconnaît alors la suzeraineté du Saint-Siège sur le royaume de Sicile et promet de ne pas interférer dans les élections épiscopales. Nanti d’une bénédiction et d’une rondelette somme d’argent, accompagné de surcroît d’un légat pontifical en la personne de l’archevêque Bérard de Bari, Frédéric poursuit sa route vers le Nord, récoltant au passage le soutien de certaines villes de l’Italie septentrionale comme Gênes ou Pavie.

Lorsque le modeste équipage franchit enfin les Alpes, Othon a réussi à retourner la situation politique à son avantage et fonce vers le sud en espérant capturer Frédéric. Une fois de plus, le destin sert le Hohenstaufen, qui devance son adversaire de peu et frappe le premier à la porte de l’importante ville de Constance, sur le lac éponyme. D’abord réticent, l’évêque Konrad von Tegerfelden se laisse convaincre par le légat Bérard, qui lui rappelle l’excommunication frappant Othon.

On accueille donc Frédéric et on le convie au banquet initialement prévu… pour honorer son rival ! Trois heures plus tard, l’empereur en titre se présente à son tour devant Constance et se voit éconduit. Frédéric commence aussitôt à récompenser ses soutiens : par la Bulle d’or de Sicile (Bâle, 26 septembre 1212), il octroie différents privilèges au roi Ottokar de Bohême ; par la Bulle d’or d’Eger (1213), il renonce, pour satisfaire le pape, au droit d’assister aux élections épiscopales dans l’Empire.

Vitraux de l'église Saint-Pierre de Bouvines, dessinés par Pierre Fritel et réalisés à partir de 1889 par le maître verrier Emmanuel-Marie-Joseph Champigneulle : l'empereur Otton s'enfuit, poursuivi par Guillaume des Barres. Agrandissement : le roi dit au comte de Montmorency de porter dans ses armoiries les douze bannières qu'il a conquis. Les mécontents de tout poil se rallient désormais à Frédéric. Othon est chassé de plusieurs villes du sud de l’Allemagne, ne pouvant plus compter dorénavant que sur la fidélité des principautés du Nord. Le coup de grâce lui est donné le 27 juillet 1214, lorsque lui et ses alliés sont défaits par Philippe Auguste sur la plaine de Bouvines.

Frédéric a désormais le champ libre : couronné une première fois roi des Romains à Mayence, le 9 décembre 1212, de manière presque informelle et sans les insignes royaux demeurés entre les mains d’Othon, il l’est une seconde le 25 juillet 1215, dans les règles cette fois-ci, à Aix-la-Chapelle, la vieille capitale de Charlemagne. Pour l’occasion, Philippe Auguste a eu la prévenance de lui renvoyer l’aigle d’or impériale, retrouvée sur le champ de bataille de Bouvines.

Tous les problèmes ne sont pas pour autant réglés : comme Frédéric envisage de faire venir son épouse et son fils à lui, Innocent III s’émeut derechef à la perspective d’une fusion sous un sceptre unique de l’Empire et du royaume de Sicile. La destitution d’Othon et l’élection de Frédéric sont néanmoins confirmées au IVe concile œcuménique de Latran de 1215, gigantesque réunion où se croisent 71 archevêques, 400 évêques, 800 abbés !

La Prédication devant Honorius III (détail), Giotto, XIIe- XIVe siècle, église supérieure de la basilique Saint-François d'Assise. Agrandissement : Honorius III, Leandro Bassano, XVIIe siècle, Venise, basilique de San Zanipolo.Le roi des Romains assure le 1er juillet 1216, pour la seconde fois, qu’il laissera le trône de Sicile au petit Henri, et que la régence sera assurée par un personnage nommé par le pape. Innocent III n’aura le temps ni de connaître les implications de Latran IV ni de désigner un régent de Sicile : il décède le 16 juillet 1216. Son successeur, Honorius III, fait part des mêmes inquiétudes, mais avec moins de fermeté : Frédéric en profite pour faire élire son fils Henri non pas roi de Sicile, comme promis, mais roi des Romains, premier pas vers l’hérédité ; il laisse de plus accroire au pape que l’union du Saint-Empire et de la Sicile sous son gouvernement, à lui, loyal vassal de l’Église, n’aura que des avantages.

