Les abbayes normandes

Vaisseaux chargés d'Histoire

L’évangélisation de la Lyonnaise Seconde, nom de la province romaine devenue la Normandie, a drainé des personnages hauts-en-couleur. Beaucoup se sont rendus célèbres par des exploits hors-du-commun qui leur ont valu de vastes domaines.

Ainsi sont nées les premières abbayes. Elles ont traversé les siècles et bien des vicissitudes avant de devenir les dépositaires actuelles de notre Histoire.

Stéphane William Gondoin

« Vue du Mont-saint-Michel », Jean-Jacques François Monanteuil (1785-1860), musée d’art et d'histoire, Lisieux.

La Normandie, un lieu prédestiné ?

En 1836, Victor Hugo effectue l’une de ses célèbres escapades de découverte et choisit la direction de la Normandie. À propos du mont Saint-Michel, il écrit enthousiaste : « Ici, il faudrait entasser les superlatifs d’admiration, comme les hommes ont entassé les édifices sur les rochers et comme la nature a entassé les rochers sur les édifices. »

« Vue du Mont-Saint-Michel », Victor Marie Félix Danvin (1802-1842), musée des Beaux-Arts de Nancy.C’est bien ce que l’on ressent lorsque l’on se trouve au pied de ce monument exceptionnel, devenu au fil du temps l’emblème d’une province, comme la tour Eiffel pour Paris, Chambord pour le val de Loire ou les alignements de Carnac pour la Bretagne. Un rocher couronné d’une abbaye comme symbole de la Normandie ? Rien d’étonnant lorsque l’on sait le lien particulier que l’ancien duché toujours a entretenu avec ses monastères.

Au début de sa propagation en Europe occidentale, le christianisme est une religion essentiellement urbaine. L’évangélisation de la Lyonnaise Seconde, province de l’Empire romain dont les frontières recouvrent à peu près celles de l’actuelle Normandie, commence donc par les chefs-lieux de cités : Rouen, Évreux, Lisieux, Bayeux, Sées, Avranches, Coutances. Là s’installent, du IVe au VIe siècle apr. J.-C., les premiers évêques, des guides spirituels autour desquels se regroupent rapidement les convertis.

La cuve baptismale, baptistère paléochrétien de Portbail (Manche), témoin lointain de l’époque de l’évangélisation des campagnes. L'agrandissement montre le dôme de protection mis en place en 1978.Dans les campagnes en revanche, la pénétration s’avère beaucoup plus lente, les populations renonçant difficilement aux cultes païens ancestraux. Aux Ve et VIe siècles, les chrétiens en milieu rural sont plutôt de grands propriétaires de domaines agricoles (les villae), héritiers de l’aristocratie gallo-romaine, qui érigent volontiers de petits oratoires sur leurs terres. C’est sur des exploitations de ce type que se développent les plus anciennes abbayes.

Abbatiale de Cerisy-la-Forêt (détail). La fondation de l’édifice actuel remonte au XIe siècle, mais il a certainement succédé à un établissement d’époque mérovingienne. L'agrandissement montre une vue d'ensemble de l'abbaye (© SWG).

Au temps des rois mérovingiens

À l’origine des premiers monastères, on trouve presque toujours de vénérables personnages désireux de répandre la parole divine et prêchant les foules dans des lieux reculés. Sur fond de merveilleux, après avoir guéri des maladies réputées incurables, ressuscité des morts ou vaincu d’épouvantables monstres, on leur concède en guise de remerciement un vaste domaine où ils établissent une communauté.

Saint Samson, présumé premier évêque de Dol-de-Bretagne, est également le fondateur de Pental, dans le Cotentin. Statue à l’église Saint-Samson de Ouistreham (© SWG).C’est par exemple le cas de saint Samson, très vénéré en Bretagne, qui crée au VIe siècle le monastère de Pental (aujourd’hui Saint-Samson-de-la-Roque, dans l’Eure) après avoir triomphé - dit-on - d’un dragon anthropophage. À peu près à la même époque, saint Vigor, futur évêque de Bayeux, passe pour accomplir un exploit similaire à l’endroit où il élèvera l’abbaye de Cerisy-la-Forêt (Manche).

Parfois, il s’agit plus simplement d’ermites dont l’exemplarité attire à eux des disciples : saint Marcouf fonde ainsi Nanteuil (Saint-Marcouf, Manche) et saint Pair, Sesciacus (Saint-Pair-sur-Mer, Manche).

