Les utopies

En route pour le meilleur des mondes !

Et si on inventait une société totalement harmonieuse ? Plus que jamais d'actualité, ce rêve a échauffé bien des cerveaux.

Cinq cents ans après la parution de L'Utopie de Thomas More (1516), faisons le point sur ces créations idéales et allons visiter les projets les plus sérieux... comme les plus excentriques.

Isabelle Grégor

Thomas Cole, Le Rêve de l'architecte, 1840, Toledo Museum of Art, Ohio.

La Grèce voit des « belles cités » partout

Terre de philosophie, la Grèce ne pouvait que donner naissance aux premières utopies connues. Quoi de plus efficace que de partager sa conception d'une société idéale en lui donnant vie, du moins sur le papier ?

Établies dans des pays imaginaires, ces organisations sont censées représenter l'aboutissement d'une communauté humaine, parfaite sur le plan politique comme social. Elles sont aussi le témoignage de cette recherche toujours recommencée d'un monde meilleur, plus juste, où chacun pourrait s'épanouir.

« Lieu du bonheur » ou « lieu qui se trouve nulle part » suivant l'étymologie adoptée (topos, le « lieu », associé au préfixe u, « non », identifié par certains comme eu, « bon »), une des premières utopies serait apparue sous le crayon du géomètre Hippodamos de Milet (Ve siècle av. J.-C.).

Désireux de recréer sur terre l'harmonie de l'univers, il préconisa un plan en damier : à chaque citoyen d'y trouver place suivant sa fonction. Père de l'association entre urbanisme et utopie, il laisse cependant à Platon (IVe siècle av. J.-C.) l'honneur de développer un récit pour traduire sa conception de l'État idéal.

Pour cela, notre philosophe convoque l'Atlantide pour mieux en critiquer la décadence face à l'excellente organisation de l'Athènes primitive. On trouve ici les éléments caractéristiques qui feront le succès du genre : affabulation sous couvert d'honnêteté mais aussi insularité ou ancienneté du modèle qui le rend bien sûr hors de portée.

Mais nos penseurs savent aussi garder les pieds sur terre comme le montre le projet de Socrate pour sa ville parfaite. « Eh bien, [...] allons-y, produisons en paroles cette cité à partir de son commencement » (Platon, La République, II) ! Aussitôt dit, aussitôt fait : même si finalement la « belle cité » (Callipolis) est fondée sur l'inégalité, laissant le pouvoir aux rois-philosophes, les idées de justice et de bonheur commun dominent. Socrate et son porte-parole Platon viennent d'ouvrir la route vers le monde foisonnant de l'utopie.

Les Îles fortunées, illustration des Secrets de l'Histoire naturelle, 1371-1428, Paris, BnF.

Insaisissable Atlantide...

Carte de l'Atlantide d'après Platon et Diodore, 1775, Paris, BnF.Peu de mythes ont autant fait rêver que celui de l'Atlantide. Des générations entières se sont interrogées sur le lieu où aurait été située cette île que découvre Socrate grâce au récit de Critias, dans deux dialogues rapportés par Platon (Le Timée puis Le Critias, IVe siècle av. J.-C.).

Selon les confidences d'un prêtre égyptien, l'Atlantide aurait accueilli de l'autre côté du détroit de Gibraltar une civilisation brillante qui savait parfaitement tirer parti des bienfaits de l'endroit pour s'épanouir, selon les principes de vertu et de tempérance. Mais les Atlantes ne surent pas se contenter de leur félicité et, rongés par le désir d'impérialisme, se seraient finalement trouvés confrontés à Athènes. On ne saura jamais quelle armée était la plus puissante puisque toutes deux disparurent dans un gigantesque raz-de-marée qui avala l'île entière.