Le coup politique est aussi génial que rempli d’arrières-pensées : Frédéric entre à Rome à l’été 1220, Honorius cède à ses arguments et le couronne empereur à Rome en grande pompe, le 22 novembre 1220. Le voici donc empereur et roi de Sicile ! À cette occasion, Frédéric promet de prendre la croix, alors que les chrétiens de Terre sainte ne cessent d’appeler à l’aide.

Manteau de Roger II de Hauteville. Il servit également à l’occasion du couronnement de Frédéric II de Hohenstaufen.

La croisade peut attendre…

Mais la priorité de Frédéric est ailleurs ; ce qu’il souhaite, c’est d’abord remettre de l’ordre dans le royaume de Sicile. Il prend donc une décision radicale : aux assises de Capoue, en décembre 1220, il décrète que toutes les forteresses bâties au cours des trente dernière années l’ont été illégalement, en usurpant un pouvoir régalien (ce qui est vrai), et qu’il convient soit de les lui remettre, soit de les détruire.

Les fidèles du roi se chargent de mener les campagnes contre les récalcitrants, aussi bien en Sicile que sur le continent. Une fois vaincus, les rebelles sont bannis, tout comme ceux de ses vassaux dont Frédéric a jugé le soutien trop timide. En quelques années, toute velléité de résistance chrétienne est simplement annihilée.

Amphithéâtre de Lucera (Pouilles) ordonné par l'empereur romain Auguste au Ier siècle av. J.-C.Les Sarrasins en revanche, réfugiés dans les montagnes du centre de l’île, mèneront une guérilla longue et l’obligeront à lancer plusieurs campagnes sanglantes. Les derniers récalcitrants seront déportés, regroupés et isolés à Lucera, où ils jouiront toutefois de la liberté de culte et de commerce, contribuant à l’enrichissement considérable de cette ville de Campanie.

Le souverain entend désormais réorganiser son royaume de fond en comble. Une fois les forteresses féodales abattues, d’autres sont construites en des points stratégiques sur des plans plus ou moins homogènes, à l’image de ce que faisaient par le passé les légions romaines pour quadriller un territoire, ou plus récemment Philippe Auguste, en bâtissant des tours et des châteaux inspirés du Louvre.

Frédéric procède par ailleurs à la réorganisation complète du système militaire, s’appuyant sur le système féodal pour inventer une sorte de conscription obligatoire, avec une « mobilisation générale » avant la lettre lorsque le besoin s’en ferait sentir. Il crée au passage une flotte permanente, à la fois commerciale et militaire, sachant qu’un navire de guerre de cette époque est simplement un vaisseau chargé d’hommes d’armes.

Université de Naples Frédéric II.Sur le plan juridique et administratif, il institue des juges d’État et nomme des baillis chargés de gérer les villes. Il fonde en 1224 l’université de Naples pour la formation de ses cadres, avec interdiction à ses sujets d’aller étudier ailleurs. Il harmonise par ailleurs la fiscalité et remet en cause les privilèges, à commencer par l’hérédité des fiefs, ce qui lui permet de récupérer bien des domaines sans même tirer l’épée.

L’Église elle-même n’est pas épargnée et doit restituer ports, droits et terres acquis plus ou moins licitement. Frédéric supprime également les privilèges dont bénéficiaient auparavant les puissances étrangères, Venise, Pise ou Gênes, pour assurer la prospérité de ses propres marchands. En quelques années à peine, ce royaume de Sicile totalement ruiné redevient une puissance prospère, un État moderne doté de structures solides et durables.

L’ensemble est tenu par une administration compétente, dont les fonctionnaires obéissent scrupuleusement à un maître auquel ils doivent tout. Attention cependant à ne pas s’enflammer outre mesure et à céder à un romantisme échevelé : sous sa conception visionnaire et moderne de l’État, le Hohenstaufen demeure un autocrate profondément influencé par les conceptions de son temps ; dans son royaume, bien que protégés, les juifs portent une marque jaune cousue au vêtement (doit-on rappeler l’usage abject que les nazis feront plus tard de ce procédé ?) ; les hérétiques sont poursuivis et sévèrement punis ; les prostituées, les jongleurs ou les joueurs, considérés à priori comme suspects, sont étroitement encadrés.