Au VIIe siècle, le mouvement monastique s’étend en direction du pays de Caux et de la basse vallée de la Seine à l’instigation des souverains mérovingiens. Ce phénomène est largement accompagné et amplifié par l’évêque saint Ouen de Rouen, qui voit là sans doute le moyen d’accélérer l’évangélisation toujours problématique des campagnes.

Représentation probable de saint Vigor maîtrisant un dragon, en la cathédrale de Bayeux. Il reçut en récompense le domaine de Cerisy, où il éleva sans doute un premier monastère (© SWG).Wandrille, un homme appartenant à la haute noblesse, délaisse la vie de cour et fonde en 649 le monastère de Fontenelle (Saint-Wandrille, en Seine-Maritime). Saint Philibert, aquitain d’origine, bâtit pour sa part en 654 Jumièges (Seine-Maritime) pour les hommes, Pavilly vers 660 et Montivilliers vers 684 (Seine-Maritime) pour les femmes. Fécamp (Seine-Maritime), également réservé aux femmes, naît vers 658 à l’initiative de Waning, un noble franc de l’entourage du roi Clotaire III (657-673).

Dans tous ces établissements, souvent après une éphémère tentative d’appliquer la rude règle de saint Colomban (qui comprend notamment des mortifications), on opte finalement pour la règle de saint Benoît, plus empreinte de modération, afin de régir la vie en communauté.

Notons en marge de ce mouvement, la dédicace en 709 (selon la tradition) d’un oratoire sur le mont Tombe par l’évêque d’Avranches Aubert, l’ancêtre de l’abbaye du Mont-Saint-Michel.

Abbaye de Jumièges, église Saint-Pierre. Cette partie de la nef remonte au IXe siècle et est antérieure aux premiers raids vikings (© SWG). L’agrandissement présente une vue d’ensemble de l’abbaye de Jumièges.

L’apogée carolingienne et la tourmente viking

Au IXe siècle, on compte au moins une trentaine de monastères dans la province ecclésiastique de Rouen, principalement concentrés dans les diocèses de Rouen, Coutances et Bayeux. Nous n’en connaissons aucun dans le diocèse d’Avranches, un seul dans les diocèses d’Évreux et de Sées, trois dans celui de Lisieux.

Certains sont très prospères : dans ses écrits, vers 1060, Guillaume de Jumièges affirme que neuf cents moines vivaient dans son abbaye environ deux cents ans avant lui. Il y a peut-être un peu d’exagération dans ce nombre, mais les effectifs sont assurément conséquents.

Les ruines de l'ancienne abbatiale Saint-Pierre, abbaye de Saint-Wandrille de Fontenelle.

Un testament architectural

Un document nommé Testament d’Anségise, datant de 833, laisse entrevoir d’imposants bâtiments à Fontenelle : on y trouve notamment un vaste dortoir d’environ 60 m de long pour 7 m de large et 20 m de hauteur, doté d’un plafond orné de motifs peints ; il y a aussi un réfectoire de dimensions voisines, décoré par un certain Madalulfus, artiste-peintre venu spécialement de Cambrai pour accomplir sa tâche ; on y découvre enfin une vaste église Saint-Pierre qui possède « une flèche triangulaire haute de 35 pieds (plus de onze mètres), faite de bois tourné, posée sur le sommet de la tour […] couverte de plomb, d’étain et de cuivre doré où l’on posa trois cloches. »

À la mort de Louis le Débonnaire, en 840, l’Empire franc se disloque et sombre dans les guerres fratricides. Le chaos ambiant permet à des Scandinaves opportunistes, les Vikings, de dévaster les côtes en toute impunité et de s’infiltrer profondément à l’intérieur des terres. 

On imagine volontiers qu’une flèche « d’étain et de cuivre doré » comme celle de Fontenelle, attire ces redoutables prédateurs tel un phare… Proies faciles, les monastères constituent des cibles privilégiées. Jumièges est la première victime dès 841. En quelques décennies, toutes les abbayes de la province ecclésiastique de Rouen sont pillées, dévastées et les communautés partent chercher refuge dans des endroits moins exposés. 

Translation de reliques, abbatiale Saint-Ouen de Rouen. Avec la multiplication des attaques vikings, les moines furent contraints de quitter les abbayes de la région pour s’établir dans des lieux plus sûrs (© SWG).Les moines de Nanteuil par exemple, quittent en 906 leur monastère cotentinais avec les reliques de saint Marcouf, pour s’installer à Corbény (Aisne), entre Reims et Laon. Ceux de Jumièges, « ayant appris l’arrivée des païens, prirent la fuite, cachant sous terre quelques-uns de leurs effets, en emportant quelques autres avec eux, et ils se sauvèrent par le secours de Dieu. » Ils trouveront asile à Haspres (Nord).

