Les utopies

Le bonheur, un rêve inaccessible ?

Tout le XVIIIe siècle n'aspire qu'à un but : que la société vive dans le bonheur. Mais comment s'y prendre ? Impossible de répondre à cette question sans multiplier les hypothèses et les schémas d'organisation sociale, tous placés dans des lieux ou temps lointains pour éviter la colère de la censure.

Absente de L’Encyclopédie, l'utopie est plus que jamais présente dans l'édition qui publie à tour de bras ces « romans politiques » qui se cachent sous le couvert de récits de voyages imaginaires. Quoi de plus dépaysant pour le lecteur que de se retrouver face aux mystérieux Troglodytes (Montesquieu, Lettres persanes, 1721) ou au vieillard tahitien imaginé par Denis Diderot (Supplément au voyage de Bougainville, 1796) ?

Figure à succès de la littérature, le « bon sauvage » est le fruit du mélange entre l'homme vivant dans « l'état de nature », décrit par Jean-Jacques Rousseau (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1754), et les insulaires que Bougainville ou Cook venaient de découvrir dans les mers du Sud.

La théorie devenait réalité ! Les explorateurs, dans leurs comptes rendus, prouvaient que l'on pouvait bâtir une société égalitaire en obéissant à la loi de la nature. Il faut donc se méfier du progrès, qui mène l'homme à la perversion en créant des besoins inutiles.

Au pessimisme du vieux sage de Diderot, qui voit son bonheur mis en danger par la colonisation, répond la fantaisie de Voltaire qui ne pouvait manquer de perdre son cher Candide dans le pays d'Eldorado, où les routes sont pavées de pierres précieuses (Candide, 1759). Mais finalement son jeune héros naïf choisira de quitter ce monde de perfection : pour Voltaire, l'utopie n'est qu'une étape, un rêve, un jeu. Restons réalistes !

Arrivée de Candide et son valet au pays d'Eldorado. Illustration du chapitre XVII du conte de Voltaire, Candide ou l’optimisme. Dessin d’Edmond Malassis pour une édition de 1922, BnF, Paris.

« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie » !

Candide et son ami Cacambo sont perdus en Amérique du sud, à la recherche de la belle Cunégonde...
« Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; mais leur canot se fracassa contre les écueils ; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin ; partout l'utile était agréable : les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez. […]
Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés ». Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique et de physique. »
(Voltaire, Candide ou l'optimisme, 1759).

Dominique Papety, Le Rêve du bonheur, 1843, Paris, musée d’Orsay.

Pour ou contre, le cœur balance

Pour certains écrivains, le voyage au-delà des mers n'a rien d'enthousiasmant. Il suffit de regarder autour de soi, du côté de cette campagne qui a tant à nous apprendre, comme le fait Restif de la Bretonne en donnant l'exemple d'une communauté agricole sauvegardée des dangers de la ville (Le Paysan perverti, 1776).

Et pourquoi ne pas avoir confiance dans les progrès de l'industrialisation qui se met en marche ? L'idée de perfectibilité de la société commence en effet à faire son chemin et quelques auteurs n'hésitent pas à se projeter très loin dans le futur pour voir les temps s'améliorer. C'est le cas de Louis-Sébastien Mercier qui un beau jour se réveille dans le Paris de L'An 2440 (1771-1786) où les enfants apprennent à lire dans L'Encyclopédie.

L'optimisme de ce roman d'anticipation ne doit pas faire oublier le point de vue beaucoup plus réservé de nombre d'intellectuels. Que penser par exemple des fameuses communautés guaranis, créées par les jésuites au Paraguay ? Exemple réussi de socialisme théocratique pour les uns, ces « réductions » ne sont pour Voltaire et ses amis qu'un nouvel exemple d'asservissement des Indiens par excès de paternalisme.

L'Homme ne pourra pas accéder au bonheur, si l'on en croit Jonathan Swift qui s'amuse, certes, en envoyant Gulliver chez les Lilliputiens, mais qui attaque aussi violemment ses contemporains : « Les gens de votre race forment, dans leur ensemble, la plus odieuse petite vermine à qui la nature ait jamais permis de ramper à la surface de la Terre. » (Les Voyages de Gulliver, 1726) !

