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Les Fossoyeurs

Le témoin clé de l'effondrement de 1940

André Géraud, dit Pertinax (L'Artilleur, 25 €,  2026)

Les Fossoyeurs

Les Fossoyeurs, somme en deux volumes publiée pour la première fois à New York en 1943, n’est pas seulement un témoignage essentiel sur l’effondrement, en six semaines, d’une France censée aligner la « meilleure armée du monde ». C’est aussi et surtout l’autopsie de cette défaite, pratiquée par un homme qui, depuis vingt ans, voyait croître les symptômes du mal et ne cessait d’avertir ses contemporains sur les moyens de l’enrayer. Des contemporains dont il connaissait la quasi-totalité des dirigeants politiques, mais aussi économiques et financiers, qu’ils soient Français, britanniques ou américains — ceux qu’on nomme aujourd’hui les « décideurs », dont il s’aperçut avec effroi qu’ils excellaient surtout à ne rien décider, emportés qu’ils étaient par un tourbillon d’intérêts contradictoires, dont certains honteusement privés…

Ce constat aurait pu entraîner Pertinax vers les extrêmes de son époque — une droite antirépublicaine assimilant la démocratie à l’impuissance ou une gauche radicale ne concevant de salut que dans la révolution —, or il n’en fut rien.

Un observateur d’une exceptionnelle clairvoyance

Le 25 mai 1917, Géraud publie sa première chronique à la « une » de l’Écho de Paris. Plus de 6 000 suivront jusqu’en 1938, en sus des papiers qu’il continuera de livrer, non seulement à la presse anglaise mais, avec de plus en plus de régularité, aux journaux de la North American Newspaper Alliance, créée en 1922 par le « tycoon » républicain, Harry Chandler, consortium qui fédère alors plus de cinquante titres paraissant aux États-Unis et au Canada.

En pleine guerre, alors que la censure est partout et que les esprits les plus fins — tel Maurice Barrès dans ce même Écho de Paris ! — préfèrent relayer le « bourrage de crâne » de l’état-major qu’exposer sereinement l’état des rapports de force, Pertinax se livre, sous le titre tout simple Où en sommes-nous ?, à un exercice géopolitique de haute volée.

Il ne dissimule pas à ses lecteurs que la guerre sous-marine à outrance déclenchée par l’Allemagne depuis le début de l’année contre les convois alliés est « l’un des problèmes vitaux du moment présent (qui) peut mettre en péril nos communications maritimes et nous empêcher, soit de procéder à la lente mobilisation mondiale, soit d’en attendre le plein secours ». Quel secours ? Celui bien sûr, des États-Unis, qui sont entrés en guerre contre l’Allemagne un mois plus tôt, mais dont aucun contingent n’a encore débarqué en France. Or en ce printemps de 1917, à l’heure même où écrit Pertinax, la marine marchande britannique connaît ses pires pertes de tout le conflit : 800 000 tonnes envoyées par le fond pour le seul mois d’avril !

Surtout, le journaliste s’inquiète des conséquences de la Révolution russe — la première, celle de février 1917, qui a entraîné l’abdication du Tsar et dont il pressent qu’elle va déboucher sur l’effondrement du front oriental et laisser à l’Allemagne les mains libres à l’Ouest. Il écrit : « L’œuvre de Pierre le Grand et de Catherine va-t-elle être défaite ? Repoussée de la Baltique et de la Mer noire, l’État russe sera-t-il rejeté en Asie au profit d’une débordante Mitteleuropa ? »

Déjà apparaît ce qui deviendra son obsession avec l’avènement du nazisme : l’Europe de l’Ouest en général et la France en particulier ont besoin, à l’Est, d’un allié capable d’équilibrer la puissance renaissante d’une Allemagne habitée par de nouveaux démons. Sans doute aurait-il préféré que cet allié ne fût pas communiste. Mais quand la survie de son pays est en jeu, l’heure n’est pas à arbitrer les élégances !   

