Bienvenue dans la décadence

Quand l'Occident est victime de son succès

20 septembre 2024. Ross Douthat, 44 ans, diplômé de Harvard, chroniqueur au New York Times, converti au catholicisme, quatre enfants, est un conservateur américain de bon aloi et d'une vivacité intellectuelle qui en remontre à beaucoup de « philosophes » de plateau télé.
Son essai Bienvenue dans la décadence, un brin provocant, dépeint le fantastique retournement géopolitique du demi-siècle écoulé qui a vu les États-Unis et le monde occidental passer de l'euphorie triomphante de l'après-guerre à une régression tant économique que scientifique, intellectuelle et démographique...

Bienvenue dans la décadence (Ross Douthat, Perrin, 344 pages, 2024, 23 ?)Cette régression reste confortable à maints égards. Elle prend la forme d'une lente « décadence » comme celle qu'a connue Rome, laquelle a duré plusieurs siècles avant qu'interviennent un net déclin puis un pénible effondrement.

Ross Douthat définit la décadence comme « la stagnation économique, le déclin institutionnel ainsi que l'épuisement culturel et intellectuel survenant à un degré élevé de prospérité matérielle et de développement technologique. » Une société décadente est par définition victime de son propre succès et cela se voit aujourd'hui aussi bien en Europe qu'en Amérique du nord et aussi en Extrême-Orient.

L'essayiste prend à témoin l'exploration de l'espace. Pendant une génération, elle a suscité l'engouement de l'opinion avant que celle-ci s'en détourne... comme les élites Ming s'étaient au XVe siècle brusquement détournées des explorations maritimes« Tel était l'âge spatial, et il allait durer trente ans. De la mise en orbite du Spoutnik-1 en 1957 à l'explosion de la navette Challenger en 1986. Et nous, qui vivons dans le monde d'après, avons tout oublié de la confiance et du vent d'optimisme qui régnaient alors ».

Les quatre moteurs de la décadence

Le livre s'ordonne en quatre chapitres principaux qui reprennent l'un après l'autre les quatre traits qui définissent selon l'essayiste toutes ces sociétés arrivées à un très haut niveau de développement :

• La stagnation avec l'absence de nouvelles innovations de rupture depuis le microprocesseur et l'internet, avec aussi le ralentissement brutal de la croissance économique.
Dans une société devenue atone, les taux de croissance ont chuté de 5 ou 6% par an à 1 ou 2%, les gains de productivité stagnent et le secteur privé se repose de plus en plus sur les dépenses publiques, à grands coups d'emprunts et de dettes. 
Nonobstant Jeff Bezos (commerce en ligne, encyclopédies numériques), Steve Jobs (hypertexte et iphone) et Elon Musk (Tesla, Space X,...), notre vie quotidienne des soixante dernières années a ainsi bien moins changé qu'entre 1890 et 1950 (automobile, avion, téléphone, électricité, électro-ménager, antibiotiques... mais aussi atome, bombe H, fusées, etc. 

• La stérilité avec la chute toute aussi brutale du nombre de naissances qui affecte la survie à moyen terme des peuples concernés.
L'indicateur de fécondité dans les pays avancés est tombé très en-dessous du seuil de remplacement des générations (2,1 enfants par femme) alors que « partout, dans le monde occidental, l'idéal familial tourne toujours autour de 2,5 enfants ».

• La sclérose politique : elle se signale par des administrations obèses qui condamnent par avance toute tentative de réforme politique, qu'il s'agisse de l'Obamacare (États-Unis) ou des Abenomics (Japon) pour ne rien dire de l'Union européenne, où la paralysie politique prend la forme d'une « lente agonie » selon les propres mots de Mario Draghi en septembre 2024.

• Enfin la répétition, manifeste dans le domaine culturel : dans la musique comme au cinéma, on n'en finit pas de reproduire les recettes du passé ; sur Netflix comme dans le streaming, cette démarche est encoouragée par les algorithmes d'internet qui mettent en avant ce que tout le monde voit, entend ou lit déjà, au détriment de la création et de l'innovation.

L'auteur voit le tournant économique s'amorcer au début des années 1960, après l'ère Kennedy et la promesse d'envoyer un homme sur la Lune.

Confrontés au ralentissement de la croissance après la phase de reconstruction post-Seconde Guerre mondiale, « les décideurs des deux côtés de l'échiquier politique allaient adopter le cocktail de mesures aujourd'hui étiquetées comme "néolibérale" : baisse des impôts et déréglementation, libre-échange et politique monétaire anti-inflationniste. » Avec en prime, l'accession en masse des femmes dans le salariat.

