John Maynard Keynes (1883 - 1946)

Le deuxième fondateur de l'économie politique

C'est à l'approche de la cinquantaine, après le krach de Wall Street et la crise mondiale qui s'en est suivie, que John Maynard Keynes a donné la mesure de son génie, jusqu'à mériter d'être reconnu comme le plus grand économiste du XXe siècle.

Après avoir longtemps mené une vie de dandy, il se montre soucieux de corriger les dérives de l'économie et de réduire la pauvreté. À cette fin, il publie des traités savants qui vont bouleverser la pensée économique : A Treatise on Money (Un traité sur la monnaie, 1930) et surtout The General Theory of Employment, Interest and Money (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936).

Par ces écrits et son activité tous azimuts, il bouleverse les préceptes du libéralisme et cautionné l'intervention des États dans les affaires économiques. Son influence est telle qu'aujourd'hui encore, les économistes ont besoin de se situer par rapport à lui. Être ou ne pas être keynésien...

John Maynard Keynes (au centre) en 1922, lors d'une conférence sur la stabilisation du mark

Économiste inspiré...

Dans ses grands essais d'économie, John Maynard Keynes conteste la théorie classique d'un équilibre naturel entre les dépenses, les revenus et l'emploi (« loi des débouchés »). Cette théorie a été développée essentiellement par Adam Smith, David Ricardo et Jean-Baptiste Say au XVIIIe siècle et au début du suivant.

De fait, la théorie classique présente le plein emploi comme le fruit d'un équilibre naturel entre la demande de travail, qui croît à mesure que le salaire proposé augmente, et l'offre de travail qui, elle, décroît à mesure que le salaire augmente ; l'équilibre se situe au point de rencontre des deux courbes. De la même façon, elle postule un équilibre naturel entre la production et consommation : « l'offre crée sa propre demande ». Ainsi, l'on dira que l'industriel Henry Ford, en payant correctement ses ouvriers, les rend aptes à acheter les voitures qu'ils produisent ; ils contribuent donc à lui assurer des débouchés !

Selon l'économie politique classique, il ne saurait donc y avoir ni chômage de masse ni surproduction. Selon ses postulats, complétés par l'approche marginaliste d'Alfred Marshall  :
• Le salaire est égal au produit marginal du travail.
• L'utilité du salaire, autrement dit son aptitude à satisfaire un besoin, est égale à la désutilité marginale du volume d'emploi, pour un volume donné.

Mais ce postulat optimiste est sérieusement remis en question par le krach du 24 octobre 1929. C'est alors que John Maynard Keynes fait entendre une musique discordante. Il démonte ces postulats en suggérant que trois variables indépendantes déterminent le revenu national et, donc, la quantité d'emploi : ce sont 1) les facteurs psychologiques, propension à consommer, attitude touchant la liquidité, estimation du rendement futur des capitaux, 2) l'unité de salaire, 3) la quantité de monnaie déterminée par la Banque centrale.

« La pensée contemporaine est encore toute imprégnée de l'idée que, si on ne dépense pas l'argent d'une façon, on le dépensera d'une autre », écrit-il en 1936 dans la Théorie générale. « Notre propos est de découvrir ce qui dans un système économique donné détermine à tout moment le revenu national et le volume de l'emploi… Quand à notre tâche finale, elle pourrait être de choisir les variables que l'autorité centrale est capable de contrôler ou de gouverner délibérément dans le genre de système où nous vivons réellement ».

Dans le système économique, Keynes met l'accent sur le taux d'intérêt, autrement dit la rémunération que les détenteurs de capitaux exigent pour épargner et reporter à plus tard leurs dépenses. Le taux d'intérêt « est la récompense pour la renonciation à la liquidité durant une période déterminée ».

Il souligne que l'épargne et l'investissement ne varient pas seulement en fonction du taux d'intérêt mais aussi de la propension à consommer et de l'efficacité marginale du capital : « On regardera d'un tout autre œil un affaiblissement du penchant à la dépense si, au lieu de le considérer comme un facteur qui, toutes choses égales d'ailleurs, accroît l'investissement, on y voit un facteur qui, toutes choses égales d'ailleurs, diminue l'emploi ». Ainsi, le distingué millionnaire et spéculateur démontre-t-il l'importance de la consommation et de l'envie de consommer. Cela n'était pas évident au début du XIXe siècle, dans la société de rentiers dans laquelle baignaient David Ricardo et Jean-Baptiste Say.