Une timide renaissance

Au début du Xe siècle, quand le chef viking Rollon et ses compagnons prennent possession des terres situées « de la rivière Epte jusqu’à la mer », embryon de la Normandie, le tissu monastique (et plus globalement ecclésiastique) est réduit à néant.

Ruines de l’abbaye de Nanteuil, dessin extrait du « Bulletin Départemental de la Charente, Études Locales, 1re année, n. 3, juillet 1920 ».Les grandes abbayes du val de Seine, telles Jumièges, Fontenelle (Saint-Wandrille), ou Montivilliers, autrefois fleurissantes, ne sont plus que des repaires « de bêtes féroces et d’oiseaux de proie », pour reprendre les mots de Guillaume de Jumièges. Bref, des ruines. Certaines, comme Nanteuil, Pavilly ou Pental, ne se relèveront jamais.

Rollon lui-même comprend assez tôt la nécessité de raviver la flamme religieuse, afin de mieux assurer l’encadrement de populations locales majoritairement chrétiennes et d’affirmer son autorité sur elles : on ne dirige pas durablement un peuple en heurtant violemment sa foi.

Deux projets (1844 et 1851) pour la façade de l'abbaye de Saint-Ouen à Rouen, gravures de E.-H. Langlois, revue de Rouen. Le premier (première gravure) a été retenu et mis en œuvre à la fin du XIXème siècle. L'agrandissement dévoile l'actuelle abbaye.Vers l’an mil, le chanoine Dudon de Saint-Quentin précise à propos du premier comte de Rouen : « Il relève les églises entièrement renversées et répare les temples que les païens avaient détruits ». Cet enthousiasme est évidemment excessif et la réalité beaucoup plus modeste : seule l’abbaye Saint-Ouen de Rouen semble effectivement renaître vers 918.

Sous le principat de Guillaume Longue Épée (v. 927-942), fils et successeur de Rollon, douze moines poitevins s’installent dans les vestiges de Jumièges (v. 940). On doit attendre l’avènement de Richard Ier (942-996) pour constater une timide amplification du mouvement, avec l’implantation de petites communautés bénédictines à Saint-Wandrille (960), Saint-Taurin d’Évreux (après 962) et au Mont-Saint-Michel (966). Tout cela reste néanmoins fort limité.

Représentation de l'abbaye de la Trinité de Fécamp à son apogée au XIIIème siècle, mairie de Fécamp.  L'agrandissement présente l’abbatiale de Fécamp dans son état actuel, qui n'a guère évolué depuis le XIIIe siècle. C’est d’ici que partit la renaissance du mouvement monastique normand, à partir de 1001, sous l’abbatiat de Guillaume de Volpiano (© SWG).

Vers l’âge d’or

L’impulsion décisive est donnée par le duc Richard II (996-1026), qui réussit à attirer en Normandie l’abbé de Saint-Bénigne de Dijon Guillaume de Volpiano, un réformateur considéré comme l’un des grands intellectuels de son temps. Accompagné de quelques moines bourguignons, il s’installe en 1001 à la Trinité de Fécamp, établissement qui joue dès lors un rôle moteur dans l’Église normande en formant ses futurs cadres.

Retable « Mariage de la Vierge » du XVIIe siècle, avec les statues de saint Roch et sainte Radegonde, abbaye de Lonlaye, Orne. L'agrandissement montre une vue d'ensemble de la façade est de l'abbaye.Une abbaye est par ailleurs fondée à Bernay entre 1008 et 1013 par la volonté de la duchesse Judith, épouse de Richard II. L’abbatiale, construite dans la première moitié du XIe siècle, existe encore de nos jours et, malgré de nombreuses mutilations, constitue l’un des tous premiers jalons de l’architecture romane en Normandie.

Le duc Robert le Libéral (1027-1035) fonde quant à lui l’abbaye de Cerisy-la-Forêt (1032) et rétablit une communauté de moniales à Montivilliers (1035).

Notons enfin, durant la première moitié du XIe siècle, quelques initiatives dues à de grands seigneurs : la Trinité-du-Mont et Saint-Amand, tout près de Rouen, en 1030 par le comte d’Arques, Notre-Dame de Lonlay en 1020 par Guillaume de Bellême, Saint-Pierre de Castillon à Conches en 1035 par Raoul de Tosny…

Le Bec-Hellouin, abbaye appelée un peu plus tard à un rayonnement international, constitue un cas à part : née en 1034 par la seule volonté d’un simple chevalier désireux de vivre en ermite, elle ne bénéficie pas à l’origine de la protection d’un personnage important. C’est sur ces bases encore fragiles que s’amorce l’âge d’or des abbayes normandes.

