Périclès (vers 494 à 429 av. J.-C.)

Le champion de la démocratie

À Athènes, au milieu du Ve siècle, la mort d’Éphialte, le réformateur de l’Aréopage, n’avait pas arrêté la dynamique d’extension des pouvoirs du peuple. Celle-ci se poursuivit jusqu’à la guerre du Péloponnèse et donc durant les années où Périclès fut le « premier des Athéniens ». L’auteur de La Constitution des Athéniens (son attribution à Aristote reste contestée) indique que c’est cinq ans après la mort d’Éphialte, soit en 457/456, que l’accès à l’archontat, jusque-là réservé à ceux que leur fortune rangeait dans les deux premières classes censitaires (sur quatre), fut ouvert à la troisième. Quatre ans plus tard, sont institués trente juges des dèmes rendant partout en Attique une justice sans appel réservée aux causes de peu d’importance. Elle évite aux citoyens des campagnes de perdre leur temps à venir en ville.

Deux ans encore et les Athéniens décident en 451/450 – La Constitution des Athéniens précise que c’est sur la proposition de Périclès – qu’en raison de l’augmentation du nombre des citoyens, la citoyenneté sera désormais réservée aux enfants de père et de mère athéniens. Autrement dit qu’en seront exclus les enfants issus de mariages dans lesquels l’un des deux parents n’est pas athénien.

Manuscrit de la Constitution d'Athènes, attribuée à Aristote, Londres, British Library.

Faut-il y voir une crainte que le fonctionnement d’institutions dans lesquelles le peuple détient l’essentiel des pouvoirs puisse être altéré par un trop grand nombre de citoyens, ou par ceux qui, du fait de leur ascendance, pourraient être amenés à prendre en compte d’autres intérêts que ceux d’Athènes à l’heure des décisions ? Pour Vincent Azoulay (note), rien n’indique par ailleurs une « crispation identitaire de la part d’Athéniens xénophobes et apeurés ». Et s’il est difficile de suivre Plutarque qui allègue la volonté de restreindre le nombre des bénéficiaires d’une distribution de blé offert par le souverain égyptien… cadeau postérieur de cinq ans à cette décision, la volonté de « réguler le partage des richesses, et notamment la distribution des multiples indemnités qui venaient d’être mises en place »  paraît la cause la plus plausible de cette redéfinition restrictive de la citoyenneté : plus radicale, la démocratie serait aussi, en contrepartie, « plus fermée sur elle-même ».

Stèle dite de la Démocratie : loi contre la tyrannie vers 336 av. J.-C. Au sommet de la stèle, la personnification du Démos couronné par la Démocratie, musée de l'Agora antique d'Athènes.Une des mesures essentielles rendant la démocratie plus radicale, dont La Constitution des Athéniens nous dit qu’elle fut prise à l’initiative de Périclès, est l’institution du misthos au profit des six mille juges du tribunal populaire de l’Héliée, appelé à trancher de nombreuses causes à caractère politique. Cette indemnité journalière correspond à la rémunération d’une journée de travail des plus pauvres, et vise à encourager ceux qui doivent travailler chaque jour pour vivre à se porter candidats au tirage au sort pour cette fonction, accessible à tous en droit, mais occupée jusque-là, dans les faits, par ceux à qui leur fortune permet de consacrer du temps aux affaires de la cité.

Quant à la datation de cette mesure, elle reste imprécise – entre 452 et 430. Il serait en outre logique que ce misthos ait été institué en même temps au profit des cinq cents membres de la Boulê et des 50 prytanes qui en constituent par roulement le bureau permanent, mais cela n’est pas attesté avant 412. Et il faudra attendre le IVe siècle pour que les citoyens assistant à l’Ekklésia en reçoivent un également.

Enfin, cette mesure et son initiateur furent  âprement critiqués par tous ceux – Aristophane, Platon, Aristote, etc. – qui, adversaires de la démocratie ou critiques de son fonctionnement, considéraient que les misthoi grevaient le trésor public, encourageaient la paresse et la corruption de ceux qui, incapables de distinguer le bien commun, ne se mêlaient des affaires publiques que pour en tirer un profit et faisaient le jeu des démagogues.

