Qui est Charlie ? - Sociologie d'une crise religieuse - Herodote.net

Qui est Charlie ?

Sociologie d'une crise religieuse

L'historien Emmanuel Todd publie un essai iconoclaste inspiré par les manifestations du 11 janvier 2015 : Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse (Seuil, mai 2015, 248 pages, 18 euros).

En élargissant son analyse à la carte électorale de la France et aux référendums de Maastricht (1992) et du traité constitutionnel (2005), il dévoile une France profondément inégalitaire, avec une classe privilégiée qui rejette à la périphérie les immigrés mais aussi les classes populaires et les jeunes...

<em>Qui est Charlie ?</em>

Emmanuel Todd ausculte depuis quatre décennies les structures familiales traditionnelles. Il a tiré de ses recherches quelques éclairages fulgurants sur le monde contemporain. Ainsi a-t-il pressenti en 1976 la décomposition de l'URSS (La Chute finale) et en 2002 la crispation géopolitique de l'Amérique et la relance de la guerre froide (Après l'Empire).

En 1995, il a aussi entrevu l'échec de la monnaie unique à l'horizon de vingt ans, considérant que cette monnaie impose une gouvernance de type inégalitaire et autoritaire, en contradiction avec la nature profonde de la plupart des peuples qui la composent.

Le 7 janvier 2015, comme tous les Français, l'historien a été bouleversé par les attentats contre des policiers, des journalistes et des clients de supermarché dont le seul crime était d'être juifs.

Mais l'émotion s'est concentrée sur les dessinateurs de Charlie Hebdo victimes de la tuerie, jusqu'à mobiliser trois à quatre millions de personnes autour du slogan : « Je suis Charlie » (note). Emmanuel Todd s'est interrogé sur cet hommage à des caricaturistes, alors que les attentats de Mohamed Merah contre des enfants juifs et des militaires n'avaient entraîné dans la rue que quelques dizaines de milliers de personnes.

France périphérique, France privilégiée

Todd a écrit Qui est Charlie ? pour expliquer les grandes disparités dans le nombre de manifestants, le 11 janvier 2015, selon les agglomérations :

« On repère des taux faibles de manifestants dans les agglomérations comportant une proportion élevée d'ouvriers comme Dunkerque, Amiens, Saint-Quentin, Maubeuge, Charleville-Mézières, Thionville, Rouen, Le Havre, Mulhouse, Belfort, Laval, Le Mans, Cholet. À l'opposé, les citadelles des cadres, Paris en tête, puis Lyon, Bordeaux, Toulouse, Rennes, Nantes font apparaître une intensité élevée de la mobilisation », écrit-il (page 75).

Selon l'historien, ces disparités montreraient que les populations ouvrières et les classes populaires ont eu grosso modo moins à cœur de défendre le « droit au blasphème » que les classes moyennes intellectuelles et supérieures.

Mais ce n'est pas tout. À ce distinguo social, il superpose un distinguo religieux. Il apparaît dans l'opposition entre Lyon, de vieille tradition catholique, avec 300 000 manifestants, et Marseille-Aix, capitale du Sud-Est déchristianisé, avec 115 000 manifestants seulement pour une population équivalente.

Par un raccourci rapide, Todd écrit : « C'est le catholicisme zombie (ou résiduel) qui se présente face à l'islam, non la Révolution. Il proclame le devoir de caricaturer Mahomet. Il nous propose une guerre de religions dans un monde qui ne croit plus en Dieu » (page 89).

Pour l'historien, l'essentiel est cependant dans le rapprochement entre les manifestations de ce jour-là et les référendums européens. En examinant les cartes électorales, il observe que la France qui a le plus manifesté ce jour-là est aussi celle qui a voté massivement en faveur de la monnaie unique au référendum de 1992 et du traité constitutionnel européen en 2005.

En 1992, ce sont ainsi « la région parisienne, capitale des cadres supérieurs » et les « provinces périphériques de tradition catholique » qui ont le plus massivement adhéré à la monnaie unique. Et Todd de conclure : « Les forces sociales qui se sont exprimées le 11 janvier sont celles qui avaient fait accepter le traité de Maastricht » (page 82).

Et d'en conclure : « Une oligarchie de masse émerge, définie par un niveau éducatif supérieur et des revenus acceptables. Elle tient le pays, lui impose ses valeurs et ses rêves, rejette dans la proche banlieue les enfants d'immigrés, dans la banlieue plus lointaine et au fond des départements les milieux populaires français » (page 137).