Frédéric II obtint la restitution de Jérusalem aux Chrétiens. Les musulmans conservèrent le Dôme du Rocher et la mosquée al-Aqsa. (© William Gondoin)

Le mirage oriental

En parallèle à cette tâche monumentale, les relations avec le Saint-Siège se dégradent peu à peu. L’échec cuisant de la cinquième croisade incite en effet Honorius III à tancer sans cesse les princes chrétiens pour qu’ils se lancent dans l’aventure. Frédéric lui-même n’a-t-il pas juré de prendre la croix lors de son sacre impérial ? Mais il ne se montre guère empressé et reporte en permanence son départ aux calendes grecques. De plus, il tente vainement de s’opposer, en 1225, à la nomination par le pape d’évêques et d’archevêques du royaume de Sicile, ce qui laisse augurer des conflits futurs.

Frédéric II de Hohenstaufen et sa troisième femme, Isabelle d’Angleterre, épousée en 1235. Matthieu Paris, Historia Anglorum et Chronica majora, The British Library. Agrandissement : Mort de la reine Isabelle, Guillaume de Tyr, Acre, XIIIe s., Paris, BnF.Sa première épouse, Constance, étant décédée en 1222, il accède toutefois à la demande du Saint-Père et convole, sur sa proposition, avec la jeune Yolande de Brienne, héritière de la couronne de Jérusalem. Dès les noces célébrées (et consommées alors que la petite n’a que quatorze ans), Frédéric s’empare du titre de roi de Jérusalem, au grand dam de son beau-père, le roi consort Jean de Brienne, écarté brutalement.

Honorius avait fixé l’été 1227 comme dernier terme pour le départ à la croisade. Son décès en mars de cette même année et son remplacement par le vindicatif Grégoire IX, ne change pas la donne et Frédéric se rend dans les délais convenus à Brindisi. Mais voici qu’une épidémie s’abat sur son armée et qu’il doit lui-même s’aliter. L’expédition est ajournée incontinent, ce qui froisse le Saint-Père : l’empereur se retrouve frappé d’excommunication.

Frédéric II rencontre le Sultan Al-Malik al-Kâmil, miniature tirée d'un manuscrit de la chronique de Giovani Villani, entre 1341 et 1348, bibliothèque du Vatican.Il prend pourtant la mer l’année suivante et débarque à Saint-Jean-d’Acre. Ernst Kantorowicz décrit son arrivée, triomphale : « il fut accueilli par une ovation indescriptible et, se souvenant de l’antique promesse selon laquelle un empereur viendrait du couchant pour réunir Orient et Occident, libérer Jérusalem et accomplir les temps, les pèlerins se mirent à attendre de l’excommunié le " salut pour Israël. " » Quelques jours après cette réception grandiose, deux légats pontificaux arrivent en Terre sainte à leur tour, pour rappeler l’excommunication de Frédéric et qu’il convient de ne pas lui obéir. Un comble !

Voici le croisé privé du soutien du clergé local, des ordres chevaleresques, à l’exception des teutoniques, et des Poulains, ces Occidentaux nés ou implantés depuis longtemps au Proche-Orient. Qu’à cela ne tienne : Frédéric prend contact avec le sultan d’Égypte, Muhammad Al-Malik al-Kâmil Nâsîr ad-Dîn, tisse avec lui des relations de confiance et arrache un accord inattendu ; il obtient en 1229 la restitution de Jérusalem, Nazareth et Bethléem pour dix ans, avec un corridor reliant ces villes à la cité portuaire de Jaffa.

Les musulmans gardent pour leur part le contrôle du Dôme du Rocher et de la mosquée Al-Aqsa. De son éphémère mariage avec la pauvre petite Yolande de Brienne, morte en couches à 16 ans, Frédéric a eu un fils, Conrad, qui est proclamé roi de Jérusalem.

Couronnement de Conrad IV, miniature par Richard de Montbaston, vers 1337, Paris, BnF. Agrandissement : Portrait de Conrad Ier de Sicile, Anonyme, XVIIIe siècle.