Oraison funèbre de Périclès, Philipp von Foltz, 1877, Pays-Bas, Rijksmuseum. Passage de l'œuvre de l’historien Thucydide, La Guerre du Péloponnèse.

Périclès l’orateur

À Athènes, cité de la parole par excellence où, en principe, chacun peut défendre son point de vue devant le peuple, où chacun peut attaquer devant l’Héliée le promoteur d’un décret voté par l’Ekklésia qui doit alors convaincre les juges populaires que ce texte n’est pas entaché d’illégalité, où tout magistrat sortant de charge peut être attaqué lors de la reddition de ses comptes, nul ne peut faire de carrière politique s’il ne maîtrise la rhétorique. Stratège à la longévité exceptionnelle, inspirateur de décisions stratégiques et politiques capitales, initiateur d’un programme architectural qui constitue, près de 2500 ans plus tard, un des chefs-d’œuvre majeurs de l’humanité, Périclès ne l’eût pas été s’il n’avait été aussi – ou d’abord – un orateur d’exception.

Monument de Thucydide devant le portail d'entrée de la bibliothèque d'État de Bavière à Munich. Agrandissement : Statue de Périclès dans le jardin des Tuileries à Paris.Qu’ils admirent Périclès comme Thucydide, qu’ils le raillent comme les poètes comiques, ou qu’ils se fassent, comme Plutarque, l’écho de traditions hostiles, tous les auteurs antiques louent son talent oratoire. La parole de Périclès est ainsi comparée au foudre de Zeus, mais c’est une parole qui s’adresse à la raison, qui cherche à convaincre, non à émouvoir, comme l’orateur se doit de rester la main sous le manteau : il n’est pas un acteur.

Thucydide aussi bien que les poètes comiques opposent ainsi Périclès à ses successeurs qui, selon eux, utiliseront tous les moyens pour émouvoir le peuple, flatter ses passions – quand Périclès n’aurait cherché qu’à les maîtriser, jusqu’à reprocher parfois aux Athéniens leurs emportements et leur manque de constance. Impassible, imperturbable, Périclès peut même passer pour méprisant, pour hautain.

De cet art oratoire nous pouvons avoir une idée en lisant Thucydide qui, par trois fois, donne la parole au stratège. Le premier discours (I, 140 - 144) vise à convaincre ses concitoyens de repousser les exigences spartiates : levée du siège de Potidée, colonie de Corinthe, elle-même alliée de Sparte ; restauration de l’autonomie d’Égine ; annulation du décret (qu’a fait adopter Périclès) interdisant l’accès des ports et marchés de l’Attique aux navires et denrées de Mégare avec laquelle Athènes est entrée en conflit. Périclès expose sa stratégie maritime et assure aux Athéniens, inquiets des conséquences d’un refus, qu’ils ne peuvent que sortir vainqueurs d’une épreuve de force avec Sparte. Et Thucydide de préciser, lui qui écrit après la victoire de Sparte dans la guerre du Péloponnèse déclenchée par ce refus, que si Athènes a perdu, c’est que les successeurs de Périclès n’ont pas suivi ses préceptes.

Le deuxième discours rapporté par Thucydide (II, 35 – 46) prend place lors du rite civique (note) de l’hommage rendu aux victimes de la première année de la guerre. L’éloge des morts pour la cité s’y transforme en éloge du régime politique des Athéniens (égalité devant la loi, gouvernement dans l’intérêt du plus grand nombre, prééminence du mérite sur la naissance dans la vie publique à laquelle les plus pauvres peuvent participer…), de leur mode de vie (nombreux jeux et fêtes permettant de se délasser des fatigues du quotidien), de leur éducation non exclusivement orientée vers la guerre, de leur goût du beau, qui font d’Athènes une  « école de la Grèce ».

Le dernier discours (II, 60 - 64) se situe l’année suivante : en application de la stratégie de Périclès, la population de l’Attique, occupée par les Spartiates, s’est réfugiée derrière les Longs Murs et une meurtrière épidémie (dont on discute encore aujourd’hui la nature) qualifiée de peste s’abat sur les Athéniens.

La Peste d'Asdod, ou Les Philistins frappés de la peste, 1630-31, Nicolas Poussin, Paris, musée du Louvre.  Agrandissement : La Peste d'Athènes, François Perrier, dit Le Bourguignon, XVIIe siècle, musée des beaux-arts de Dijon.