« La pensée contemporaine est encore toute imprégnée de l'idée que, si on ne dépense pas l'argent d'une façon, on le dépensera d'une autre, » déplore-t-il. Pour appuyer son argumentation, il s'appuie sur un prédécesseur oublié, Mandeville, auteur de La Fable des Abeilles, vices privés, bénéfices publics qui illustre les dangers d'une trop grande propension à épargner et thésauriser (note).

La préférence pour la liquidité (assimilable à la thésaurisation) tient à trois motifs : motif de transaction, motif de précaution, motif de spéculation, « i.e. le désir de profiter d'une connaissance meilleure que celle du marché de ce que réserve l'avenir ». On note ainsi, contrairement aux assertions de l'école classique, que l'épargne peut baisser malgré une hausse du taux d'intérêt, comme baisse aussi l'investissement. Les courbes d'investissement et d'épargne ne suffisent donc pas à déterminer un taux d'intérêt d'équilibre. « L'Épargne et l'Investissement sont les facteurs déterminés et non les facteurs déterminants. Ils sont les résultantes jumelées des déterminants du système, à savoir la propension à consommer, la courbe de l'efficacité marginale du capital et le taux de l'intérêt ».

La conclusion est limpide : que faire quand le système économique tend vers le chômage de masse et la mévente (surproduction) ? Rien moins que « prendre des mesures énergiques, comme un changement de répartition du revenu, qui stimulerait la propension à consommer ! ».

Cela veut dire que l'État, grand régulateur de l'économie, doit se substituer à tous ceux qui dédaignent de dépenser leur revenu et préfèrent laisser leur argent dormir entre deux piles de draps ou sous forme d'obligations d'État ou de livrets d'épargne. Il doit alors lui-même alimenter les circuits d'échanges par la dépense publique, fut-ce au prix d'un déficit budgétaire momentané (la relance de l'activité va ensuite accroître les recettes fiscales et permettre à l'État de rembourser sa dette).

Quand a été publiée la Théorie générale en 1936, le président Roosevelt n'avait pas attendu Keynes pour mettre son intuition en pratique. Il avait relancé les travaux publics en ouvrant les vannes du crédit et obtenu un succès mitigé. Mais en Europe, où les gouvernements avaient préféré faire le choix de la déflation ou l’austérité, les résultats s'étaient révélés franchement détestables. C'est ainsi qu'en Allemagne, la politique de récession du chancelier Brüning avait conduit Hitler au pouvoir et celui-ci avait alors, à sa manière, repris les recettes du New Deal en relançant notamment les industries d’armement ! 

Après la Seconde Guerre mondiale, c'est encore une recette keynésienne qui a été mise en oeuvre pour la reconstruction de l'Europe occidentale, sous la forme du plan Marshall : 13 milliards de dollars de prêts ou de dons sous forme d'argent ou de biens d'équipement, tracteurs, etc.  

... et toujours actuel

En ce début du XXIe siècle, face à une croissance atone et à un chômage de masse, il n'est nullement souhaitable que les États multiplient des infrastructures à l'utilité contestable ou relancent la course aux armements ! Les thèses keynésiennes n'en restent pas moins d'actualité même si les gouvernants et les économistes agissent selon leur exact contraire, autrement dit selon les thèses de son plus virulent contradicteur, Milton Friedmann (1912-2006), professeur à Chicago. Celui-ci a conseillé le président Richard Nixon cependant que ses disciples, les Chicago's boys, ont assisté le dictateur Augusto Pinochet dans la reprise en main du Chili.

Milton Friedmann, prophète du néolibéralisme et contempteur de l'État, a inspiré au président Ronald Reagan une formule tout à fait antikeynésienne : « L'État n'est pas la solution à nos problèmes... L'État est le problème ». Il a développé l'idée que le plein emploi ne dépend pas de la demande effective mais de la quantité de monnaie disponible, créée par le système bancaire. Pour accroître cette quantité de monnaie, il préconise une baisse des salaires nominaux, ce qui a pour conséquence de faire baisser les prix et d'accroître la valeur réelle de la monnaie disponible. Ainsi les actionnaires, garants de la performance des entreprises, disposent-ils d'un surcroît de disponibilités monétaires qui leur permet de consommer et investir davantage. C'est ce que Friedmann appelle l'« effet de richesse » ou wealth effect (Stewart Michael, Keynes, Seuil, 1967).

Le libre-échange aujourd'hui préconisé par les dirigeants européens est en conformité avec la théorie de Milton Friedmann. L'importation de produits à bas prix de Chine ou du Bangladesh (ou de viande du Brésil ou d'Argentine) entraîne en Europe une baisse relative des salaires et des coûts de production. En abaissant le prix des marchandises, elle permet par ailleurs aux salariés et aux bénéficiaires d'allocations sociales de se satisfaire plus facilement de la modicité de leurs revenus. Enfin, elle entraîne une hausse des profits pour les entreprises qui ont pu délocaliser leur production. Toutes les conditions seraient ainsi réunies pour une économie saine et prospère selon Milton Friedmann et les néolibéraux.