Erastus Salisbury Field, Historical Monument of the American History, 1876, Springfield, Museum of Fine Arts.

Vers l'utopie réalisée ?

Avec la Révolution de 1789, tout semble devenir possible. L'utopiste, cet « ami de l'impossible » (Ernest Renan), doit sérieusement songer à ancrer davantage sa théorie dans la réalité et venir en aide au peuple. Gracchus Babeuf se lance donc dans l'action en appelant à la communauté de biens, revendication qui lui vaudra la guillotine.

Qu'importe ! Quelques décennies plus tard le comte de Saint-Simon élabore à son tour une doctrine basée sur la solidarité et la foi dans les progrès offerts par l'industrie. Celle-ci ne promet-elle pas une fraternisation des différentes couches de la société dans la perspective d'apporter le bonheur à tous ?

Précurseur des mouvements socialistes, le penseur a ouvert la voie à un simple employé de commerce, Charles Fourier, père de la loi de l'« attraction passionnelle » : à la façon de l'attraction universelle, il faut élaborer une nouvelle société, baptisée simplement « Harmonie », où chaque individu serait situé en fonction de sa passion dominante.

Malgré les appels aux dons, la communauté de Fourier ne verra jamais le jour et il mourra dans l'indifférence, ignorant que plusieurs essais de concrétisation allaient se succéder, de Condé-sur-Vesgre (Yvelines) à Guise (Ardennes) dans les usines Godin, et de Dallas jusqu'au Brésil.

Village Shaker, Enfield, Connecticut. Gravure du Connecticut Historical Collections, John Warner Barber, 1836.Le Nouveau Monde semble en effet une terre d'accueil logique, si l'on en croit les créations de l'Icarie égalitaire d'Étienne Cabet en Illinois (1849) et de la Cecilia libertaire de Giovanni Rossi, implantée au Brésil (1890).

Citons également les groupes religieux tels que les Shakers, qui, à la suite des premiers puritains débarqués en Amérique, se sont attachés à bâtir des villages préservés du mal dans leur « Terre promise ». C'est ainsi qu'en un siècle, près de 150 communautés seront réalisées, la plupart seulement pour quelques années. 

Plus chanceux furent les Amish, une communauté anabaptiste fondée en Alsace en 1693, qui prospère aujourd'hui aux États-Unis, principalement en Pennsylvanie, en cultivant un mode de vie délicieusement archaïque.

Il est une utopie qui va bel et bien prendre corps. C’est le projet de relier l’Europe à l’Asie par le canal de Suez. Il est porté dès 1833 par un groupe de saints-simoniens venus en Égypte en vue de la moderniser. À l’initiative de leur guide, Prosper Enfantin, ils fondent une société en vue des travaux. Ceux-ci aboutiront grâce aux talents de persuasion du diplomate Ferdinand de Lesseps.

Contre le mur de la réalité

Le XXe siècle semble appelé à voir le triomphe de l'utopie. Dès 1905, la révolution russe s'attache selon les préceptes de Karl Marx à abolir les classes sociales pour que se lève enfin un « avenir radieux » pour des hommes nouveaux, même si ce nouvel ordre doit se construire sur la destruction de l'ancien.

Mise en place de la dictature du prolétariat en Russie en 1917 par les bolcheviks, instauration du troisième Reich allemand « pour Mille ans » en 1933, naissance de la République populaire de Chine en 1949... Les utopistes théoriciens ont laissé la place aux politiciens et militaires, pour le pire.

Il est temps pour les écrivains et artistes de reprendre la main en montrant les multiples dangers des utopies réalisées.

Affiche allemande de Metropolis de Fritz Lang, 1926.On commence par s'attaquer à la course au progrès symbolisée par Metropolis, la cité inégalitaire de Fritz Lang (1926), dont le célèbre robot aura de nombreux descendants dans les films annonçant la fin du monde sous les attaques extra-terrestres, à l'exemple de La Guerre des mondes de H.G. Wells (1898).