Violemment contesté, Périclès convoque une assemblée extraordinaire pour défendre ses choix, prêcher la constance et la patience, rassurer, tancer :
 « Pour moi, donc, je suis le même et ne me dédis point ; mais vous, vous changez. Votre attitude, en effet, a consisté à vous laisser convaincre quand vous n’aviez pas subi d’atteinte, et à le regretter aussitôt éprouvés ; dans la fragilité de votre jugement, mes raisons ne vous paraissent pas valables, parce que les causes d’affliction, pour chacun, se présentent déjà aux sens, tandis que l’évidence des avantages pour tous, fait encore défaut : sous le coup du grand changement qui est intervenu, et de façon si brusque, vous n’avez pas le cœur assez haut pour vous tenir ferme à vos décisions » (note). Et Jacqueline de Romilly de commenter : « Périclès, c’est la raison, en face du peuple qui est irrationnel. (…) Périclès agit comme le modérateur : il rappelle la crainte là où on l'oublie, la confiance là où elle manque » (Revue des études grecques, juillet-décembre 1965).

Thucydide nous dit (I, 22) des discours qu’il rapporte : « il était bien difficile d’en reproduire la teneur même avec exactitude, autant pour moi, quand je les avais personnellement entendus, que pour quiconque me les rapportait de telle ou telle provenance : j’ai exprimé ce qu’à mon avis ils auraient pu dire qui répondît le mieux à la situation, en me tenant pour la pensée générale le plus près possible des paroles réellement prononcées ». Thucydide a-t-il assisté à ces trois discours ? Quelle est la distance entre les paroles prononcées et celles qu’il rapporte une trentaine d’années plus tard, reconstruites par sa mémoire et en fonction de la cohérence de son récit ? Les modernes n’ont cessé de discuter la question – le plus probable étant que si toutes les notes ne sont évidemment pas authentiques, la mélodie n’est sans doute pas infidèle à ce que fut la rhétorique de Périclès.

Quant au résultat du troisième discours, les Athéniens suivirent les conseils de Périclès, nous dit Thucydide (II, 65), mais « en ce qui concerne leur colère commune envers lui, ils n’y renoncèrent pas qu’ils ne l’eussent frappé d’une amende », et privé de son commandement, ajoute Plutarque (XXXV). « Puis – reprend Thucydide –, peu après, par une mesure contraire, ainsi que le peuple en use volontiers, ils le choisirent comme stratège et lui confièrent la direction de toutes les affaires : pour leurs mécontentements personnels, leur sensibilité était désormais moins vive, et, pour les besoins de l’État dans son ensemble, ils le jugeaient le plus capable. »

C’est qu’à la réunion ordinaire de l’Ekklésia de chaque prytanie (dix dans l’année), les citoyens confirment à main levée les magistrats en fonction. Et si l’un d’eux ne réunit pas une majorité de mains, il est aussitôt déposé. Ce qui arriva probablement à Périclès durant son mandat commencé en juillet 430. Avant que les Athéniens le réélisent stratège au printemps 429, qu’il reprenne ses fonctions en juillet et qu’il meure de l’épidémie qui ravagea Athènes à l’automne suivant.

Mort de Périclès, 429 av. J.-C., estampe d'Alonzo Chapelle, XIXe siècle.

Périclès le bâtisseur

Lors de la seconde guerre médique, les Grecs avaient prêté serment de ne pas reconstruire les sanctuaires détruits par les Perses afin que leurs ruines soient un permanent rappel aux générations futures de l’impiété de l’envahisseur et de la nécessité de s’en défendre. Mais pour l’Athènes sûre d’elle-même et dominatrice de Périclès, l’Acropole devait manifester à tous – et en particulier aux alliés venant payer tribut lors des Panathénées (dico), fête majeure de la déesse patronne de la cité – la richesse et la puissance de la cité d’Athéna.