Cette observation rejoint celle d'un autre chercheur de gauche, le géographe Christophe Guilluy, qui a montré en 2010 (Fractures françaises) et 2014 (La France périphérique) l'opposition entre une France métropolitaine dominante et une France périphérique, populaire et ouvrière, rebelle à l'idéologie européiste, au libre-échange et à la mondialisation néolibérale.

Les Britanniques donnent raison à Todd

Dans Qui est Charlie ?, Emmanuel Todd ne s'en tient pas au cadre hexagonal. Il développe aussi une analyse de la situation européenne et explique notamment pourquoi les Anglais, en raison de leurs structures familiales inégalitaires et libérales, sont irrépressiblement conduits hors de l'Europe à l'opposé des Écossais. Cette analyse a été a posteriori confirmée par les résultats des élections générales du 7 mai 2015 qui ont permis à David Cameron de consolider son pouvoir en promettant un référendum sur le Brexit (sortie de l'Union européenne).

Un parti socialiste dur aux faibles

Prolongeant sa réflexion, Emmanuel Todd s'interroge sur les motivations souterraines qui peuvent nous conduire à militer pour l'euro et le droit au blasphème quand nous vivons dans un milieu aisé ou anciennement catholique, ou au contraire les rejeter quand nous sommes issus d'un milieu ouvrier, populaire et de tradition laïque (il ne s'agit évidemment que d'une probabilité statistique).

Ses cartes montrent une déchristianisation de la France en deux temps : dès le XVIIIe siècle dans le Bassin parisien, le Limousin ou encore les régions méditerranéennes ; à la fin du XXe siècle dans l'Ouest atlantique, l'Aveyron ou encore l'Alsace.

Les régions les plus anciennement laïcisées du Bassin parisien sont caractérisées aussi par un haut niveau d'instruction et des structures familiales égalitaires  dans lesquelles les frères héritent de la même façon. Dominantes au sein de la nation française jusqu'à l'orée du XXIe siècle, elles ont forgé un État solidaire et relativement égalitaire.

Que s'est-il donc passé pour que sombre cet État et que nous en arrivions à la crise actuelle ? Tout simplement, selon Todd, que la gauche et plus précisément le Parti socialiste sont désormais dominés par les électeurs anciennement catholiques des régions périphériques !

Cette nouvelle gauche, représentée entre autres par le président François Hollande, est issue de familles traditionnelles structurellement inégalitaires et autoritaires dans lesquelles les fils demeurent sous l'autorité du patriarche. Elle n'a donc aucun mal à adopter les valeurs néolibérales incluses dans le traité de Maastricht.

Dans les régions de tradition inégalitaire et autoritaire, les populations fraîchement déchristianisées, débarrassées des préceptes religieux et évangéliques, ont pu en effet, donner libre cours à leurs penchants. C'est ainsi que, selon Todd, « le Parti socialiste devient peut-être au fond plus insensible, plus dur aux faibles que ne l'était la droite conservatrice. Le catholicisme social, lui, méprisait l'argent et encourageait chez les privilégiés le sentiment d'une responsabilité vis-à-vis des pauvres. Le culte socialiste de la monnaie unique nous mène au-delà d'une conception catholique de la société » (page 57).

Et de préciser : « Ce n'est pas la religion qui a déterminé l'adhésion à un projet économique, c'est le reflux de la religion qui a conduit à son remplacement par une idéologie, en l'occurrence à la création d'une idole monétaire que l'on peut à ce stade de l'analyse appeler indifféremment euro ou veau d'or » (page 54).

Malgré l'échec patent de la monnaie unique et ses conséquences dramatiques sur les classes populaires, dont nous avons décrit par ailleurs les raisons objectives, la gauche, forte du soutien de ces ex-catholiques, ne dévie pas de sa route.

Nostalgique de la Révolution et de la France républicaine, Todd enfonce le clou : « Il nous faut admettre un effondrement relatif de la culture française centrale, égalitaire, qui fit la Révolution et assura l'épanouissement d'une République réellement républicaine. L'agent politique principal de la subversion de la culture nationale fut le Parti socialiste, agent discret mais puissant de l'inégalitarisme ambiant » (page 216).

À en croire l'historien, la droite française est aussi déterminée par les structures familiales, mais dans l'autre sens : « ce qui rapproche le plus le FN de l'UMP, c'est une commune assise anthropologique égalitaire ! On comprend mieux les difficultés de la droite au pouvoir lorsqu'elle veut réformer. Son assise nucléaire individualiste (la famille de type anglo-saxon) l'y conduit, mais son ancrage égalitaire inconscient résiste à toutes les tentatives pour atteindre le nirvana de la politique néolibérale, la mise en question de l'État-providence » (page 166).