En 1931, avec Le Meilleur des mondes (titre original : Brave new world), Aldous Huxley entrevoit les dangers des manipulations génétiques, bien avant que celles-ci aient connu un début de concrétisation.

Couverture pour une édition de George Orwell, 1984, Le Livre de Poche.Mais c'est surtout l'aspect dictatorial des nouvelles sociétés qui inquiète : pour George Orwell, la menace est personnifiée par ce Big Brother de 1984 (1949) qui surveille chacun pour mieux détruire les personnalités et anéantir toute aspiration à la liberté, une allusion très claire à la dictature stalinienne.

Ray Bradbury se montre moins pessimiste en offrant une lueur d'espoir, puisqu'il imagine des « hommes-livres » qui conservent la mémoire des ouvrages détruits systématiquement par le pouvoir, dans Fahrenheit 451 (1953).

Les mises en garde que font passer ces contre-utopies sur le risque d'asservissement de la personne au nom du bonheur du groupe n'empêcheront pas d'autres mouvements de se développer : kibboutz israéliens (depuis 1910), communautés hippies des années 70, quartiers écologiques d'Amsterdam ou autogérés de Berlin...

Aujourd'hui encore l'actualité montre que le rêve d'une société différente est plus que jamais présent, que ce soit au milieu des champs des zadistes (depuis 2014) ou de la place de la République avec Nuit Debout (depuis mars 2016).

« Un livre est un fusil chargé »

Le supérieur de Montag, pompier chargé de brûler les livres, lui explique les origines de sa mission...

Couverture de la 1e édition de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953.« Autrefois, les livres n'intéressaient que quelques personnes ici et là, un peu partout. Elles pouvaient se permettre d'être différentes. Le monde était vaste. Mais le voilà qui se remplit d'yeux, de coudes, de bouches. Et la population de doubler, tripler, quadrupler. Le cinéma et la radio, les magazines, les livres se sont nivelés par le bas, normalisés en une vaste soupe. Vous me suivez ? […]
La scolarité est écourtée, la discipline se relâche, la philosophie, l'histoire, les langues sont abandonnées, l'anglais et l'orthographe de plus en plus négligés, et finalement presque ignorés. On vit dans l'immédiat, seul le travail compte, le plaisir c'est pour après. Pourquoi apprendre quoi que ce soit quand il suffit d'appuyer sur des boutons, de faire fonctionner des commutateurs, de serrer des vis et des écrous ? […]
Auteurs pleins de pensées mauvaises, bloquez vos machines à écrire. Ils l'ont fait. Les magazines sont devenus un aimable salmigondis de tapioca à la vanille. Les livres, à en croire ces fichus snobs de critiques, n'étaient que de l'eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres aient cessé de se vendre, disaient-ils. Mais le public, sachant ce qu'il voulait, tout à la joie de virevolter, a laissé survivre les bandes dessinées.
[…] le mot « intellectuel » est, bien entendu, devenu l'injure qu'il méritait d'être. On a toujours peur de l'inconnu. Vous vous rappelez sûrement le gosse qui, dans votre classe, était exceptionnellement « brillant », savait toujours bien ses leçons et répondait toujours le premier tandis que les autres, assis là comme autant de potiches, le haïssaient. Et n'était-ce pas ce brillant sujet que vous choisissiez à la sortie pour vos brimades et vos tortures ? Bien sûr que si. On doit tous être pareils. Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être l'image de l'autre, comme ça tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison. Conclusion : un livre est un fusil chargé dans la maison d'à côté. Brûlons-le.
 » (Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953).

De la science à la science-fiction

Dans la grande famille des utopistes, il en est qui regardent obstinément vers l'avenir, persuadés que seule la science peut sauver notre monde. Thomas More lui-même fait la part belle aux savants dont la fonction est d'inventer ces nouvelles machines qui vont nous simplifier la vie.

Alberto Robida, Le Vingtième siècle, 1883.Mercier, au XVIIIe siècle, se contente d'imaginer une circulation fluide dans son Paris de L'An 2440 : « Je ne voyais plus le coup d'œil risible et révoltant de mille carrosses mutuellement accrochés demeurer immobiles pendant trois heures, tandis que l'homme doré, l'homme imbécile qui se faisait traîner, oubliant qu'il avait des jambes, criait à la portière, et se lamentait de ne pouvoir avancer ».