Ainsi Périclès prit-il l’initiative en 448, selon Plutarque (XVII), d’un congrès panhellénique « pour y délibérer sur la reconstruction des temples brûlés par les Barbares, sur les sacrifices qu’on avait voués aux dieux pour le salut de la Grèce pendant les guerres des Perses, enfin sur les moyens de rendre la navigation sûre et d’établir la paix entre tous les Grecs. » Ce congrès ne se réunit point mais les Athéniens se considérèrent déliés de la promesse relative aux sanctuaires dévastés : la construction du Parthénon par Ictinos, Callicratès (l’architecte des Longs Murs) et Phidias débute l'année suivante – entre la deuxième guerre sacrée et la révolte de l’Eubée, deux victoires de Périclès.

Les ruines de l'Odéon de Périclès. Au fond l'Acropole d'Athènes. Agrandissement : l'Acropole.

Puis, en 446, Périclès lance la construction du plus grand bâtiment d’Athènes – 4000 m2 –, l’Odéon aux innombrables colonnes qui rappelle le riche palais itinérant de Xerxès, une immense tente de toile et de bois précieux inspirée de la salle du trône du palais de Persépolis, dont les Grecs s’emparèrent à Platées en 479 et qui revint aux Athéniens lors du partage du butin.

Le Parthénon, où sera déposé le trésor de la Ligue de Délos rapporté à Athènes en 454, est dédicacé en 438 alors que Périclès va mettre fin l’année suivante à la révolte de Samos et conduire l’expédition en mer Noire, tandis que les Athéniens fondent Amphipolis, entre Macédoine et Thrace, afin de s’assurer des ressources en bois, en or et en argent du massif du Pangée. Cette même année 437, commence l’édification des Propylées.

La construction sur l’Acropole du temple d’Athéna Nikê commence enfin en 432, alors que Périclès engage Athènes dans le conflit entre Corcyre (Corfou) et Corinthe, fait adopter le décret contre les Mégariens et met le siège devant Potidée, membre de la Ligue mais colonie de Corinthe, qui a refusé d’abattre ses murs et reçu des renforts de sa métropole – les trois initiatives athéniennes qui serviront de déclencheur à la guerre du Péloponnèse –. Ce temple sera orné par une victoire sans ailes… pour que jamais plus la victoire ne s’envole d’Athènes !

Le temple d'Athéna Niké. Vue depuis le nord-est, 1877, Werner Carl-Friedrich, Athènes, musée Benaki. Agrandissement : Vue du temple en 2010.

Quant au temple d’Héphaïstos qui surplombe l’agora, sa construction fut sans doute entreprise à la même époque. Mais Athènes n’est pas la seule à bénéficier de cette politique : de nouveaux temples ou bâtiments liés aux cultes sont édifiés à Éleusis, à Brauron, à Rhamnonte, à Acharnes, à Pallénè et bien sûr au cap Sounion.

Cette politique de grands travaux, qui va fournir travail et revenus à toutes sortes d’artisans, ne fut pas non plus unanimement approuvée. D’après Plutarque, le sculpteur Phidias, qu’on savait un intime de Périclès (au point d’insinuer qu’il jouait les rabatteurs d’hétaïres au profit du stratège !) et auquel Périclès aurait confié la supervision de tous les travaux de l’Acropole (XIII), fut accusé d’avoir détourné une partie de l’or destiné à la statue chryséléphantine d’Athéna (XXXI). Périclès aurait ordonné qu’on détachât les parties en or de la statue pour en vérifier le poids et les accusateurs auraient été confondus. Mais on reprocha ensuite à Phidias de s’être représenté, ainsi que son protecteur, sur le bouclier de la déesse. Nul doute que Plutarque se trompe lorsqu’il prétend que le sculpteur mourut pour cela en prison, puisqu’il se rendit ensuite à Olympie pour y réaliser la statue monumentale de Zeus, mais ces attaques et calomnies témoignent de la vigueur des contestations qui entourèrent la politique architecturale de Périclès.

Ainsi, toujours selon Plutarque (XIV), comme Périclès était accusé de dilapider les fonds publics dans ces constructions, il retourna le peuple en proposant d’en assurer lui-même la charge… à la condition que son nom soit inscrit sur les monuments. Ce qui suscita l’admiration et entraîna la décision de poursuivre le financement public des travaux.

Périclès et Anaxagore, Nicolas-Guy Brenet, 1791, New Jersey, Princeton University Art . Agrandissement : Periclès et Anaxagore, Augustin-Louis Belle, XVIIIe siècle.