La recette allait bien fonctionner dans un premier temps. Si bien même que les émissions mondiales de gaz à effet de serre allaient vers 1963 dépasser le seuil au-delà duquel elles ne peuvent plus être absorbées par les puits naturels et s'accumulent dans l'atmosphère, ainsi que nous l'avons pour notre part relevé. « Mais après l'éclatement de la bulle Internet (en mars 2000), l'heure fut à la stagnation pure et simple. »

Simultanément, le taux de natalité des États-Unis a chuté pour se rapprocher de la norme générale des pays riches, très inférieure au taux de remplacement des générations. Avec justesse, l'auteur écrit : « Le poids de la démographie explique en grande partie la stagnation économique. Comme il explique largement pourquoi les salaires stagnent depuis une génération, pourquoi la croissance économique est lente dans la majeure partie de l'Occident et peut-être même pourquoi les progrès technologiques sont décevants depuis les années 1960 ».

D'aucuns ont pu croire - et croient encore - que l'immigration peut suppléer aux effets de la dénatalité. Ce n'est pas l'avis de Ross Douthat qui le dit crûment : « Depuis que le baby-boom s'est volatilisé, les élites américaines et européennes ont adopté l'immigration de masse pour répondre aux problèmes économiques liés aux taux de fécondité toujours plus bas [...] Mais en tant que solution technocratique aux problèmes économiques posés par le postfamilialisme, l'immigration de masse est une arme à double tranchant. Elle remplace une partie des travailleurs manquants mais exacerbe l'aliénation intergénérationnelle et les frictions entre natifs et immigrés... »

Conservateur éclairé, Ross Douthat taille des croupières au capitalisme financier dont tout le génie consista dès lors à vendre du rêve et de l'illusion aux boursicoteurs comme aux consommateurs. Ainsi, la société Uber a réussi à s'imposer dans les réseaux urbains de mobilité  en dégradant la profession de taxi mais sans apporter innovations, gains de productivité ou rentabilité financière. Chouchou de Wall Street, la firme n'a pas moins réussi à attirer à elle des fonds considérables.

« Ici, l'âge de la stagnation est le fruit [...] d'une "économie confisquée", dans laquelle tout - des règles d'urbanisme comme le zonage aux professions réglementées, en passant par les lois sur la protection intellectuelle - converge pour créer un système qui, de fait, concentre le pire du socialisme et le pire du capitalisme. Un système ploutocratique et sclérosé, surréglementé et sous-imposé, avec une classe supérieure qui s'enrichit des rentes au détriment de l'innovation, et une classe de service qui n'est plus en mesure d'améliorer son train de vie. »

Si l'essayiste s'afflige de la décomposition des institutions américaines, que reflète l'épisode trumpiste, il n'est pas moins tendre pour les institutions européennes issues du traité de Maastricht (1992) et ceux qui les mettent en oeuvre. « Les hommes et les femmes à la tête de l'Europe depuis deux générations sont partis du principe que si une certaine unité était bonne, alors une plus grande unité serait forcément meilleure. Que si le libre-échange marchait, alors l'ouverture des frontières marcherait encore mieux [...] Comme le souligne Francis Fukuyama, le processus de centralisation de l'UE a effectivement sacrifié l'avance que l'Europe avait sur les États-Unis en termes d'efficacité au nom d'un rêve - les États-Unis d'Europe - qui n'a jamais eu la moindre chance de devenir réalité [...] À cette première aberration, les eurocrates ont décidé d'ajouter la monnaie unique, ce qui a fait passer leur union d'une superstructure bureaucratique simplement impopulaire et casse-pieds à quelque chose de bien plus destructeur, en particulier pour les nations les plus pauvres du continent [...] Le danger aurait dû sauter aux yeux dès le départ : une union monétaire sans union budgétaire n'a pas de sens, parce que les pays les plus riches (et notamment les Allemands) n'auraient aucune raison de laisser les pays les plus pauvres affaiblir la monnaie et gonfler les dettes en période de récession. Ce que tous les économistes pouvaient voir, qu'importe leur obédience. Sauf que sur le plan politique, la seule opposition majeure à l'euro a été portée par des huluberlus et des nationalistes, massivement dépeints comme rétrogrades. »

La décadence est-elle sans espoir ?

Quoi qu'il en soit de ce panorama un peu glauque de l'époque contemporaine, le très catholique Ross Douthat ne désespère pas de l'avenir. Il minore en premier lieu les frayeurs que peuvent susciter les extrémistes  de tous bords. « Les plus féroces résistants anti-Trump étaient des mères de famille de banlieue diplômées ; les plus fervents partisans du "Make America Great Again", des retraités septuagénaires des régions rurales. Qui est censé, là-dedans, prendre les armes ? »

Au demeurant, la décadence est elle-même très émolliente. En dépit des apparences, l'auteur croit pouvoir dire, statistiques à l'appui, que la pornographie sur internet et les jeux vidéo sont des dérivatifs aux violences sexuelles et à la violence brute. Le résultat paradoxal, c'est une société moins violente que par le passé... mais des jeunes plus isolés et moins matures.