En somme, la droite et l'extrême-droite se veulent néolibérales par principe, mais leur électorat actuel, de tradition ouvrière, égalitaire et républicaine, les en retiennent.,  Le paradoxe est audacieux et réfutable. Il n'en a pas moins une certaine beauté esthétique. On comprend à sa lecture les cris d'orfraie des représentants de la gauche parisienne. Pourtant, le pire est à venir. Il est dans la représentation objective de l'immigré par cette même gauche parisienne.

Un parti socialiste héraut de l'inégalité et du multiculturalisme

Le Bassin parisien, nourri par des structures familiales égalitaires, a développé très tôt une culture révolutionnaire et universaliste, accueillante aux étrangers sous réserve que ceux-ci s'assimilent à la culture centrale : « Ne rien accorder aux juifs en tant que nation ; tout leur accorder en tant qu'individu » (*).

Citant un observateur anglais du début du XXe siècle, Emmanuel Todd rappelle ainsi que la IIIe République a témoigné d'une tolérance exceptionnelle à la diversité : « Prenons sept êtres humains qui y ont atteint la célébrité : Pasteur, Renan, Anatole France, le maréchal Foch, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Sarah Bernhardt et Suzanne Lenglen. Je doute qu'aucun autre État puisse produire un groupe aussi profondément représentatif des différents aspects de la nature humaine » (page 223).

Cet équilibre a été bouleversé par l'arrivée au PS, dans les années 1970 et 1980, de l'électorat venu de la périphérie catholique de tradition inégalitaire et autoritaire, avec un nouveau paradoxe que souligne cruellement Emmanuel Todd : « Officiellement, le PS est depuis les années 1980 le défenseur des immigrés et de leurs enfants. Il a patronné le mouvement SOS Racisme, il évoque encore de temps en temps le droit de vote des étrangers aux élections locales. Cet engagement s'est toutefois inscrit dès le départ dans une logique multiculturaliste, qui insiste sur le droit à la différence, symptôme pour ainsi dire clinique d'ancrage dans un inconscient inégalitaire » (page 170).

De fait, pour lui, « la gauche française est pénétrée aujourd'hui d'un substrat différentialiste inconscient qui ne tient pas tellement à ce que les enfants d'Arabes, de noirs et de juifs deviennent des citoyens comme les autres, et qui se sent intellectuellement légitimé quand il voit des beurs terroristes, des noirs qui font du rap et des juifs qui portent la kippa » (page 172).

Pour que le paradoxe soit complet, Emmanuel Todd note a contrario que le Front national, « qui affirme l'infériorité des immigrés et de leurs enfants, trouve de plus en plus clairement son assise géographique dans les régions qui firent la Révolution française » (page 149).

Explication : il s'agit de régions aux structures familiales traditionnelles de type égalitaire où l'on tend à considérer, comme Clermont-Tonnerre en 1789, que les hommes bénéficient des mêmes droits mais doivent eux-mêmes s'assimiler à la culture centrale. Le vote frontiste peut apparaître dans ces conditions comme une réaction au multiculturalisme officiel.

Il en va de même de l'antisémitisme développé chez les populations d'origine maghrébine, qui ont un fonds anthropologique égalitaire et sont, comme la plupart des Franciliens, menacées par l'anomie plus que par le communautarisme. Certains jeunes expriment leur ressentiment dans l'hostilité à l'égard de leurs voisins juifs, lesquels sont protégés par une culture différentialiste.

L'historien tire de cette observation un raccourci saisissant : « Au-delà des différences trop évidentes entre le vote FN et l'antisémitisme des banlieues, nous sommes confrontés dans les deux cas au mécanisme effarant d'un universalisme que son incapacité temporaire à assimiler ou à se fondre rend raciste » (page 219).

Non à un immigrationnisme sans frein !