Sans doute le pape espérait-il un bain de sang – musulman – en Terre sainte et la réussite vaut à Frédéric… le renouvellement de son excommunication ! Pire, s’appuyant sur une rumeur annonçant sa mort, Grégoire IX entend lui faire élire un remplaçant au titre de roi des Romains et lance une armée contre le royaume de Sicile, comptant sur la collaboration de certaines cités complices et de seigneurs voyant là une opportunité de reprendre leur indépendance.

Mauvais choix : en recevant ces nouvelles, Frédéric rentre d’urgence en Italie, raccompagne fermement les troupes papales sans pour autant menacer les États pontificaux, et châtie tous les traîtres. Le Saint-Père n’a d’autre choix que de négocier avec lui le traité de paix de San Germano et de lever l’excommunication en août 1230.

L’apogée d’un règne

Frédéric est alors au sommet de sa gloire et de sa puissance. L’homme parle au moins six langues couramment (roman-normand, italo-sicilien, arabe, latin, grec et allemand) et son esprit curieux l’incite à s’entourer d’une importante communauté intellectuelle de toutes origines, médecins, astrologues, savants arabes, juifs ou grecs. D’un physique endurant, il excelle à l’équitation, au tir à l’arc, dans le maniement des armes, malgré une sévère myopie.

Il possède une ménagerie où l’on trouve différents animaux exotiques, panthères, chameaux, mais aussi un éléphant et une girafe ! Piqué de sciences, de belles lettres et de philosophie, il rédige lui-même en latin un traité de fauconnerie, le De arte venandi cum avibus (De l’art de chasser avec des oiseaux), où il évoque bien sûr la vénerie, mais aussi l’anatomie de l’avifaune, la mécanique du vol, la migration… Une authentique œuvre de naturaliste, cinq siècles avant Buffon !

De arte venandi cum avibus, copie réalisée entre 1433 et 1466, Paris, bibliothèque Mazarine. Agrandissement : Aigle, camée en sardonyx, cour de Frédéric II, vers 1240, Paris, BnF.

À la façon orientale, il possède un harem, gardé comme il se doit par des eunuques. Sa curiosité le pousse parfois à des extrêmes. Vers la fin de sa vie, on lui prête d’avoir fait mener une étrange et cruelle expérience sur six nourrissons : pour savoir quelle était la langue originelle de l’humanité, il ordonna d’isoler ces bébés en se contentant de les nourrir et de les laver, sans aucune interaction affective et que personne leur adresse la parole, espérant qu’ils se mettraient à communiquer naturellement en hébreu, en grec ou en latin. Privés de relations humaines, les six enfants mourront… Un homme de son temps, rappelons-le…

En 1231, il réunit toutes les éminences du royaume de Sicile en son château de Melfi. De cette vaste consultation sortent les Constitutions de Melfi, mélange de lois normandes et de droit romain, qui établissent les devoirs de l’État tout en proclamant sa sainteté, ce qui transforme de facto en hérétiques ceux qui se rebellent contre son autorité. Elles stipulent par ailleurs l’égalité de tous devant la loi, définissent les conditions d’exercice de la justice, visent à protéger les faibles.

Elles mettent aussi sur pied un véritable service de santé en s’appuyant sur le réseau des médecins et des pharmaciens, organisent la circulation des marchandises et les conditions du négoce. On y parle également des fonctionnaires et des moyens de les contrôler. Quelques années plus tard, Frédéric créera même une cour des comptes afin de surveiller les finances de l’État. Des exploitations agricoles royales sont aménagées, des sortes de fermes modèles qui stimulent la production.

Le château de Melfi, d’où Frédéric promulgua les fameuses Constitutions éponymes.

Ennemis de l’intérieur et de l’extérieur

Mais diriger au XIIIe siècle des territoires aussi vastes, qui s’étendent de la Baltique à la Méditerranée, relève de la gageure. Confronté à l’hostilité quasi permanente des villes lombardes, Frédéric doit en outre faire face, à partir de 1230, aux difficultés suscitées par son fils aîné, le jeune Henri VII. Devenu majeur, celui-ci entend gouverner l’Empire germanique comme bon lui semble et heurte de plein fouet la susceptibilité des princes allemands.

