19 avril 2026. Invité au journal télévisé du 20 heures de TF1 le 27 août 2025, le Premier ministre François Bayrou avait pointé le « confort des boomers qui […] considèrent que tout va très bien. » La formule avait indigné l’opinion par sa maladresse. Elle n’en contient pas moins une part de vérité. Nées entre 1944 et 1974, ces personnes ont bénéficié du travail de leurs parents, nés avant la Libération et qui furent les vrais acteurs des « Trente Glorieuses ». Beaucoup ont pu se croire arrivées dans le paradis enchanté du printemps éternel quand elles ont eu 20 ans. Par leurs choix politiques, elles se sont alors dispensées de préparer la France aux défis futurs…
Les boomers, personnes nées entre 1944 et 1974 (60 à 90 ans aujourd’hui), sont ainsi nommés parce qu’ils sont les enfants du « baby-boom », une soudaine explosion de la natalité qui a suivi une longue et forte décroissance (note).
Les naissances en France ne dépassaient guère 600 000 par an dans les années 1930. Elles bondirent à plus de 840 000 en 1946 et, phénomène plus surprenant, se maintinrent au-dessus de 800 000 jusqu’en 1975... Elles sont aujourd'hui retombées au niveau d'il y a un siècle en dépit d'une augmentation de plus de moitié de la population et d'une immigration à forte fécondité en provenance du Sahel.
Les démographes en sont encore à s’interroger sur les raisons de ce regain subit et relativement bref (1946-1975), qui se retrouve à des degrés divers dans les autres pays occidentaux.
La génération du baby-boom a bénéficié d’un triple phénomène :
L’essentiel de la modernisation de la France a été accompli par la génération de la guerre, née dans les années 1914-1944. Après avoir enduré les affres des combats, de l’Occupation et de la Reconstruction, après avoir souvent milité dans la Résistance, ces Français-là, qui ont eu 20 ans entre 1934 et 1964, ont retroussé leurs manches, liquidé les colonies, assumé la guerre d'Algérie et engagé l’industrialisation du pays à marches forcées. Les usines ont bénéficié d'une main-d'oeuvre nombreuse et de qualité avec les fils de paysans chassés par l’exode rural.
La plupart de nos fleurons industriels sont le produit de cette génération ; c'est dans les années d'après-guerre qu'ils sont nés ou se sont hissés au sommet : Moulinex, Renault, Matra, Bouygues, L'Oréal, etc.
Cet élan productif a été porté par toutes les couches de la société et tout le spectre politique. Il a permis de mettre en place l'État-Providence, fondé sur un système assurantiel : les cotisations des travailleurs (et non l'impôt) ont financé l'assurance maladie (Sécurité Sociale), les allocations familiales, les allocations de chômage et les pensions de retraite. Portée par l’espoir d’un avenir meilleur, cette génération née avant 1944 a aussi fondé des familles nombreuses (près de 3 enfants par femme en moyenne contre 1 à 2 précédemment), preuve de leur vitalité et de leur confiance en l’avenir.

Les graines ayant été semées, les boomers - leurs enfants - ont pu en récolter les fruits : des salaires en progression rapide, un chômage résiduel, des retraites aisément financées par les cotisations, enfin des logements à des conditions d’emprunt très accessibles grâce à une inflation soutenue (mais largement compensée par la hausse des salaires).
Les Français sont entrés avec délices dans la société de consommation et l’american way of life. En 1963 fut ainsi inauguré à Sainte-Genevière-des-Bois (Essonne) le premier hypermarché.

Les plus hardis et les plus méritants des boomers ont prolongé les efforts de leurs parents dans les années 1960 et au-delà. Par leur travail, ils ont assuré à l'économie française des taux de croissance annuels supérieurs à 6% ! Du jamais vu.
Mais d'autres, issus des classes aisées, ont souhaité changer de registre et se sont comportés en enfants gâtés. Ils dénoncèrent à qui mieux mieux le capitalisme, la « société de consommation » et le chômage. Pensez-vous ! 200 000 chômeurs recensés en 1968 (quinze fois moins qu'aujourd'hui). Sans surprise, les jeunes étudiants nés après la guerre furent les acteurs de Mai-68 et du mouvement hippie : Make Love not War [1].