L’homme privé

Durant toutes les années où il participa à la vie publique, rapporte Plutarque (VII), Périclès « organisa différemment son style de vie : en ville, on ne le voyait cheminer que dans une seule rue, celle de l'agora et du Bouleutérion ; il déclinait les invitations à dîner et toutes les réunions amicales de ce genre (…), jamais il n’alla dîner chez un ami, sauf chez Euryptolème, son cousin, qui se mariait, et encore n’y resta-t-il que jusqu'aux libations pour se retirer tout de suite après.

C’est que les réunions amicales favorisent terriblement les excès et l'on conserve difficilement en compagnie sa respectabilité vis-à-vis de l’opinion. Et pourtant, ce qu'il y a de plus beau dans la vertu véritable, c'est surtout ce qui s'en manifeste, et chez les gens de bien, rien n'est aussi admirable aux yeux de l'observateur extérieur que leur comportement quotidien avec leurs familiers.

Périclès, quant à lui, se soustrayant au dédain que suscitent des relations continuelles avec le peuple, n'approchait celui-ci que par intervalles, évitant de s'exprimer sur toutes choses et de se présenter constamment devant l’assemblée » (traduction de Marie-Paule Loicq-Berger), préférant souvent faire intervenir ses proches et réservant ses interventions aux grandes occasions.

José de Ribeira, Anaxagore, 1636, coll. particulière. Agrandissement : L’Amitié de Périclès pour Anaxagore, Jean-Charles Nicaise Perrin, XVIIIe siècle, Montargis, musée Girodet.L’homme ne cherche donc pas la lumière : il faut éviter de donner prise à l’accusation d’aspirer à la tyrannie. Il n’évite pas les soupçons d’impiété que lui valent ses amitiés avec des esprits libres comme le philosophe Anaxagore de Clazomènes dont les spéculations, nous dit Plutarque, furent visées par un décret dont la véritable cible – comme dans les cas de Damon et Phidias – était Périclès. Il n’évite pas non plus les ragots, repris au théâtre par les comiques, sur ses conquêtes féminines – jusqu’à l’adultère (note) avec la femme de son ami et conseiller militaire Ménippos ou avec celle de son fils !

Ainsi le stratège qui prend soin de s’afficher calme, réfléchi, prudent, tempérant, serait-il dominé par une sexualité qu’il serait incapable de contrôler. Évidemment, ces accusations en disent davantage sur les moyens employés pour discréditer un personnage important de la cité, et sur les amplifications de ces histoires au fil des siècles jusqu’à Plutarque, que sur ce personnage lui-même. Elles nous disent aussi – comme celles qui font de Cimon l’amant de sa sœur, même après le mariage de celle-ci, ou comme le tesson d’ostracisme sur lequel le nom de Thémistocle est accolé à un qualificatif réservé aux homosexuels passifs, que le registre sexuel n’était pas absent du débat politique athénien.

Buste d'Aspasie, copie romaine d'un original grec daté aux alentours de 460 av. J.-C., Berlin, musée de Pergame. Agrandisssement : Aspasie, Vatican, musée Pio-Clementino.De même, si la longue et étroite liaison amoureuse de Périclès avec la belle et cultivée Aspasie ne peut être remise en cause, nombre des histoires qui y sont attachées doivent être repoussées du côté de la polémique. Le procès pour impiété intenté à la belle est, pour nombre de modernes, à ranger dans cette catégorie. Et l’on voit mal l’impassible stratège verser des torrents de larmes, comme le prétend Plutarque, afin d’apitoyer le jury !

C’est que la Milésienne Aspasie, nouvelle Omphale ayant réduit son Périclès en Héraklès dévirilisé au point de filer la laine à ses pieds, aurait été le véritable maître de rhétorique de l’orateur, selon Platon (Ménéxène), elle lui aurait fait défendre les intérêts de sa cité d’origine (Milet) et serait la véritable responsable du dur traitement réservé à Samos.