Vite ramené à la dure réalité politique, il est finalement contraint de concéder en 1231, à la diète de Worms, le Statutum in favorem principum (Décret en faveur des princes), par lequel il autorise sur leurs terres les grands, indépendamment de toute intervention impériale, à battre monnaie, ériger des forteresses, lever des impôts, percevoir des droits de douane. Au moment donc où le centralisme étatique s’affirme en Sicile, Henri hâte sa désagrégation dans l’Empire.

L'empereur Frédéric II a inféodé Othon IV au duché de Brunswick-Lunebourg à la cour de Mayence en 1235. Enluminure de Hans Bornemann dans le manuscrit Lüneburg Sachsenspiegel de 1442 à 1448.En cour à Pâques 1232, l’empereur n’a d’autre choix que de confirmer les concessions effectuées par son rejeton. Nullement calmé, le trublion ne cesse ensuite d’intriguer pour susciter des rébellions contre son père. Arrêté en 1235, obligé de renoncer à tous ses titres, il est ensuite emprisonné dans divers châteaux d’Allemagne ou d’Italie méridionale et se suicidera en 1242.

En Allemagne, Frédéric mène une politique conciliante à l’égard des princes, même s’il grignote les privilèges qui leur ont été accordés à la diète de Worms (battre monnaie, perception de droits de douane). Il restitue même à la famille de son ancien rival, le défunt empereur Othon IV de Brunswick, ses fiefs ancestraux, qu’il s’était un temps appropriés.

Comme en Sicile, il entend par ailleurs légiférer, organiser, administrer… Plus tard, il tentera d’uniformiser les règles et de créer une administration stable pour relayer partout son autorité. À l’un de ses fils illégitimes, le très compétent Enzio, il confiera le titre de légat général en Italie du Nord, avec comme mission de prendre en charge toutes les opérations militaires.

L’attitude de certaines villes lombardes est en revanche un problème récurrent, une épine constante dans le pied de l’empereur. Une campagne militaire menée en 1237 s’achève le 27 novembre par sa victoire sanglante à Cortenuova, près de Bergame, sur la ligue Lombarde. Bien exploitée par la propagande impériale, cette bataille devient un événement mythique dans la carrière de Frédéric. Dans les faits cependant, elle s’avérera sans lendemain. Pire, Grégoire IX entend maintenant organiser une alliance contre ce prince trop puissant et prononce en 1239 une seconde sentence d’excommunication, prétextant l’oppression de l’Église dans le royaume de Sicile.

En 1240, Frédéric à la tête de son armée pénètre dans les États pontificaux et menace Rome. En 1241, Grégoire prévoit à Rome un concile général, dont le seul but consiste à déposer l’empereur. Celui-ci interdit aux prélats de ses États de répondre à la convocation et bloque toutes les routes terrestres pour gagner la Ville éternelle. Les Messeigneurs choisissent donc la voie maritime, mais leurs vaisseaux sont arraisonnés par la flotte sicilienne. D’un coup, Frédéric met la main sur la plupart des têtes mitrées de la chrétienté ! Il marche ensuite sur Rome et menace la cité, lorsque survient l’annonce de la mort du pape (22 août 1241) qui l’arrête net.

Le Castel del Monte (1240), l’une des forteresses emblématiques bâties par Frédéric II en Italie.

Plus dure sera la chute

Ses affaires ne vont pourtant pas s’améliorer pour autant : après le très éphémère pontificat de Célestin IV et une année de vacance du Saint-Siège, est élu pape Innocent IV. Celui-ci ne se montre guère mieux intentionné que Grégoire et prend la fuite pour se réfugier à Lyon, hors de portée des armées impériales.

Le pape Innocent IV, dernier grand adversaire de Frédéric II assis sur le trône de Saint-Pierre. Apparatus super decretalibus, The British Library.En 1245, il y organise un concile général qui décrète Frédéric coupable de parjure pour ne pas avoir respecté le traité conclu avec Grégoire IX, d’avoir violé la paix à maintes reprises, de sacrilège pour avoir mis la main sur des prélats, et d’hérésie. De quoi donner corps à sa réputation d’Antéchrist que lui avait taillée Grégoire IX. Son excommunication est donc renouvelée, avec en prime une déposition de son titre impérial et une incitation à ses sujets à lui désobéir.