La génération qui a eu 20 ans en 1964-1984 s’est aussi cru arrivée dans le paradis enchanté du printemps éternel.
1963-1964, c’est la fin des guerres coloniales et aussi de la guerre froide ; après la crise de Cuba, on ne craint plus l’apocalypse nucléaire ; l’économie occidentale domine de façon écrasante le reste du monde ; la démocratie occidentale séduit le monde entier et fait figure de modèle quasi-universel (y compris dans le monde communiste).
Mais 1963-1964, c’est le moment où la fécondité commence à décliner en France. Les jeunes boomers qui arrivent à l’âge de s’installer dans la vie active n’ont plus, autant que leurs aînés, envie d’avenir. Le présent leur paraît souriant à souhait…
1963-1964, c’est par ailleurs, notons-le, le moment où les émissions planétaires de gaz à effet de serre dues à l’activité humaine atteignent tout juste le seuil de 10 milliards de tonnes/an au-delà duquel la teneur en CO2 de l’atmosphère commence à augmenter. C'est le début du réchauffement climatique [2].
Les boomers au pouvoir
1981 : les élections législatives voient l'arrivée en masse à l'Assemblée législative de jeunes députés dans la trentaine, des boomers nourris au biberon de Mai-68 et de la société des loisirs. C'est cette Assemblée qui ramène l'âge de départ à la retraite de 65 à 60 ans pour tous, alors même que les progrès de l'espérance de vie et le recul de la fécondité conduisent au contraire à le retarder.
Dans le même temps, la forte poussée inflationniste consécutive au deuxième choc pétrolier (1978) ramène à rien les emprunts conclus dans les années précédentes. Une bonne partie des boomers deviennent à bon compte propriétaires de leur logement.
Tout change dans les années 1990. Les boomers arrivent aux affaires et au commandes des États européens. Ils voient se concrétiser leurs espérances avec la chute du Mur de Berlin. C'est la fin de l'Histoire, proclame l'essayiste américain Francis Fukuyama. Les gouvernants européens le prennent au mot et désarment en toute quiétude.
Afin de préserver les acquis patrimoniaux des boomers, ils font aussi de la lutte contre l'inflation leur priorité (et celle de la Banque centrale européenne), au détriment de la croissance économique. Pour cela, ils ouvrent les frontières aux marchandises et aux hommes, sans se soucier des avertissements de leurs prédécesseurs, tel Michel Rocard, né en 1930 (citation).
Les boomers détournent leurs enfants de l'entreprenariat, de l'industrie et de l'agriculture, avec l'ambition de conduire 80% de chaque classe d'âge au baccalauréat et la promesse d'un emploi douillet pour tous. Le coût du transport maritime ayant beaucoup chuté, autant profiter de la main-d'oeuvre à bon marché d'Asie en délocalisant les emplois industriels. Quant aux emplois de service « que les Français ne jugeraient pas dignes d'eux » (refrain raciste), autant les confier à des immigrants, contre l'avis des anciens communistes et des économistes sérieux qui y voient une pression à la baisse sur les salaires et une menace sur les conditions de travail.
Les Français et plus généralement les Européens en sont venus à bénéficier en ce premier quart du XXIe siècle de conditions d'existence plus confortables que jamais, avec une espérance de vie et des soins de santé généralement excellents, sans compter une surabondance de produits manufacturés et de services qui bénéficient de l'exploitation des ouvrières chinoises ou encore bangladaises ainsi que des immigrants illégaux d'Afrique : livreurs, aides-ménagères, manoeuvres, cueilleurs de fruits, etc.
Une société bloquée
Aujourd'hui, les élites politiques issues de la génération des boomers se disposent à quitter la scène… Mais les boomers eux-mêmes restent très présents dans la salle, en qualité d'électeurs !
En 2017, les élections législatives qui ont suivi la victoire d'Emmanuel Macron ont entraîné un complet renouvellement de l'Assemblée législative. Plus de la moitié a moins de 50 ans, 28 moins de 30 ans et les femmes sortent de la marginalité en représentant 40% de l’effectif.
Reste que les boomers, du fait des circonstances favorables de leur vie active, bénéficient d'un revenu en moyenne plus élevé que celui de leurs enfants. C'est du jamais vu dans l'Histoire humaine.