Mieux encore : pour Aristophane, le décret que Périclès fit adopter contre les Mégariens et qui fut l’un des déclencheurs de la guerre du Péloponnèse était lié à Aspasie : « Il y a la putain Simaitha : de jeunes fêtards éméchés (…) font une virée à Mégare et l’enlèvent. Les Mégariens prennent ça très mal, la moutarde leur monte, et ils enlèvent, en représailles, deux putains de la maison d’Aspasie. Et alors c’est l’origine de la guerre : elle a éclaté entre tous les Grecs à cause de trois catins. Et alors, courroux de Périclès : notre Olympien lance éclairs et tonnerres, met la Grèce en marmelade, fulmine des décrets rédigés en style de chanson à boire : « Interdits de séjour / sont les gens de Mégare / sur terre et au marché / sur mer et sous le ciel » (Aristophane, Acharniens).

Le débat de Socrate et Aspasie, Nicolas-André Monsiau, vers 1800, Moscou, musée national des beaux-arts Pouchkine. Agrandissement : Socrate venant chercher Alcibiade chez Aspasie, Jean-Léon Gérôme, 1861, coll. particulière.

La marionnette n’aurait provoqué la guerre que pour venger sa manipulatrice – de surcroît ravalée au rang de maîtresse de bordel. L’outrance est évidente, mais elle montre combien la liaison fut un des angles par lesquels on tenta d’affaiblir Périclès. La liaison, car Périclès n’épousa jamais Aspasie. Quant à son épouse légitime, qui lui avait donné deux fils, son nom ne nous est pas même parvenu. Plutarque (XXIV) nous dit seulement qu’elle était apparentée à Périclès (peut-être une petite-fille de Clisthène), qu’elle avait été mariée une première fois et que « la vie en commun ne leur agréant plus, Périclès la maria de son plein gré à quelqu'un d'autre, tandis que lui-même prenait Aspasie, qu'il chérit singulièrement ».

Quant aux deux fils issus de son mariage, leur relation avec le père, si l’on en croit Plutarque (XVI), furent plutôt singulières. Périclès « faisait vendre d’un coup toutes ses récoltes annuelles, et ensuite acheter au marché chaque denrée nécessaire. Ainsi réglait-il sa vie et ses habitudes. Il faisait dès lors figure d'administrateur déplaisant aux yeux de ses fils adultes, chiche aux yeux de leurs femmes, et tous lui reprochaient cette dépense au jour le jour, ramenée au strict minimum ‒ chez lui, nul superflu comme dans une grande maison aux ressources abondantes : toute dépense, toute rentrée était chiffrée et mesurée. »

La femme dépensière de l’aîné (XXXVI) aurait poussé le fils contre le père, et le fils aurait été à l’origine de la calomnie faisant du père l’amant de sa propre épouse ! C’est que le jeune homme, furieux de ne pouvoir vivre dans la prodigalité commune à son milieu social, aurait emprunté à un ami de son père, comme s’il le faisait au nom de Périclès. Et lorsque le prêteur réclama la dette au père, celui-ci lui fit un procès.

Périclès devant le lit de mort de son fils. Le premier tableau est de Nicolas-François Chifflart, 1851, Paris, école nationale supérieure des Beaux-Arts. Le second, lors de l'grandissement est de Charles-Augustin-Victor Doërr, 1851, La Rochelle, musée des Beaux-Arts.

Toujours d’après Plutarque, Périclès qui, durant ces années de pouvoir, s’était tenu dans une stricte réserve à l’égard des membres de sa famille élargie comme de ses amis, perdit avec l’épidémie qui s’abattit sur les Athéniens, lors de la deuxième année de la guerre du Péloponnèse, nombre de ses parents, sa sœur puis ses deux fils. Lui qui avait fait adopter un décret réservant la citoyenneté aux enfants de deux parents athéniens se trouvait ainsi sans héritier citoyen, puisque le fils que lui avait donné Aspasie n’était qu’un bâtard, de surcroît fils d’une étrangère.

La vie du stratège qui a engagé Athènes dans le conflit dont elle sortira vaincue en 404, se termine donc en tragédie.