Voici un extrait de la description de Critias : « C'est ainsi que Poséidon, ayant eu en partage l'île Atlantide, installa des enfants qu'il avait eus d'une femme mortelle dans un endroit de cette île que je vais décrire. Du côté de la mer s'étendait, par le milieu de l'île entière, une plaine qui passe pour avoir été la plus belle de toutes les plaines et fertile par excellence. Vers le centre de cette plaine, à une distance d'environ cinquante stades, on voyait une montagne qui était partout de médiocre altitude. La race d'Atlas devint nombreuse et garda les honneurs du pouvoir. Le plus âgé était roi, et, comme il transmettait toujours le sceptre au plus âgé de ses fils, ils conservèrent la royauté pendant de nombreuses générations. Ils avaient acquis des richesses immenses, telles qu'on n'en vit jamais dans aucune dynastie royale et qu'on n'en verra pas facilement dans l'avenir. Ils disposaient de toutes les ressources de leur cité et de toutes celles qu'il fallait tirer de la terre étrangère. Beaucoup leur venaient du dehors, grâce à leur empire, mais c'est l'île elle-même qui leur fournissait la plupart des choses à l'usage de la vie, en premier lieu tous les métaux [...]. Puis tout ce que la forêt fournit de matériaux pour les travaux des charpentiers, l'île le produisait aussi en abondance. Elle nourrissait aussi abondamment les animaux domestiques et sauvages. […] Avec toutes ces richesses qu'ils tiraient de la terre, les habitants construisirent les temples, les palais des rois, les ports, les chantiers maritimes, et ils embellirent tout le reste du pays […] » (Platon, Critias ou Sur l'Atlantide, IVe siècle av. J.-C.).

Lucas Cranach L'Ancien, L'Âge d'or, vers 1530, Munich, Alte Pinakothek.

C'était le bon temps !

De l'Atlantide, il ne restait déjà au temps de Platon que des ruines puisque les événements évoqués se seraient passés 9000 ans auparavant. Rejeter la perfection dans un passé lointain est en effet un des tours de passe-passe favoris des utopistes.

Et pourquoi ne pas carrément supprimer le temps qui détruit et corrompt ? C'est ainsi que le grec Hésiode, au VIIIe siècle av. J.-C., imagine l'existence, à une époque ancienne mais indéterminée, d'un âge d'or idyllique : « Ils vivaient comme des dieux, le cœur libre de soucis, à l'écart et à l'abri des peines et des misères : la vieillesse misérable sur eux ne pesait pas ; mais, bras et jarrets toujours jeunes, ils s'égayaient dans les festins, loin de tous les maux. Mourant, ils semblaient succomber au sommeil. Tous les biens étaient à eux : le sol fécond produisait de lui-même une abondante et généreuse récolte, et eux, dans la joie et la paix, vivaient de leurs champs, au milieu de biens sans nombre. » (Hésiode, Les Travaux et les jours, VIIIe siècle av. J.-C.).

Cette vision sera reprise par les poètes latins comme Ovide ou Virgile dont la paisible Arcadie illumine ses Bucoliques (37 av. J.-C.). La Bible elle-même évoque une communauté vivant dans une belle harmonie jusqu'à ce que certains ambitieux aient l'idée de construire une tour : Babel préfigure toutes les inventions architecturales sans lesquelles, semble-t-il, une utopie ne serait pas finalisée.

Cependant on peut remarquer que ces exemples ne proposent pas un modèle à atteindre mais jouent sur la nostalgie et le contraste avec l'état actuel de la société. L'âge d'or étant à jamais aboli, il faut chercher ailleurs des pistes pour rêver à un monde meilleur.

Pierre Paul Rubens, Adam et Eve dans le jardin, 1629, musée Mauristhuis, La Haye.

Le paradis, c'est pour demain

Ce sont les chrétiens qui vont relancer l'utopie en se projetant dans le futur. A la suite des Hébreux espérant la venue du Messie, les premiers croyants vont attendre le retour du Christ qui, après une période de mille ans dénuée de tous maux, provoquera le Jugement dernier et permettra le règne de Dieu sur Terre.

Ce courant millénariste, longtemps combattu par l'Église, va bénéficier d'une nouvelle vigueur sous l'influence de certains courants de la Réforme, au XVIe siècle. Déjà témoins du succès des communautés monastiques, les penseurs utopistes de l'époque vont reprendre certaines idées des millénaristes, comme la disparition de l'injustice et la jouissance commune des richesses.

En parallèle de ce mouvement se développe la croyance que le paradis terrestre non seulement existe mais est caché quelque part sur Terre. On l'a juste perdu ! Des personnages aventureux vont donc aller le chercher de l'autre côté des océans comme au fond de l'Afrique, dans le royaume du prêtre Jean. C'est ainsi que saint Brandan partit au VIe siècle sur l'Atlantique avec un objectif précis : rejoindre l'Éden. Et il le trouva !