Enfin, Pertinax croit à la victoire finale parce que « toutes les ressources de l’univers ont été silencieusement transférées à la coalition libérale » — Charles de Gaulle ne dira pas autre chose, le 18 juin 1940, en annonçant que l’oppresseur hitlérien serait vaincu par ces « forces immenses qui n’ont pas encore donné ». Mais il alerte sur le danger qui guette la France quand elle aura gagné la guerre : abandonner à la « civilisation Anglo-saxonne en train de se constituer » le leadership de la modernité économique : « Notre patrie ne doit pas être seulement la terre sainte du sacrifice militaire et de la liberté. À son couronnement moral, de grandes assises matérielles de doivent pas manquer. Sans plus attendre, il faut les construire ».

Ou comment, en trois colonnes : exposer la complexité d’une conjoncture ; donner des raisons d’espérer sans tomber dans un optimisme de commande ; esquisser les enjeux des vingt ans à venir avec une justesse de ton qui, plus d’un siècle plus tard, force encore l’admiration… et démontrer au passage qu’un patriote peut être autre chose qu’un aboyeur !     

En choisissant de jeter l’ancre à l’Écho de Paris, André Géraud choisit un journal qui lui ressemble. Catholique et patriote mais étranger aux excès de la presse nationaliste et monarchiste de l’époque. L’Action française, par exemple, qui, à l’image de son fondateur, Charles Maurras, ruine la valeur de certaines de ses analyses par une véhémence confinant parfois au délire…

Dans les années qui suivent la Grande Guerre, il pressent combien le pacifisme d’Aristide Briand (« Arrière les canons ! Arrière les mitrailleuses » ; « Je déclare la paix au monde », etc.) sert objectivement le grand dessein du réarmement allemand.

Avec la montée du nazisme, les éditoriaux de Pertinax deviennent littéralement prémonitoires. À l’issue des législatives allemandes de 1930 qui voient le NSDAP devenir la deuxième force politique du Reichstag, il écrit le 5 octobre : « Les élections allemandes signifient que le Reich s'oriente vers un régime de force et que la politique de M. Briand a vécu ».

Honte aux prophètes de malheur ! s’exclame pour sa part le socialiste Léon Blum quand, deux ans plus tard, les nazis reculent légèrement aux élections de 1932. « Hitler est désormais exclu du pouvoir, proclame le leader socialiste dans Le Populaire du 8 novembre. Il est même exclu, si je puis dire, de l'espérance du pouvoir ». Et L’Action française, pour une fois d’accord avec sa bête noire, de titrer : « Le crépuscule d’Hitler »

Quand, le 19 octobre 1933, Hitler, devenu chancelier, quitte sans prévenir la SDN (Société des Nations, ancêtre de l’ONU), plus aucun doute n’est permis sur ses intentions. Mais L’Écho de Paris, et bien sûr Pertinax, Kerillis et Pironneau, sont encore et toujours les seuls au sein de la presse française à crier « au loup ! ». Les seuls, aussi, en dépit de leur anticommunisme revendiqué, à soutenir l’utilité du Pacte franco-soviétique signé entre Pierre Laval, alors ministre des affaires étrangères (mais initié par son prédécesseur, Louis Barthou) et son homologue russe Maxime Litvinov, le 2 mai 1935.

Et voici que quelques semaines plus tard, c’est d’Angleterre qu’arrive la surprise : le 18 juin 1935 (jour d’anniversaire de Waterloo !) Londres annonce conjointement avec Berlin la signature d’un pacte naval autorisant l’Allemagne à construire une flotte de guerre égale à 30% du tonnage britannique. Pour la France, qui n’a pas été tenue au courant des négociations, le camouflet s’apparente à un coup de poignard dans le dos.