« Veüe de l'Abbaye de la SAINCTE TRINITE DE CAEN fondé par Guillaume le Conquerrant Roy d'Angleterre et duc de Normandie, pour des religieuses benedictines. dessiné du costé des prez », également appelée l’« Abbaye aux Dames », Louis Boudan, 1702, Gallica, BnF, Paris. L’agrandissement présente  les bâtiments conventuels actuels autour du cloître de l’abbaye.

La naissance de foyers culturels

Au milieu du XIe siècle, après une période d’instabilité politique, le duc Guillaume le Bâtard (également surnommé « le Conquérant », 1035-1087) instaure fermement son pouvoir sur l’ensemble de son duché.

Abbayes-aux-Dames de Caen, fondée en 1059 par Mathilde de Flandre et le duc Guillaume le Bâtard (© SWG). L’agrandissement est une vue de l’abbaye à la tombée de la nuit.L’atmosphère plus sereine qui règne en Normandie favorise la multiplication des monastères. Guillaume montre lui-même l’exemple et fonde à Caen deux abbayes prestigieuses : la Trinité (Abbaye-aux-Dames) en 1059, avec le concours de Mathilde de Flandre, sa femme, et Saint-Étienne (Abbaye-aux-Hommes) en 1063.

Dans le même temps se mettent en place des écoles monastiques, qui constitueront bientôt des foyers intellectuels brillants. Des Italiens en sont régulièrement à l’origine, tels Guillaume de Volpiano - déjà cité - et Jean de Ravenne à Fécamp, mais aussi Lanfranc de Pavie puis Anselme d’Aoste au Bec-Hellouin, ou encore Suppo de Rome au Mont-Saint-Michel.

Chaque établissement crée son scriptorium afin de se doter des ouvrages nécessaires à l’éducation des esprits : livres religieux bien sûr (Bible, commentaires des Pères de l’Église, récits hagiographiques...), mais aussi grammaires latines, œuvres de philosophes antiques… Les scriptoria du Bec, de Fécamp, du Mont-Saint-Michel, de Jumièges, de Saint-Wandrille, sont particulièrement réputés pour la qualité de leur production.

« Abbaye Saint-Étienne de Caen » ou « Abbaye aux Hommes », XIème siècle.

L’âge d’or des abbayes anglo-normandes

À compter de 1066, les Normands s’emparent de l’Angleterre. La plupart des monastères du continent reçoivent alors d’immenses domaines outre-Manche et y implantent des prieurés. Ils reçoivent également des dons plus importants de la part des principaux seigneurs laïcs, eux-aussi enrichis par la conquête.

Les ressources presque illimitées dont disposent désormais les abbés normands leur permettent de se lancer dans des programmes architecturaux audacieux. L’exemple le plus emblématique est assurément l’abbatiale Saint-Étienne de Caen, chef-d’œuvre de l’art roman dédicacé en 1077, appelé à faire école sur bien d’autres chantiers.

La cathédrale d’Ely, Cambridgeshire, Royaume-Uni. L’agrandissement montre le chœur à l’intérieur de la cathédrale.Par ailleurs, Guillaume le Conquérant procède à une véritable purge parmi le clergé anglo-saxon et il puise dans les monastères de son duché normand pour pourvoir chaires abbatiales et sièges épiscopaux d'Angleterre : les moines Serlon du Mont-Saint-Michel et Siméon de Saint-Ouen, par exemple, reçoivent respectivement les abbayes de Gloucester et d’Ely ; Lanfranc de Pavie devient archevêque de Canterbury et Gundulf du Bec reçoit l’évêché de Rochester…

Ces hommes décident pratiquement tous de rénover leurs sanctuaires britanniques et introduisent massivement dans l’île l’architecture romane, qui y était pratiquement inconnue : abbatiales ou cathédrales aux dimensions colossales poussent comme des champignons. L’impact est tel que les Anglais, de nos jours encore, qualifient l’art roman de « Norman style ».

Notons que le clergé normand est également actif en Italie méridionale, où les frères de Hauteville, originaires du Cotentin, se taillent des principautés à la pointe de l’épée. L’influence de l’architecture normande se ressent donc aussi sur les rives de la Méditerranée, à une échelle bien moindre qu’en Angleterre toutefois.