Emmanuel Todd plaide dans Qui est Charlie ? pour une assimilation progressive et sereine des musulmans dans la société française. Cela ne fait pas de lui un immigrationniste obtus. Dans un entretien avec Nicolas Goetzmann (Atlantico, 3 juillet 2016), il affirme à propos de la politique immigrationniste de l'Allemagne de Merkel : « je peux, je dois dire maintenant que l’immigrationnisme sans frein, qui est en train de se constituer en idéologie européenne, qui met les droits des étrangers mobiles – polonais ou moyen-orientaux – au-dessus de ceux des nationaux, qui met donc les populations en état d’insécurité est, sous l’apparence des bons sentiments, un anti-humanisme. Dans les droits de l’homme, dans les fondements mêmes de la démocratie qui ne peut, pour fonctionner, être que nationale, il y a, implicitement, un droit de sécurité territoriale, un droit de régulation de l’immigration. En niant ce droit, on organise de fait la plongée du monde occidental dans la barbarie. Il est irresponsable de dire que vouloir réguler l’immigration, c’est être xénophobe. Ici encore, les Anglais ont raison. »

Le choix de la confrontation ou du rapprochement

Emmanuel Todd ajoute aux facteurs de crise que sont le choix du multiculturalisme et du néolibéralisme le trouble induit par un athéisme vide de sens, en particulier dans les régions les plus anciennement laïcisées où se sont effondrées les structures sociales mises en place par le Parti communiste et les syndicats, avec tout ce qu'elles apportaient de sociabilité, de réconfort et de foi dans l'avenir.

Il y voit la cause du désarroi de la jeunesse, tant de la jeunesse musulmane des banlieues que de la jeunesse des petites villes, réduite à la précarité. Faut-il s'étonner qu'une partie de cette jeunesse en quête de sens se tourne vers l'islam ? « L'islam est disponible dans nos banlieues désorganisées par la crise du capitalisme avancé, et dans ses pays d'origine, bouleversés par leurs crise de transition vers la modernité... » (page 65).

L'historien s'alarme de l'impasse à laquelle conduit le multiculturalisme assorti d'une stigmatisation de l'islam en général. On ne peut demander aux musulmans, très divers dans leurs origines et leurs aspirations, d'accomplir en une génération le chemin que les catholiques et les juifs ont accompli en plus d'un siècle : « Une accentuation de la lutte contre l'islam ne saurait en aucune manière aboutir à sa réduction. Mais elle aliénera les musulmans complètement assimilés. Elle durcira les croyances protectrices des musulmans paisibles des banlieues et des provinces françaises... » et « en l'absence d'un avenir compréhensible, la multiplication des adhésions au radicalisme islamique est à peu près certaine » (page 228).

L'auteur anticipe même sur une multiplication des conversions chez les jeunes des régions les moins solidaires, au fond anthropologique nucléaire et individualiste, sur le grand pourtour du Bassin parisien, de la Normandie à la Champagne.

L'exacerbation des tensions communautaires dans un pays appauvri et dépossédé de sa souveraineté monétaire doit normalement conduire à une confrontation. Une perspective particulièrement sombre que refuse l'auteur de Qui est Charlie ? C'est ce qui l'a poussé à écrire à l'arraché cet essai au ton pamphlétaire, afin que ses amis de gauche ouvrent enfin les yeux.

Lui-même est confiant dans la capacité du pays à assimiler les nouveaux venus, pour autant que leur arrivée ne prenne pas un rythme accéléré : « Les immigrés, toujours et partout, ont pour destin, si la société d'accueil ne le leur interdit pas, de devenir des citoyens du lieu. Au-delà du discours multiculturaliste sur le respect de la différence, la vérité est que tout homme, là où il se trouve, et même s'il veut rester fidèle autant qu'il le peut à ce qui lui vient de sa famille, aspire par-dessus tout à devenir un homme parmi les hommes » (page 144).

« Je suis moi-même un Français typiquement assimilationniste, qui voit dans la fusion de tous les immigrés dans la culture centrale du pays un destin souhaitable », confie-t-il. « Je dois pourtant avouer que tout a été trop vite... » (page 192).

Pour Emmanuel Todd, une alternative existe, fragile et encore improbable au vu du vieillissement croissant du corps électoral... Elle passe par le rapprochement « au nom d'une doctrine égalitaire, des jeunes éduqués en voie d'appauvrissement, des milieux populaires relégués dans les périphéries urbaines et des Français d'origine maghrébine » (page 238) et bien sûr par une sortie de la monnaie unique, génératrice de désindustrialisation et chômage de masse.

Ce rapide survol de Qui est Charlie ? va sans nul doute surprendre bon nombre de lecteurs comme l'avons été nous-mêmes. C'est la vertu de cet essai que de bousculer les idées convenues, d'aérer le débat public et d'ouvrir quelques fenêtres sur l'horizon. Qu'on partage ses thèses ou qu'on les désapprouve, il offre à chacun l'occasion d'affiner sa représentation de la société contemporaine. Faut-il s'en plaindre ?

Joseph Savès
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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