Innocent ne cessera, au cours des années suivantes, de lui susciter des ennemis dans l’Empire comme dans le royaume de Sicile, s’appuyant sur le clergé fidèle à Rome et sur tous les mécontents. Ses opposants éliront deux anti-rois successifs, contestant ainsi le titre de roi des Romains que Conrad IV, fils du deuxième lit de Frédéric, portait depuis 1237. Le « très Saint-Père » pousse l’affaire jusqu’à orchestrer un complot visant à éliminer Frédéric. Éventé, il sera réprimé avec la dernière sévérité.

Le concile de Lyon, sous la présidence du pape Innocent IV. Matthieu Paris, Historia Anglorum et Chronica majora, The British Library.

Et voici que la cité de Parme, jusque là d’une fidélité inébranlable, est enlevée par surprise en 1247 par les Guelfes. Frédéric entreprend un long siège, qui se déroule mal : par une violente sortie menée le 18 février 1248, les Parmesans réussissent un coup d’éclat, semant le chaos chez l’adversaire et s’emparant du trésor impérial, avec le sceau du royaume de Sicile, le trône, la couronne, le sceptre… Tout un symbole ! On décidera finalement d’abandonner le siège quelque temps plus tard, non sans avoir massacré tous les rebelles tombés entre les mains des impériaux.

Statue de Pierre de la  Vigne au Museo Campano à Capoue. Agrandissement : le roi Enzio de Sardaigne en prison, Jan Kostěnec, 1858.Autre coup du sort, Enzio, ce fils illégitime devenu un précieux auxiliaire militaire, roi de Sardaigne depuis 1242, est fait prisonnier en 1249 par les habitants de Bologne. Toutes les tentatives pour le libérer échoueront et il finira sa vie en 1272 en captivité, dans le palais « Re Enzo » de la ville. Le conseiller préféré de Frédéric enfin, Pierre des Vignes, l’homme qui l’avait accompagné durant un quart de siècle, est subitement arrêté, coupable semble-t-il d’avoir accordé des faveurs contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Une forme de corruption donc. Il n’est pire trahison que celle provenant de celui en qui on a le plus confiance, celui que l’on considère tel un ami. Comme souvent les fins de règnes, celle de Frédéric II est crépusculaire.

L’année 1250 laisse envisager une embellie : ses armées triomphent partout où elles passent et une alliance est sur le point d’être scellée avec l’empereur byzantin, Jean Vatatzès. Rémission fugace avant la nuit éternelle. Pris de maux de ventre, l’empereur s’alite au début du mois de décembre. Le 7, il fait rédiger son testament et prend l’habit des cisterciens, selon un usage courant chez les grands arrivés au terme de leur existence. Le 13 décembre enfin, 13 jours avant son 56e anniversaire, il ferme définitivement les yeux. Innocent IV entre en transe : « Les cieux se réjouissent et la terre exulte » (relevé par Sylvain Gouguenheim).

La Cour de l'empereur Frédéric II à Palerme, Arthur von Ramberg, 1865, Munich, Alte Pinakothek.

La fin d’une époque

Le roi des Romains Conrad IV hérite à la mort de son père du royaume de Sicile, mais pas du trône impérial qui demeure vacant durant le quart de siècle que l’on appelle « Grand interrègne », correspondant en Allemagne à une période de chaos. Son demi-frère, Manfred, que Frédéric avait engendré avec l’une de ses maîtresses, Bianca Lancia (peut-être même sa quatrième épouse légitime, on ne sait), se charge d’assurer la défense de l’Italie méridionale contre les ambitions du pape.

Conrad fait le voyage sur la Méditerranée en 1252 et reçoit la couronne sicilienne, mais il décède en 1254, laissant pour seul héritier un enfant de deux ans, Conradin, alors élevé en Bavière. Manfred assure une nouvelle fois la régence, puis s’empare du trône en 1258 en s’appuyant sur la rumeur -fausse, mais opportune- de la mort de son neveu.