La nef de l’abbatiale Notre-Dame de Jumièges possédait une simple couverture (© SWG).

Art roman, art normand

L’invention même du terme « art roman », ainsi que sa popularisation, est due à deux archéologues normands du XIXe siècle, Charles Duhérissier de Gerville et Arcisse de Caumont.

En Normandie, les constructions romanes se caractérisent généralement par une grande austérité, un appareil soigné réalisé avec de belles pierres de taille, et une quasi-absence de décoration, à l’exception de celles que l’on trouve sur des modillons et sur quelques chapiteaux ainsi que de motifs géométriques autour de certaines ouvertures.

Les premières grandes abbatiales (Cerisy, Jumièges…) possèdent des couvertures en bois, beaucoup moins lourdes que les voûtes en pierre que l’on retrouve dans d’autres régions. La légèreté des toitures à supporter permet notamment de percer les murs de nombreuses baies, ce qui rend la plupart des églises normandes souvent très lumineuses à l’intérieur.

Cette clarté est encore renforcée par la présence presque systématique d’une tour-lanterne à la croisée du transept, formant un véritable puits de lumière inondant le chœur.

Tour-lanterne, l’une des dispositions caractéristiques de l’architecture religieuse normande, Saint-Étienne de Caen (© SWG).

La beauté, fille de la rigueur et du pragmatisme

Le professeur Lucien Musset résume en quelques lignes les grands traits de cette architecture florissante : « L’art roman normand est le bien commun de toute la Normandie […] Il affirme partout sa prédilection pour la rigueur des lignes architecturales et la composition logique des masses, et sa répugnance à revêtir les structures des édifices d’un manteau décoratif multiforme, dont les séductions pourraient distraire l’esprit. Cette aspiration dominante, il la doit en partie au rôle fondamental que tinrent dans sa genèse et dans sa diffusion les grands réformateurs bénédictins, rigoureux administrateurs autant que pieux ascètes, et davantage encore à l’intervention des ducs et des grands barons, dont l’appétit d’efficacité un peu brutal ne s’attarda guère aux fioritures » (Normandie romane, tome I, p. 19)
Cela tranche avec la richesse ornementale des églises poitevines ou saintongeaises (Aulnay, Vouvant…), les magnifiques chapiteaux historiés auvergnats (Saint-Nectaire, Mozac…), ou les fascinants tympans du Rouergue ou du Quercy (Conques, Beaulieu-sur-Dordogne, Carennac…).

Cloître roman de l’abbaye Blanche de Mortain (© SWG). L’agrandissement montre une vue d’ensemble de l’abbaye.

Le renouveau du XIIe siècle

Jusqu’au début du XIIe siècle, le monachisme normand s’inscrit dans la dynamique bénédictine, mais le mouvement montre à ce moment quelques signes d’essoufflement.

Parmi les résidents des grandes abbayes, devenues de véritables entreprises immensément riches et gérant des patrimoines colossaux, certains aspirent à retrouver la pureté originelle de la règle de saint Benoît et souhaitent une vie plus chiche. C’est notamment le cas de Bernard de Tiron, qui crée un monastère à Tiron (Eure-et-Loir), dans le Perche, à la base de l’ordre du même nom, auquel appartient l’abbaye de Hambye (Manche, 1145).

Abbaye cistercienne de Mortemer, entrée de la salle capitulaire (© SWG).L’ordre de Savigny, du nom d’une abbaye de la Manche fondée en 1105 par saint Vital, essaime quantité d’établissements à travers tout le duché, à commencer par l’abbaye blanche de Mortain vers 1115. En 1147, l’ordre de Savigny est intégralement rattaché à l’ordre cistercien (de l’abbaye de Cîteaux, en Bourgogne), qui connaît alors une expansion phénoménale et qui compte déjà en Normandie le monastère de Mortemer (Eure, 1134).

Les autres religieux n’échappent pas à cette volonté de réforme. Les chanoines souhaitant à la fois accomplir un apostolat dans les campagnes et adopter un mode de vie régulier, se tournent vers la stricte règle de saint Augustin : les augustins s’établissent en 1145 à l’abbaye du Vœu (Cherbourg), pendant que les prémontrés (du nom d’une abbaye du diocèse de Laon, dans l’Aisne) fondent la Lucerne (Manche, 1143), Ardenne (Calvados, 1160), Mondaye (Calvados, vers 1202)… Cette dernière est toujours en activité.

Intérieur de l’abbaye Saint-Georges à Saint-Martin-de-Boscherville (© SWG). L’agrandissement présente une vue extérieure de l’abbaye et de ses jardins.