Son île des Saints, couverte de lumière, de pierres précieuses et de fruits, avait tout pour plaire. Sa description reprend le vieux thème du monde inversé que l'on rencontre à partir du XIIe siècle dans les descriptions du pays de Cocagne ou encore dans la célébration du jour des fous qui met la société à l'envers, pour le plus grand bonheur de tous.

1516 : Thomas More dévoile Utopia

Carte de l'Utopie, gravure de la 1e édition de L'Utopie de Thomas More, 1516.« Je confesse aisément qu'il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités. Je le souhaite plus que je ne l'espère. » C'est par ces mots que Thomas More referme sa description de l'île d'Utopia, description que lui aurait confiée un compagnon d'Amerigo Vespucci.

Juriste, chancelier du roi d’Angleterre et grand ami d'Érasme, ce brillant humaniste a profité d'un séjour en Flandres pour mettre par écrit ses idées politiques et sociales sous une forme originale.

Il commence par dénoncer les travers de sa propre société pour mieux en imaginer une meilleure, le pays d'Utopia. Il lui suffit pour cela de faire allusion, par l'intermédiaire de Vespucci, aux extraordinaires voyages de découverte qui bouleversaient alors l'Europe : pourquoi ces horizons inconnus ne cacheraient-ils pas des sociétés différentes ? Il peut dès lors exposer son idéal de justice morale et sociale pour organiser une communauté aux pratiques très codifiées mais vivant dans le « bonheur véritable ».

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Mais pour More, Utopia est « le pays de nulle part » et le restera. Il n'est pas question dans ses pages de définir un programme politique à suivre mais d'inciter les hommes à plus d'équité et de respect envers l'autre. En cela, le penseur se montre le digne représentant du mouvement humaniste de la Renaissance mais cet appel ne sera pas entendu de tous : il meurt en 1535 sous la hache du bourreau d'Henry VIII dont il avait critiqué ouvertement le comportement peu moral.

Bienvenue en Utopia

Dans le livre de Thomas More, Raphaël Hythlodée est un philosophe-voyageur qu'aurait rencontré l'auteur. Il se lance dans la description d'une île pour le moins originale : Utopia. En voici quelques caractéristiques :
« Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession commune. Pour anéantir jusqu'à l'idée de la propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans, et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage. [...]
Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d'abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s'affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l'étude des sciences et des lettres. C'est dans ce développement complet qu'ils font consister le vrai bonheur. [...]
Chacun, sans cesse exposé aux regards de tous, se trouve dans l'heureuse nécessité de travailler et de se reposer, suivant les lois et les coutumes du pays. L'abondance en toutes choses est le fruit de cette vie pure et active. Le bien-être se répand également sur tous les membres de cette admirable société ; la mendicité et la misère y sont des monstres inconnus. [...]
Ainsi la république utopienne tout entière est comme une seule et même famille. [...]
Chercher le bonheur sans violer les lois, est sagesse ; travailler au bien général, est religion ; fouler aux pieds la félicité d'autrui en courant après la sienne, est une action injuste. »
(Thomas More, L'Utopie, 1516).

Henriot, illustration pour l'Histoire comique des États et empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, 1900, Paris, BnF.

Humanistes en plein délire

Thomas More a la bonne idée d'appartenir à la Renaissance, période qui a connu de grands bouleversements dans la perception du monde avec la découverte de l'Amérique et de l'héliocentrisme.

Aidés par la mise au point de l'imprimerie et la lecture des Anciens, les intellectuels vont multiplier les questionnements sur la place de l'Homme, sur Terre et dans la société. Pour cela, rien de tel qu'une petite utopie !

En 1534, François Rabelais ouvre le bal avec bonne humeur en consacrant les dernières pages de Gargantua à une abbaye idéale, installée sur le domaine de Thélème. Ses aimables et gracieux occupants y vivent en toute égalité, hommes et femmes, dans un cadre somptueux qui pourvoit à tous leurs besoins ; dignes représentants de l'idéal humaniste, ils consacrent leurs journées à l'étude pour ainsi parvenir à l'épanouissement.