D'autres sont allés plus loin dans l'apport supposé des techniques à venir, notamment au XIXe siècle. Pensons bien sûr à Jules Verne qui a disséminé dans son œuvre plusieurs contrées utopiques tout en s'attaquant, dans Paris au XXe siècle (publié en 1994), à la description du futur, non sans difficultés : « On ne croira pas aujourd'hui à vos prophéties ! » lui affirma son éditeur Pierre-Jules Hetzel.

La science-fiction en est venue à remplacer dans le cœur des lecteurs les vieilles utopies, passées dans le domaine de la politique.

Et tant qu'à se projeter dans le futur, pourquoi ne pas le modeler à sa façon ? C'est ainsi que sont nées les uchronies, récits qui imaginent qu'un événement n'a pas eu les conséquences historiques que l'on connaît. À l'exemple de Tite-Live qui nous dévoile quel général aurait pu résister à Alexandre le Grand si celui-ci s'était attaqué à Rome (L'Histoire de Rome depuis sa fondation, Ier siècle av. J.-C.), des auteurs ont supposé que Napoléon avait gagné la campagne de Russie (Louis Geoffroy, Napoléon et la conquête du monde, 1836) ou qu'Adolf Hitler avait réussi son examen d'entrée aux Beaux-Arts (Éric-Emmanuel Schmitt, La Part de l'autre, 2001). Utopie dans l'Histoire, l'uchronie est à sa façon un outil pour changer le monde.

France-Ville, la cité du bien-être selon Jules Verne

François Sarrasin vient d'hériter d'une partie des 500 millions de la Bégum. Il choisit de les consacrer à l'édification d'une ville-modèle qui suivrait les préceptes hygiénistes de l'époque.

Jules verne, Les Cinq cent millions de la Bégum, illustration de France-Ville, Unsere Centurie, J.Hetzel et Cie, polytechnique, La Jaune et la Rouge, magazine n°554, avril 2000.« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d'air et de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers d'infection. […] Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer le plan d'une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques ?… (Oui ! oui ! c'est vrai !) Pourquoi ne consacrerions-nous pas ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la présenter au monde comme un enseignement pratique ? » (Oui ! oui ! - Tonnerre d'applaudissements.) […]
« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu réintégrer sa place, cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l'imagination, qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter, nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description, nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi, - vous ne vous étonnerez pas que j'y songe, - à qui la conquête étrangère a fait une cruelle nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi de leur activité, l'application de leur intelligence, et nous apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la jeunesse, élevée d'après des principes sages, propres à développer et à équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles, nous préparerait des générations fortes pour l'avenir ! » [...]
« Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l'être qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! » (Jules Verne, Les Cinq Cents millions de la Bégum, 1879).

Luciano Laurana, La Cité idéale, vers 1470, Urbano, Galerie nationale des Marches.

L'architecture, arme de combat

Pour imposer une idée, construisez un palais. Rien de tel en effet que d'associer un bâtiment à une fonction, une ville à un idéal. Et comme les cités des utopies doivent refléter l'harmonie de leurs sociétés, l'urbanisme et l'architecture donnent naissance à des rues rectilignes et des édifices aux lignes pures.

Depuis l'épisode biblique de Babel, les noms des cités rêvées rivalisent d'imagination, d'Amaurote (Thomas More, L'Utopie, 1516) à W (Georges Pérec, W ou le souvenir d'enfance, 1975). Mais les écrivains ne se contentent pas de jouer avec les mots et décrivent aussi avec une précision étonnante une organisation urbaine généralement toute géométrique. Il faut de l'ordre, de la rectitude, de l'harmonie pour traduire les grandes idées d'égalité, de communauté de biens, de salubrité.

Étienne-Louis Boullée, Vue intérieure d'un Muséum prise à un autre niveau, 1783, Paris, BnF.La force du symbolique est également très présente avec l'importance donnée aux chiffres qui explique par exemple la présence de sept voies dans La Cité du Soleil de Campanella.