Nouvel art de bâtir

On construit encore de très beaux édifices romans en Normandie durant une bonne partie du XIIe siècle, aussi bien dans les campagnes que dans les villes, que cela soit de simples églises paroissiales (Ouistreham, Thaon…), de prestigieuses cathédrales (Évreux, Bayeux…) ou de splendides abbatiales : Saint-Georges, à Saint-Martin-de-Boscherville, constitue sans doute le témoin le plus achevé et le mieux préservé du crépuscule de l’art roman normand.

Abbaye de Lessay. On y trouve les premiers essais de voûtes sur croisée d’ogives, bien avant l’apparition de l’art français (© SWG). L’agrandissement montre une vue d’ensemble de l’abbaye.Mais à compter des années 1150, les architectes du duché subissent l’influence des expérimentations menées en Île-de-France, sur les chantiers de l’abbatiale Saint-Denis et de la cathédrale de Sens notamment : pour résumer l’essentiel, recours systématique aux voûtes sur croisée d’ogives (déjà connues dans le monde anglo-normand dès la fin du XIe siècle, à la cathédrale de Durham ou à l’abbatiale de Lessay, dans la Manche), remplacement des arcs en plein cintre par des arcs brisés, utilisation des arcs-boutants externes (connus dans l’architecture anglo-normande romane en interne, sous toiture).

Par commodité, nous avons pris l’habitude d’appeler ce style « gothique », même s’il serait plus juste (et surtout moins méprisant) de parler d’« art français » (opus francigenum en latin, entendre par là d’Île-de-France, selon le mot d’un auteur allemand du XIIIe siècle).

Rappelons que le terme « gothique » signifie littéralement « relatif aux Goths », l’un de ces peuples germaniques qui mirent Rome à genoux au Ve siècle. Il apparaît mille ans après leur disparition pour qualifier les écritures médiévales et est ensuite appliqué à l’art français par l’artiste de la Renaissance italienne Vasari, qui voue aux gémonies les grandes réalisations des siècles précédents au point de les qualifier de « choses monstrueuses et barbares. »

Salle capitulaire de l’abbaye de Fontaine-Guérard (© SWG). L’agrandissement montre une vue d’ensemble de l’abbaye.

Diffusion en Normandie

Cet art français donc, se répand en Normandie et éclipse définitivement l’architecture romane. Les abbayes fondées depuis peu suivent d’entrée les nouvelles tendances : la Lucerne (transitoire entre l’architecture romane et l’art français), Hambye, Mortemer, Fontaine-Guérard (Eure), Bonport (Eure)…

Réfectoire de la Merveille, au Mont-Saint-Michel (© SWG).Certains abbés d’établissements beaucoup plus anciens, confrontés à des catastrophes, ou même parfois simplement désireux de montrer leur puissance, rebâtissent tout ou partie de leur abbaye : la Trinité de Fécamp connaît ainsi un dramatique incendie en 1168, qui oblige l’abbé Henri de Sully à lancer une reconstruction quasi intégrale.

À Saint-Étienne de Caen, on se contente de réédifier le chœur à la fin du XIIe siècle ; même chose à Jumièges dans les années 1267-1278 ; au Mont-Saint-Michel, après la dévastation de la plupart des bâtiments conventuels lors de la conquête de la Normandie par Philippe Auguste (1204), un concepteur de génie élève la Merveille, monument extraordinaire qui enthousiasme les visiteurs par-delà les siècles.

Chœur de Saint-Étienne de Caen, réussite d’art français adapté par un architecte normand (© SWG).L’art français, dans sa déclinaison normande, développe certes quelques idées originales qui lui confèrent une identité propre, mais il s’inscrit surtout dans la continuité de l’art roman, en restant par exemple souvent fidèle à la tour-lanterne plantée à la croisée du transept (cathédrales de Rouen, d’Évreux, de Coutances, abbatiales de Fécamp, de Hambye…). Les édifices « mixtes » (mélange d’art français et de roman) séduisent par leur remarquable homogénéité.

On ne ressent par exemple aucune rupture en passant de la nef au chœur de Saint-Étienne de Caen, tant l’architecte de ce dernier, un nommé Guillaume, a su marier les styles avec bonheur et élégance.

Illustration extraite de « Ruffec au Moyen Âge, l'abbaye carolingienne de Nanteuil-en-Vallée et la seigneurie de Ruffec (858-1455) », Jean-François Comte, 2010.