Tout attaché qu’il soit à l’alliance britannique, et justement parce qu’il la souhaite indissoluble, Pertinax ne mâche pas ses mots : « Adolf Hitler a triomphé du principe de la paix indivisible… Jusqu’ici, nous avions dans l’esprit que la sécurité de l’ouest ne pouvait être achetée au détriment de celle de l’est. Maintenant l’Angleterre semble estimer que la paix maritime et aérienne peut être établie sans que simultanément, la paix continentale soit assurée. Quelle étrange dissociation ! » Et de conclure : « Nous n’avons pas à reconnaître un arbitrage qui s’est exercé sans souci de nos intérêts ».  

Un condensé de l’effondrement de l’État français

Après un bref passage par Londres, à la fin de juin 1940, c’est à Washington, où il a pris soin d’emmener ses précieuses notes que Pertinax entreprend la rédaction des Fossoyeurs tout en poursuivant sa collaboration avec les journaux américains et britanniques.

Dans le premier tome, le récit s’organise autour des trois derniers chefs de la IIIème République : Gamelin, le fossoyeur militaire, Daladier, le fossoyeur de notre diplomatie et Reynaud, le fossoyeur de de la République, lui sur les épaules duquel reposaient tous les espoirs des antimunichois et qui ne trouva rien de mieux que de transmettre ses pouvoirs à Pétain en l’échange d’une ambassade à Washington qu’il n’obtint même pas. Dans le second tome, tout entier consacré à ce même Pétain, c’est du fossoyeur de la souveraineté et de la liberté de la France qu’il est question. 

Gamelin n’est rien d’autre, pour lui, qu’une fausse valeur absolue… Et surtout l’alibi de ceux qui, en 1936, restèrent inertes quand Hitler remilitarisa la Rhénanie. Après avoir fièrement proclamé, le 8 mars, à la radio, que la France ne laisserait pas Strasbourg « sous le feu des canons allemands », le président du Conseil, Albert Sarraut, demande en effet au chef d’état-major de l’armée française s’il dispose de plans précis à mettre en œuvre pour réagir au coup de force ? L’autre lui répond par un haussement d’épaule qu’il faudrait au moins 300 000 hommes pour maîtriser la situation. Et que, si la Wehrmacht devait résister, on irait sans doute vers une mobilisation générale et une « guerre d’usure » ! Une « guerre d’usure » pour déloger 12 batteries d’artillerie ?

Jusqu’alors, Gamelin passait, y compris aux yeux des Allemands, pour le général le plus brillant de l’armée française. Peu de gens savaient qu’en privé, ses subordonnés le surnommaient « Baudelaire » (à cause du vers célèbre « Je hais le mouvement qui déplace les lignes »).  Quand, quelques mois plus tard, Hitler apprit que ledit « Baudelaire » avait évalué les troupes entrées en Rhénanie à 22 divisions et à plus de 120 celles dont la Wehrmacht embryonnaire de mars 1936 était censée disposer, il comprit qu’il était confronté à « la plus extraordinaire nullité du moment ».

 


Voir : Ils nous avaient prévenus de la menace nazie

Publié ou mis à jour le : 01/07/2026 07:02:49

Michel (01-07-2026 15:10:57)

Il me semble que se procurer "Les fossoyeurs" en librairie est plus ardu que lire dans le texte "L’étrange défaite"…

Hugo (01-07-2026 13:11:52)

"Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre", selon le dicton. Telles les autruches enfonçant la tête dans le sable, ils croient écarter le danger en se bouchant les yeux er les oreilles. Prenons trois exemples actuels : qui se soucie des lourdes menaces que fait peser LFI sur nos libertés, notre sécurité et notre prospérité ? De même, qui s'inquiète du retour de l'antisémitisme dissimulé derrière l'antisionnisme, à part les premiers intéressés, et encore, pas tous ? Enfin, qui ne voit pas - ou ne veut pas voir - que, derrière le projet de loi sur l'euthanasie, se profile l'instauration d'un droit de vie et de mort de l'État sur chacun d'entre nous ? Que l'administration de la mort à l'échelle industielle était en germe avec la création de la Sécurité sociale, dont l'équilibre des comptes exigerait tôt ou tard le sacrifice des plus faibles, ces "10% qui suscitent 90% des dépenses" ?

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