Le wokisme (défense des minorités raciales) et les idéologies LGBT (transgenres, etc.) font eux-mêmes figure d'« idiots utiles » du néolibéralisme en détournant les jeunes des luttes sociales et politiques et en les ramenant à des revendications consuméristes. En cela, la pensée de Ross Douthat rejoint celle du philosophe marxiste Jean-Claude Michéa.

L'effacement de la religion sert aussi le consumérisme. Cet effacement ne concerne pas seulement le christianisme ! Ross Douthat note « la convergence des taux de fécondité entre le Moyen-Orient et l'Europe occidentale, et entre immigrés et natifs sur le continent lui-même », ce qui permet de relativiser l'emprise de l'islam sur les sociétés modernes. Prenant à témoin le roman Soumission de Michel Houellebecq, paru en 2015, il note que dans ce roman, l'islam supposé prendre le pouvoir en France n'est pas une réaction mais un futurisme réactionnaire, « le successeur naturel du projet occidental arrivé en bout de course ». Il ne remet pas en cause mais au contraire valide le nouvel ordre néolibéral et consumériste qui fait de la satisfaction immédiate des désirs et des pulsions des individus l'Alpha et l'Oméga de l'existence.

Les véritables substituts aux religions traditionnelles dans ce contexte paraissent être les firmes financières qui tiennent l'économie et la société occidentales, pénètrent dans nos pensées par le biais d'internet et dictent nos désirs et nos choix. Comme Emmanuel Todd dans La Défaite de l'Occident (2024), Ross Douthat voit le nihilisme comme l'horizon ultime de la décadence.

Cette décadence-là n'en témoigne pas moins d'une singulière résilience. À preuve l'échec du gouvernement communiste chinois dans sa tentative de définir une alternative à cet anti-modèle occidental, soit « un système où la technocratie est formellement élevée au-dessus des normes libérales et des principes démocratiques ; un système qui promet qu'une bureaucratie confucéenne modernisée, la version XXIe siècle de l'expérience ancestrale de la Chine en matière de méritocratie, est à même d'assurer la croissance, l'ordre et l'innovation technologique plus efficacement que le libéralisme ».

Résultat : outre que la dénatalité et le vieillissement frappent la Chine plus durement encore que l'Occident, le pays s'enfonce déjà dans une stagnation « à la japonaise ». « Pour des gens à la tête d'une puissance qui n'a-jamais-été-aussi-près-de-dominer-le-monde, l'élite chinoise se distingue pas son pessimisme. La fuite des capitaux ne cesse de s'accélérer, la quasi-majorité des Chinois fortunés aimeraient quitter leur pays, » note l'auteur. « Le désir de fuir la Chine, le désir de décamper vers New York, Londres ou Vancouver chez ceux-là mêmes qui pourraient autrement constituer la tête de pont du grand rival de l'Occident, est une autre marque de la solidité de la décadence : l'ordre occidental réussit encore assez bien à affaiblir ses potentiels rivaux en les vidant de leurs forces vives. » 

Rejoignant ici notre propre analyse sur l'exception africaine, Ross Douthat perçoit une source de renouveau possible dans « l'endroit où naît jour après jour, enfant après enfant, l'avenir de l'humanité : le continent africain. »

« Dans un monde où toutes les cultures et toutes les sociétés semblent converger, l'Afrique fait figure d'exception : relativement pauvre dans un monde d'abondance, toujours déchirée dans un monde bien plus en paix que par le passé, de plus en plus religieuse quand les autres se sécularisent, jeune dans un monde grisonnant, et fertile dans une ère de basse fécondité et de déclin démographique. La situation du continent est bien plus complexe et porteuse d'espoir que les clichés occidentaux ne le laissent souvent entendre ».

À partir de cette réflexion, l'auteur en vient à conclure à un effondrement qui serait la conséquence du changement climatique mais aussi des déséquilibres démographiques et des migrations de masses. Il n'y voit pas de quelconques fatalités mais le résultat de choix malséants par les « stupides élites d'Amérique et d'Europe » qui « n'ont pas vu que leur nonchalance face à l'immigration, et leur indifférence face à l'aspect le plus fondamental de l'épanouissement humain, la natalité, ont toutes deux été des formes de décadence méritant amplement la destruction qui s'en est ensuivie » !

Ross Douthat ne doute pas qu'après cet effondrement viendra un renouveau. Impossible d'en prédire la nature. Peut-être relèvera-t-elle d'une forme de religiosité, peut-être apparentée au « robuste communautarisme des mormons, dans l'Utah... »

Publié ou mis à jour le : 2024-09-23 15:22:44
ALAMORI (22-09-2024 14:11:08)

Passionnant. Peut-on espérer une traduction en français et quand ?

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