Abbayes dans la tourmente

Dès le commencement du XIVe siècle, de nombreux signes annoncent une période difficile après une longue ère de paix et de prospérité, en Normandie comme ailleurs : dégradation climatique générant de mauvaises récoltes sur fond de surpopulation, inflation du prix des denrées alimentaires, disette, résurgence du spectre de la famine…

La crise économique qui s’installe durablement entraîne une érosion des rentes foncières et réduit les ressources des propriétaires, à commencer par les monastères à la tête d’immenses domaines ruraux. Et à partir de l’année 1337, la rivalité larvée qui oppose la France et l’Angleterre depuis plusieurs décennies se transforme en un implacable conflit ouvert.

La guerre de Cent Ans débute, apportant avec elle son cortège de misères : guerres civiles, épidémies, fléau des grandes compagnies puis des sinistres Écorcheurs.

« Abbaye Notre Dame du Bec Hellouin. Vue générale de l'abbaye en 1677 », Dom Germain, moine de Saint Germain des Prés et M. Peigné-Delacourt, BnF, Paris. L’agrandissement présente une vue d’ensemble actuelle de l’abbaye et de la Tour Saint-Nicolas restaurée (© SWG).

Comme toute la Normandie et plus généralement le royaume de France, les abbayes de la province aux deux léopards s’enfoncent dans un gouffre abyssal, amenant la fonte des effectifs de moines ou de moniales. Dès 1358, Jumièges est par exemple envahie par une troupe de huit cents hommes.

À la charnière des XIVe et XVe siècles, le Bec-Hellouin se dote d’une enceinte flanquée de quinze tours, entretient à ses frais une garnison et possède même une grosse tour particulièrement impressionnante. Ses vestiges sont encore perceptibles dans un champ au nord de l’abbaye.

Saint-Étienne de Caen ou l’abbaye Saint-Catherine, située au-dessus de Rouen, se fortifient pareillement. Quant au mont Saint-Michel, également doté de solides remparts, il subit l’un des sièges les plus longs connus à ce jour : les Anglais tentent de s’en emparer sans succès de 1423 à 1450.

L’escalier de Dentelle, au-dessus du chœur flamboyant, au Mont-Saint-Michel (© SWG).

La fin d’une époque

Au sortir de cette crise terrifiante, l’élan monastique est en fait définitivement brisé, même si personne n’en a encore conscience.

Clocher de Saint-Ouen de Rouen, réussite du style flamboyant (© SWG).Le style flamboyant offre à l’époque médiévale ses ultimes chefs-d’œuvre (achèvement de l’abbatiale Saint-Ouen de Rouen, chœur du Mont-Saint-Michel, clocher Saint-Nicolas du Bec-Hellouin…), mais l’introduction du régime de la commende, avec des abbés qui ne résident plus dans leur abbaye, amène généralement un relâchement de la discipline.

Les guerres de Religion accélèrent le processus et la réforme mauriste du XVIIe siècle ne donne qu’un sursaut à une poignée d’établissements, parmi lesquels Jumièges, Saint-Wandrille, Saint-Étienne de Caen, la Trinité de Fécamp, le Bec-Hellouin, Notre-Dame de Bernay, Saint-Évroult d’Ouche (Orne).

Grands bâtisseurs devant l’Éternel, les mauristes reconstruisent en large partie des ensembles conventuels en respectant le sévère ordonnancement classique.

Ruines de l'abbaye de Saint-Evroult, illustration extraite de l'ouvrage de Léon de La Sicotière, « Le département de l'Orne archéologique et pittoresque », édition de 1845.   L'agrandissement présente les ruines actuelles de l'abbaye.Mais ce n’est qu’une éphémère reprise et la fin approche. La Révolution qui éclate en 1789, décrète l’année suivante la dissolution et l’expulsion des congrégations religieuses. Il ne reste alors que dix-huit moines à Jumièges, une petite dizaine au Mont-Saint-Michel, quatre à Mortemer (qui seront massacrés dans le cellier). 

Les prestigieuses bibliothèques, enrichies durant des siècles par des générations de religieux, sont expédiées vers les bibliothèques publiques des nouveaux chefs-lieux. Les abbayes elles-mêmes connaissent des fortunes diverses qui conditionneront leur sort.

Les ruines de l'abbaye de Jumièges, Adrien Dauzats, 1834, Musée des Beaux-Arts de Rouen.