Bataille de Bénévent, XIVe siècle, Paris, BnF, Gallica. Agrandissement : Frédéric II se lamentant devant la mort de Manfred et l'emprisonnement d'Enzio, Giovanni Boccaccio, De casibus, XVe siècle, Paris, BnF.Le pape Urbain IV (1261-1264) poursuit les Hohenstaufen de la même haine que ses prédécesseurs : en tant que suzerain du royaume de Sicile, il offre le trône à un prince de la maison de France, Charles d’Anjou (1227-1285), frère du roi Saint Louis. Le Capétien accepte et gagne Rome, où il est couronné en décembre 1265. Dans la foulée, il remporte le 26 février 1266 la bataille de Bénévent sur Manfred, tué au cours de l’affrontement. C’en est terminé de la dynastie des Hohenstaufen en Italie : la femme, la fille cadette et les fils du vaincu sont emprisonnés ; seule Constance, sa fille aînée, est à l’abri des représailles, ayant épousé en 1262 le futur roi Pierre III d’Aragon.

Dernier descendant masculin encore libre de Frédéric II, Conradin tente en 1268 de reprendre par la force le royaume de Sicile à l’usurpateur angevin, mais il est à son tour défait le 23 août à la bataille de Tagliacozzo. Capturé, il est décapité à Naples le 29 octobre suivant, sans aucun égard pour son rang et son illustre lignée. L’avènement des Hohenstaufen en Sicile avait débuté par le supplice d’un enfant de huit ans, Guillaume III, dernier descendant des rois normands ; il s’achève par le supplice d’un enfant de 16 ans, dernier descendant de ces mêmes Hohenstaufen.

Capture de Conradin. Grandes chroniques de France, entre 1332 et 1350, The British Library.

La boucle bouclée ? Pas si sûr. Quinze années d’un pouvoir capétien oppresseur en Sicile, déclenche un soulèvement populaire à Palerme le 30 mars 1282, passé à la postérité sous le nom de « Vêpres siciliennes ». Tous les Français, quel que soit leur âge ou leur sexe, sont impitoyablement massacrés, sonnant le glas de l’autorité de Charles. L’époux de Constance de Hohenstaufen, Pierre d’Aragon, parvient alors à s’imposer. Avec l’avènement de leur fils, Jacques Ier, en 1285, c’est à nouveau un peu du sang des Hauteville et de celui de Frédéric II qui coulera dans les veines du maître de Palerme.

Francesco Hayez, Les vêpres siciliennes, 1846.

Plus grand mort que vivant ?

Restent les échos lointains de toutes ces épopées, le fracas des batailles, le souvenir des cours brillantes et la mémoire, particulièrement lumineuse, de Frédéric lui-même.

Tombeau de Frédéric II, en porphyre rouge, cathédrale de Palerme. Déjà entré dans la légende de son vivant, il prit une dimension sans précédent une fois franchies les portes de l’au-delà. Si Dante, au XIVe siècle, l’imaginait en enfer, d’autres le voyaient endormi dans un château de Thuringe.

Au XVe siècle, l’un de ses détracteurs posthumes, Johannes Rothe, fustigeait des croyances populaires toujours vivaces en son temps : « Ils pensent qu’avant le dernier jour un puissant empereur de la chrétienté surviendra, apportera la paix parmi les princes, traversera les mers et s’emparera du Saint-Sépulcre. On l’appellera " Frédéric " à cause de la paix qu’il accomplira » (cité par Sylvain Gouguenheim).

À l’image du roi Arthur en dormition en l’île d’Avalon, Frédéric attend peut-être quelque part l’heure de son retour. Un empereur pour apporter la paix, en notre époque de bruit et de fureur, l’idée reste séduisante…

Bibliographie

Anne-Marie Flambard-Héricher (dir.), Frédéric II (1194-1250) et l’héritage normand de Sicile, Caen, Presses universitaires de Caen, 2000, 248 p,
Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, Paris, Perrin, 2021, 528 p,
Ernst Kantorowicz, L’empereur Frédéric II (suivi de Les deux corps du roi), trad. Albert Kohn, Paris, Le grand livre du mois, 2000, 1342 p.


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Nuremberg
Publié ou mis à jour le : 2022-09-13 21:33:17

 
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