Ce déséquilibre anormal est accentué par le dévoiement de la retraite par répartition, sciemment organisé par une classe politique dominée par les boomers. Au lieu que les pensions de retraite soient strictement financées par les cotisations des actifs, elles sont de plus en plus complétées par l'impôt payé par les actifs. On en est arrivé en 2023 à ce que les pensions, d'un total d'environ 350 milliards d'euros, sont financées à 65% par les cotisations et à 35% par l'impôt !
Grâce au dynamisme économique des « Trente Glorieuses » (1944-1974), à mettre au crédit de la génération antérieure, celle de la guerre et de la Résistance, beaucoup de boomers bénéficient aussi d'un capital immobilier colossal : appartement, maison et résidence secondaire. Les lois qu'ils ont eux-mêmes mises en place à partir des années 1980 limitent le transfert de ce patrimoine vers les jeunes générations qui en auraient le plus grand besoin pour fonder à leur tour une famille : ainsi est-il de plus en plus compliqué de mettre un bien en location, encore plus compliqué de le donner à un enfant avant décès...
Qui plus est, du fait de la chute des naissances et du dédain des jeunes pour le vote, ces citoyens nés au sens large entre 1944 et 1974 forment aujourd’hui la majorité des votants aux élections nationales. Les plus de 50 ans sont désormais majoritaires dans le corps électoral français avec 27,6 millions d'électeurs de plus de 50 ans en 2023 contre 26,1 millions de moins de 50 ans. Ce déséquilibre est aggravé par une participation bien plus importante des premiers aux scrutins électoraux.
Autant dire que les boomers continuent encore de peser sur les choix électoraux. Certes, beaucoup, sinon tous, ont la conviction de voter dans le sens de l'intérêt général. Ainsi, quand ils défendent leurs retraites, ils affirment volontiers protéger l'intérêt des jeunes actifs... pour le moment lointain où ceux-ci arriveront à leur tour à la retraite !
Mais dans la masse, qu'ils le veuillent ou non, ils orientent insensiblement la politique vers la sauvegarde de leurs intérêts au détriment de ceux de la jeunesse. Le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau n'a pas craint de l'écrire dans son ultime lettre au président de la République, le 4 mai 2026 : « Nos arbitrages collectifs ont été jusqu’à présent en faveur des seniors : dépenses de retraite et de santé, et financement par le déficit [...]. Si notre pays poursuit de tels choix gérontocratiques, il ne pourra pas bien préparer l’avenir ».
Mais peut-être cette situation n'est-elle pas appelée à durer. La crise de la démocratie représentative et de l'État le donne à penser.
[1] « La contestation devient un état en soi, une identité. Elle affirme la suprématie de l’individu, de ses envies, ses jugements, ses pulsions, ses revendications et ses excommunications, sur la collectivité, laquelle se voit opposer le fameux : « Il est interdit d’interdire », écrit l'essayiste François de Closets (né en 1933) dans un essai roboratif : La parenthèse boomers (Fayard, 2022).
[2] La révolution industrielle du siècle précédent (1860-1960) a pu changer du tout au tout les conditions de vie de l'humanité sans altérer notablement le climat (et l'environnement), avec des émissions de gaz à effet de serre demeurées en-dessous du seuil fatidique de 10 milliards de tonnes par an. C'est seulement ensuite que la consommation de masse et la diffusion de l'american way of life ont généré des émissions de gaz à effet de serre en excédent, à l'origine du réchauffement climatique actuel.













Vos réactions à cet article
Voir les 39 commentaires sur cet article
Guy (20-10-2026 22:01:07)
Effectivement certaine chose peuvent être reprochées à la génération des boomers: 1. N'avoir pas compris et encore moins anticipé la mondialisation et donc l'avoir gérée de façon désastreus... Lire la suite
mrs.bcd@gmail.com (20-10-2026 20:43:36)
vous oubliez la faute majeure: ils ont mis le socialisme à la tête du pays: le début de la fin..
Laurent (19-10-2026 18:34:50)
2)
- Revenus des ménages retraités nettement inférieurs : ~2 755–2 978 €/mois disponibles contre ~4 071–4 263 € pour les ménages actifs (COR 2025, IFRAP, Cercle de l'épargne).