Les abbayes dans la fureur révolutionnaire

Le Mont est transformé en prison d’État, un « crapaud dans un reliquaire » selon l’expression fameuse de Victor Hugo. Un sort certes tragique et inapproprié, mais qui le préserve de la destruction pure et simple. Jumièges a beaucoup moins de chance : vendue au titre des biens nationaux, elle passe entre les mains de deux marchands peu scrupuleux, qui la démolissent presque entièrement pour revendre les matériaux. L’un d’eux, un nommé Jean-Baptiste Lefort, volatilise le chœur à l’explosif…
Saint-Wandrille subit pour sa part le vandalisme des Lenoir, père et fils, et perd son abbatiale. Le Bec-Hellouin est également privé de son église et on aménage un dépôt d’étalons dans les bâtiments conventuels. Mortemer, Fontaine-Guérard subissent plus de dégradations encore, même s’il y demeure de très beaux vestiges.
Quant à Saint-Évroult, elle est pratiquement rayée de la carte. Il faut attendre la naissance de la notion de patrimoine et l’inscription des premiers bâtiments à l’ancêtre de ce qui deviendra les Monuments historiques, en 1840, pour voir le phénomène se ralentir puis se stopper, donnant enfin corps au rêve de Victor Hugo : « Quand donc comprendra-t-on en France la sainteté des monuments ? »

La vie monastique a repris à Saint-Wandrille (voir l'agrandissement). Le sanctuaire de l’abbaye a été aménagé dans une ancienne grange seigneuriale médiévale (© SWG).

Et aujourd’hui ?

Malgré les destructions dues à l’ignorance, à l’acharnement et à l’indifférence des hommes, il demeure de nos jours encore en Normandie un ensemble d’abbayes exceptionnel, profondément ancré dans l’identité même de la région. On l’avait compris dès 1979, décrétée « année des abbayes normandes ».  Par ailleurs, le Conseil régional de tourisme de Normandie (CRT) s’attache actuellement à valoriser ce patrimoine, dans le cadre plus large de la période médiévale.

À la demande de cet organisme, l’auteur de ces lignes prépare actuellement un guide du Routard de la Normandie médiévale, où les abbayes auront bien sûr la place qu’elles méritent. L’association Abbayes Normandes, Route historique, fondée en 1988, fédère quant à elle une cinquantaine de monuments et contribue à les animer grâce à des visites théâtralisées, des concerts, des expositions itinérantes.

L’exposition intitulée L’âge d’or des abbayes normandes (1066-1204) tourne depuis avril 2017 pour plusieurs années sur l’ensemble du territoire. Partout des acteurs, privés ou publics, s’emploient à restaurer, entretenir, préserver pour les générations futures.

Citons par exemple la remarquable restauration-reconstruction de la Lucerne d’Outremer, près de la ville d’Avranches. Ici et là enfin, la vie monastique a repris, comme à Saint-Wandrille, au Bec-Hellouin ou au Mont-Saint-Michel. Que l’on soit croyant ou non, on ne peut s’empêcher de songer que ces lieux hors norme retournent ainsi à leur vocation originelle.

Des ruines romantiques de Hambye ou de Jumièges, de cet incroyable puzzle vertical que forme le Mont-Saint-Michel à la fabuleuse Trinité de Fécamp, les abbayes normandes sont notre héritage, notre bien commun, des marqueurs forts de notre histoire que chacun se doit de protéger pour que l’on continue, longtemps encore, à les admirer.

Bibliographie

Maylis Baylé (dir.), L’architecture normande au Moyen Âge, (2 volumes), Caen, Presses Universitaires de Caen et Éditions Charles Corlet, 1997,
Yvez Bottineau-Fuchs, Haute-Normandie gothique, Picard, collection « Monuments de la France gothique », Paris, 2001,
Élisabeth Deniaux, Claude Lorren, Pierre Bauduin, Thomas Jarry, La Normandie avant les Normands, de la conquête romaine à l’arrivée des Vikings, Rennes, Ouest-France, collection « Université », 2002,
François Neveux, La Normandie des ducs aux rois (Xe–XIIe siècle) , Rennes, Ouest-France, collection « Université », 1998,
François Neveux, La Normandie royale (XIIIe–XIVe siècle) , Rennes, Ouest-France, collection « Université », 2005,
François Neveux, La Normandie pendant la guerre de Cent Ans (XIVe–XVe siècle) , Rennes, Ouest-France, collection « Université », 2005,
Lucien Musset, Normandie romane 1, La Pierre-qui-Vire, Zodiaque, collection « La nuit des temps », 1975,
Lucien Musset, Normandie romane 2, La Pierre-qui-Vire, Zodiaque, collection « La nuit des temps », 1974.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-21 08:12:13

 
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