Lisons une dernière fois Plutarque (XXXVI-XXXVII) : « Il ne recula pourtant pas et, sous les coups du malheur, n'abdiqua pas sa fierté et sa grandeur d'âme ; on ne le vit pas pleurer ni se lamenter sur la tombe d'un de ses proches, jusqu'à ce qu'il perdît aussi le seul survivant de ses fils légitimes, Paralos. Abattu par cette mort, il essayait pourtant, fidèle à son habitude, de la supporter fermement et de conserver sa grandeur d'âme ; mais en apportant au mort une couronne, il fut, à sa vue, vaincu par la douleur au point d'éclater en sanglots et de verser force larmes, lui qui, de toute sa vie, n'avait jamais rien fait de tel.
(…) On regrette alors Périclès, on le rappelle à la tribune et au quartier général des stratèges ; tout découragé qu'il était, et confiné chez lui en raison de son deuil, il se laissa convaincre par Alcibiade et ses autres amis d'aller de l'avant. Quand le peuple se fut excusé de son ingratitude envers lui, il se remit derechef aux affaires et, nommé stratège, il réclama la suppression de la loi relative aux bâtards, qu'il avait lui-même introduite antérieurement : ceci, afin que le défaut de descendance ne fasse pas complètement disparaître son nom et sa race. (…)Le malheur qui atteignait Périclès dans sa maison, comme s'il était puni de son dédain et de son orgueil, fléchit les Athéniens ; ils estimèrent qu'il subissait la colère des dieux, que sa demande était bien humaine et ils consentirent à inscrire le bâtard parmi les gens de sa phratrie en lui donnant son nom. »

Épilogue

Athènes pouvait-elle éviter de s'engager dans la guerre du Péloponnèse ou bien les forces profondes rendaient-elles inéluctables l'affrontement du bloc continental spartiate et de l'empire maritime athénien ? Autrement dit, Périclès a-t-il joué un rôle déterminant dans le déclenchement de ce conflit ou n'a-t-il été que l'instrument d'une logique qui le dépassait ?

Depuis Thucydide, la controverse n'a jamais cessé. Et de l'historien et penseur néoconservateur américain Donald Kagan (Nouvelle histoire de la guerre du Péloponnèse, tome 1, Le Déclenchement de la guerre du Péloponnèse, Paris, Les Belles Lettres, 2019) au penseur russe de l'eurasisme Alexandre Douguine, la guerre du Péloponnèse n'a jamais cessé, jusqu'à aujourd'hui, d'être un objet d'analyse et de réflexions géopolitiques.

Quant à Périclès, il meurt en 429: la guerre sera conduite par d'autres. Après dix ans, le modéré Nicias, à maints égards héritier politique de Périclès, conclura une paix blanche avec Sparte. Mais il ne pourra empêcher l'Alcméonide Alcibiade, dont Périclès a été le tuteur (il a 26 ans à la mort du stratège), d'entraîner Athènes dans la désastreuse expédition de Sicile. Rallumée, la guerre contre Sparte tourne au désavantage d'Athènes à partir du moment où les Spartiates privent Athènes de l'argent du Laurion puis, avec l'aide des Perses, rivalisent sur mer avec les Athéniens et poussent à la défection plusieurs cités de la Ligue.

Perdant le contrôle de la mer, les Athéniens se retrouvent progressivement  asphyxiés derrière leurs Longs Murs. La démocratie jugée par certains responsable de cette situation est une première fois renversée en 411 par une révolution oligarchique mais ce « régime des Quatre-Cents » ne tiendra pas un an. Le rétablissement de la démocratie ne règle pas pour autant la question de la guerre. Les Athéniens finissent par capituler en 404 : ils doivent livrer l'essentiel de leur flotte, détruire les Longs Murs (ils seront reconstruits dix ans plus tard après la victoire de Conon et de la flotte athénienne reconstituée sur la flotte spartiate à Cnide). La Ligue de Délos est dissoute (une confédération maritime sous la direction d'Athènes sera reconstituée entre 377 et 355) et les Spartiates établissent à Athènes le sanglant régime oligarchique de la « Tyrannie des Trente ». Mais les Trente ne dureront pas plus que les Quatre-Cents ! Grâce à l'aide des Thébains et de métèques athéniens, Thrasybule constitue une armée qui rétablit la démocratie en 403. Athènes reconquiert alors une place parmi les cités et la démocratie se consolide, mais elle ne renouera jamais avec la puissance et le rayonnement du « Siècle de Périclès ».

Olivier Delorme
Publié ou mis à jour le : 2021-12-05 11:06:01

 
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