Enjeux sociaux

Livraisons : une précarité proche de l'esclavage

5 avril 2026. Une étude officielle menée auprès de mille livreurs de repas montre l'arrivée d'une nouvelle forme de domesticité qui prend l’aspect de l’esclavage, par l’effet conjugué de la numérisation des rapports humains, de la mondialisation des échanges, de l’immigration de masse et de la déconstruction des services publics...

<< Le retour des domestiques ?

Ayant fait dans les années 1990 le choix de la délocalisation industrielle et de l'ouverture des frontières, les gouvernants européens et en particulier français ont été confrontés à la disparition progressive des emplois industriels. Plutôt que de réviser leurs choix politiques, ils ont choisi d'encourager les services à la personne.

Ces services ainsi que les activités de gardiennage ou d'entretien, qui ne requièrent pas de hautes études, ont été stimulés par l'immigration extra-européenne, avec, depuis le début du XXIe siècle, des arrivées de plus en plus massives en provenance du Sahel et du Moyen-Orient.

Cette immigration constitue un vivier inépuisable d'aides à tout faire pour les entreprises du secteur tertiaire et les ménages aisés des grandes villes, avec ou sans crédit d'impôt. Depuis les années 2010, ces nouveaux-venus  offrent aussi aux citadins jeunes et moins jeunes, fortunés ou pas, un service inédit : la livraison de repas à domicile.

Ce service conjugue les technologies numériques les plus avancées qui soient et un mode d'exploitation de type esclavagiste. C'est ce dont atteste cruellement l'enquête Santé Course menée par l’Institut de recherche pour le développement et l’Institut national d’études démographiques (INED), en partenariat avec des acteurs associatifs dont des collectifs de livreurs et Médecins du monde (source).

Les livraison des plateformes numériques concernent exclusivement les repas (pizzas, kebabs, burgers, etc.). On évalue en France à 70.000 à 100.000 le nombre de livreurs impliqués, selon Marwân-al-Qays Bousmah, chargé de recherche à l'INED et co-auteur de l'enquête Santé Course  (verrons-nous bientôt ces livreurs dépasser en nombre les paysans ?).

Notons que les livraisons de petits colis sont quant à elles le fait de salariés (Amazon ou autre) et ne semblent pas matière à contestation. 

L'immigration, une « armée de réserve » inépuisable

L'enquête a été menée auprès d'un millier de livreurs de plateformes numériques (DeliverooUbereats, etc.) à Paris et Bordeaux. Quelque 99 % des livreurs de repas à vélo sont des hommes, 99 % sont nés à l’étranger, les deux tiers sont sans titre de séjour et près d’un sur deux a connu au moins une journée sans repas au cours des douze derniers mois précédant l'enquête.

Les trois quarts des répondants ont déclaré faire appel à un « loueur de compte » pour travailler, au prix d’un « loyer » estimé à 528 euros par mois. Du fait d'être des immigrants illégaux, ils sont en effet obligés, pour obtenir une licence, d'emprunter l'identité d'un congénère qui a, lui, des papiers en règle ! Les autres, ceux qui détiennent leur propre compte, travaillent sous le statut de micro-entrepreneur et doivent s’acquitter de 21,2 % de cotisations Urssaf.

Le rapport met en avant la faiblesse du revenu de ces travailleurs : 1 480 euros brut par mois pour soixante-trois heures de travail par semaine en moyenne. En prenant en compte les frais (équipement, entretien), et soit le loyer, soit les cotisations, un livreur dépense en moyenne 597 euros par mois pour son activité. Ce qui donne un revenu net mensuel moyen compris entre 840 et 880 euros. Soit un revenu horaire net légèrement supérieur à… 3 euros (quand le smic horaire est, lui, à 9,51 euros).

Ces enseignements, à vrai dire, n'ont rien pour surprendre. Ils nous étaient déjà accessibles dans l'excellentissime film L'Histoire de Souleymane, réalisé par Boris Lojkine en 2024. Ce film primé (à juste titre) au festival de Cannes raconte l'histoire vraie d'un livreur et elle est jouée par lui-même, Abou Sangaré, remarquable. Tout y est de cette forme d'esclavage à laquelle conduit l'accueil de « toute la misère du monde » (Michel Rocard, 1989).

Notons tout de même qu'il y a pire en matière d'exploitation. En effet, ceux des clandestins qui ont eu à travailler sur les chantiers préfèrent encore la livraison de repas car, au prix d’un travail aussi épuisant, ils ont au moins l’assurance d’être payés chaque semaine, ce qui n’est pas le cas dans le BTP où les impayés sont bien plus fréquents.

S’ils étaient régularisés, 91 % des livreurs déclarent qu’ils cesseraient d’exercer cette activité à temps plein. Autrement dit, la revendication d'une régularisation que mettent en avant les associations ne règlerait en rien la situation des livreurs de repas. Dès lors qu'il y a dans les métropoles urbaines une clientèle désireuse de s'offrir un tel service, il faut un flux continu d'immigrants en situation irrégulière pour l'assurer ! Telle est la contradiction dans laquelle s'enfoncent nos sociétés dites « avancées » et « inclusives ».

La livraison sur plateforme se fonde en France sur un dévoiement du statut d’autoentrepreneur par la location de compte.

Location de compte :
• Fermage (paiement à la semaine au loueur),
• Métayage (30% de chaque prestation)

La location de compte à des migrants en situation irrégulière est une forme de délocalisation in situ. Elle est bien sûr illégale mais difficilement attaquable en justice, tout comme la sous-traitance dans les travaux publics.

Les plateformes (essentiellement Ubereats et Deliveroo) se financent de diverses façons, y compris par des commissions payées par les restaurateurs eux-mêmes. Malgré cela, elles arrivent à un équilibre précaire et leurs profits semblent venir pour l’essentiel des investisseurs. On n’est pas loin ici d’une pyramide de Ponzi.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2026-04-27 15:59:48
COCHE (09-04-2026 12:30:38)

"Une nouvelle forme de domesticité qui prend l’aspect de l’esclavage" Avant de frapper les Européens d'esclavagistes, ne faudrait-il pas pointer le mépris des dirigeants, potentats, présiden... Lire la suite

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