Tous ces principes ont présidé à l'élaboration de villes expérimentales restées sous forme d'œuvres d'art souvent signées des plus grands peintres de la Renaissance, trop heureux d'utiliser les nouveaux principes de la perspective.

Pour Étienne-Louis Boullée et ses collègues des Lumières, au goût de la création s'associe le désir d'utiliser l'architecture pour refléter les aspirations d'une société en mutation. Les artistes des siècles suivants ont continué de rêver, à la façon de l'architecte Frank Lloyd Wright (années 30), auteur d'une Broadacre City de papier.

Le mirage devient parfois réalité et des cités entières sortent de terre aux quatre coins du monde.

Depuis le  « phalanstère » de Fourier, devenu « familistère » à Guise grâce à Godin après 1858, ces utopies expérimentales s'implantent avec plus ou moins de bonheur, jusqu'à devenir de véritables villes. 

Maquette de la ville d’Auroville, 1967.C'est le cas par exemple d'Arcosanti, créée par Paolo Soleri au milieu du désert d'Arizona ou encore d'Auroville, ensemble expérimental bâti à proximité de Pondichéry en Inde, pays qui a accueilli également Chandigarh, capitale du Pendjab imaginée par Le Corbusier, père de la « machine à habiter ».

Si ces réalisations vous semblent encore trop sages ou si vous êtes impatients de voir réaliser villes volantes ou aquatiques, tournez-vous vers le cinéma, la bande-dessinée ou même les jeux vidéos qui sont devenus les supports privilégiés des créateurs de décors de cités hors normes. Alphaville (Jean-Luc Godard, 1965), le New York de 2022 (Soleil vert, Richard Fleisher, 1973) ou même La Ville qui n'existait pas (Pierre Christin et Enki Bilal, 1977) n'attendent que votre visite !

Claude-Nicolas Ledoux, La Ville de Chaux, 1804, musée Claude-Nicolas Ledoux, saline royale d'Arc-et-Senans.

La saline royale d'Arc-et-Senans : les Lumières en action

Dix bâtiments entourant en demi-cercle la porte monumentale qui elle-même fait face à la maison du directeur et aux immenses bâtiments de stockage du sel : la saline séduit d'emblée par sa simplicité et son harmonie. Voulue par Louis XV, elle sort de terre en 1775 sous la direction de l'architecte visionnaire Claude Nicolas Ledoux. Celui-ci ne veut pas se contenter des constructions classiques des usines de l'époque, il veut élaborer une véritable cité où les ouvriers, vivant sur leur lieu de travail, auraient été d'autant plus efficaces. Pas de société pacifiée sans une organisation raisonnée de l'activité ! Soutenu par le courant philosophique, Ledoux cherche à « épurer les mœurs » quitte à placer chacun sous le contrôle sévère du directeur dont la demeure est rebaptisée à juste titre Temple de la surveillance : « Il faut tout voir, tout entendre, ne rien dissimuler. Il faut que l'ouvrier ne puisse se soustraire à la surveillance à la faveur d'un pilier carré ou rond. » (Cl. N. Ledoux, L'Architecture considérée sous le rapport de l'art, des mœurs et de la législation, 1804). 
Vue de la saline d’Arc-et-Senans (photographie G. Grégor)Malgré ses ambitions, Ledoux ne pourra réaliser la suite de son projet, cette Cité idéale de Chaux qui devait comprendre hôpital, bains publics, maison de retraite et même temple de la paix. Reste aujourd'hui ce chef-d'œuvre de l'architecture des Lumières, fermé en 1895 et restauré après la Première guerre mondiale. Sa beauté et son importance dans l'histoire de l'architecture lui ont valu d'apparaître dès 1982 sur la liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO.

Bibliographie

Georges Jean, Voyages en Utopie, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1994,
L'Utopie, textes choisis et présentés par Frédéric Rouvillois, éd. GF Flammarion (« Corpus »), 1994,
Utopies. Les textes expliqués, Le Point Référence n°56, mars-avril 2015.


Publié ou mis à jour le : 2020-03-31 12:57:42

 
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