Maintenant, on peut se demander avec John Maynard Keynes pourquoi les résultats tardent à venir...

Il faut en revenir avec le dandy de Cambridge à un facteur psychologique qu'ignorent Friedmann et les néolibéraux : la propension à thésauriser et épargner ! Celle-ci s'accroît irrésistiblement depuis 1974 du fait du vieillissement de la population, par baisse du nombre de naissances et arrivée à l'âge de la retraite des générations nombreuses des « Trente Glorieuses » (1944-1974). Leurs parents, qui avaient une vingtaine d'années à la Libération, ont relevé l'Europe par leur appétence à consommer et aussi par leur dynamisme, poussés qu'ils étaient par la nécessité d'élever correctement leurs enfants (près de trois en moyenne par couple). L'argent n'avait pas alors le temps de se reposer. Il était sitôt gagné sitôt dépensé ou investi dans la construction d'un logement.

Le temps a passé, les enfants du baby-boom, de cigales sont devenus fourmis. Ils se sont satisfaits de familles réduites, rarement plus de deux enfants, ils ont enfin atteint l'âge de la retraite avec une pension et des rentes souvent confortables, supérieures en tout cas à leurs besoins. Même en multipliant les voyages aux antipodes, ces retraités n'arrivent pas à tout dépenser. Alors, ils placent leur argent en obligations pour combler les déficits de l'État et des organismes sociaux...

Paradoxe du serpent qui se mord la queue, ces déficits sont dus en bonne partie au financement des retraites de ces mêmes personnes ! Mais pas seulement. Les pouvoirs publics doivent aussi aider les retraités pauvres et les jeunes actifs privés d'emplois industriels par la faute du libre-échange. À l'adresse de ceux-ci, faute de mieux, ils multiplient les emplois administratifs, emplois de complaisance, emplois aidés, etc. Cela vaut toujours mieux que l'invasion des Champs-Élysées et de l'avenue Montaigne par des Gilets jaunes.

Si Keynes était encore parmi nous, il renouvellerait en premier lieu sa dénonciation du libre-échange dans sa version contemporaine. Lui-même cite dans la Théorie générale un marchand anglais du XVIIe siècle, Gerard de Malynes : « Le commerce ne se développe pas lorsque les marchandises sont très bon marché car la faiblesse des prix résulte de la modicité de la demande et de la rareté de la monnaie qui font le bon marché des choses ; c'est au contraire lorsqu'il y a abondance de monnaie et que les marchandises étant demandées deviennent plus chères, que le commerce se développe » (Malynes, 1622).

En second lieu, il préconiserait de prendre l'argent à ceux qui se montrent inaptes à le dépenser et de le redistribuer à d'autres catégories, mieux à même de le dépenser et l'investir ! Plutôt donc que l'État ne s'endette auprès des retraités aisés pour financer les pensions de retraite des plus modestes et secourir les victimes de la mondialisation, il vaut mieux qu'il s'endette auprès de ces mêmes personnes pour soutenir les personnes dans le besoin, à commencer par les jeunes ménages en peine de s'installer et d'élever et éduquer leurs enfants. Le pays y gagnerait doublement, en revigorant immédiatement les circuits d'échanges et en préparant l'avenir avec des jeunes générations plus nombreuses, confiantes et mieux formées.

Bien entendu, il ne s'agit pas que les bénéficiaires utilisent leur supplément de revenu pour augmenter leurs achats de produits chinois ou brésiliens dans les grandes surfaces qui en font commerce. Il est essentiel que cette redistribution nourrisse les circuits d'échanges intérieurs et redonne du tonus aux agriculteurs et industriels nationaux, ce qui signifie d'en finir avec l'idéologie néolibérale et libre-échangiste et d'en revenir à un protectionnisme raisonnable en nous rappelant que le commerce international ne se justifie que lorsqu'il s'agit d'acquérir des biens que l'on n'est pas soi-même en mesure de produire (machines-outils, porcelaine, cacao, minerais, etc.) ; il est malfaisant lorsqu'il vise à casser les coûts par le recours à une main-d'oeuvre sous-payée.

André Larané

NB : nous avons eu la primeur d'un entretien d'outre-tombe avec le grand économiste, dans lequel celui-ci a exposé l'essence de sa pensée et son appréciation de ce XXIe siècle débutant.


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Publié ou mis à jour le : 2025-12-26 13:56:08

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