Moins cocasse, La Cité du soleil (1602) de Tommaso Campanella préfère mettre en avant l'idée de progrès et donc de possible évolution. On n'est plus dans la théorie, on envisage désormais la mise en pratique. Francis Bacon poursuit la réflexion dans une Nouvelle Atlantide (1627) qui incite à utiliser la science pour dominer la nature, « réaliser toutes les choses possibles » et ainsi améliorer la vie.

La science-fiction n'est plus très loin. Cyrano de Bergerac, dans son Histoire comique des États et empires de la Lune (1657) puis du Soleil (1662), n'est-il pas un des premiers à aller voir de l'autre côté du système solaire ce qui s'y passe ?

D'autres préfèrent garder les pieds sur terre, à la façon de Fontenelle qui dénonce l'intolérance religieuse dans sa République des philosophes (1682) ou encore Fénelon dont Les Aventures de Télémaque (1699) nous envoient en Bétique, pays tellement parfait que ses habitants n'ont nullement besoin de dirigeants ou de lois mais de leur seule conscience pour être heureux. Certains médisants y ont vu une critique indirecte du pouvoir de Louis XIV...

« Fay ce que voudras »

Pour remercier frère Jean des Entonneurs de son aide lors des guerres picrocholines, Gargantua lui offre l'abbaye de Thélème (« libre volonté », en grec).

Gustave Doré, illustration pour le chapitre 57 de Gargantua de François Rabelais, 1873.« Toute leur vie était employée, non par lois, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les parforçait ni à boire, ni à manger ni à faire chose autre quelconque. Ainsi l'avait établi Gargantua.
En leur règle n'était que cette clause :
Fais ce que voudras,
parce que gens libères [libres], bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon [cheval] qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur. Iceux, quand par vile subjection et contrainte sont déprimés [écrasés] et asservis, détournent la noble affection, par laquelle à vertu franchement il tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude, car nous entreprenons toujours choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié.
Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu'à un seul voyaient plaire. Si quelqu'un ou quelqu'une disait : « Buvons », tous buvaient. Si disait : « Jouons », tous jouaient. Si disait : « Allons à l'ébat ès champs », tous y allaient. Si c'était pour voler ou chasser, les dames, montées sur belles haquenées [chevaux de promenade], avec leur palefroi gourrier [chasser avec un rapace] sur le poing mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.
Tant noblement étaient appris qu'il n'était entre eux celui ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue [en vers et en prose]. Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres à pied et à cheval, plus verts, mieux remuant, mieux maniant tous bâtons, que là étaient. Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tout acte mulièbre [féminin] honnête et libère, que là étaient. Par cette raison quand le temps venu était que aucun d'icelle abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l'aurait pris pour son dévot [amoureux] et étaient ensemble mariés ; et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d'autant s'entr'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces. »
(François Rabelais, Gargantua, chap. 35, 1535).

Jean-Gabriel Charvet, Les Sauvages de la mer du Pacifique, papier peint, 1804, château de Champlitte.

Le bonheur, un rêve lointain ?

Tout le XVIIIe siècle n'aspire qu'à un but : que la société vive dans le bonheur. Mais comment s'y prendre ? Impossible de répondre à cette question sans multiplier les hypothèses et les schémas d'organisation sociale, tous placés dans des lieux ou temps lointains pour éviter la colère de la censure.

Absente de L’Encyclopédie, l'utopie est cependant plus que jamais présente dans l'édition qui publie à tour de bras ces « romans politiques » qui se cachent sous le couvert de récits de voyages imaginaires. Quoi de plus dépaysant pour le lecteur que de se retrouver face aux mystérieux Troglodytes (Montesquieu, Lettres persanes, 1721) ou au vieillard tahitien imaginé par Denis Diderot (Supplément au voyage de Bougainville, 1796) ?

Figure à succès de la littérature, le « bon sauvage » est le fruit du mélange entre l'homme vivant dans « l'état de nature », décrit par Jean-Jacques Rousseau (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1754), et les insulaires que Bougainville ou Cook venaient de découvrir dans les mers du Sud.

La théorie devenait réalité ! Les explorateurs, dans leurs comptes rendus, prouvaient que l'on pouvait bâtir une société égalitaire en obéissant à la loi de la nature. Il faut donc se méfier du progrès, qui mène l'homme à la perversion en créant des besoins inutiles.

Au pessimisme du vieux sage de Diderot, qui voit son bonheur mis en danger par la colonisation, répond la fantaisie de Voltaire qui ne pouvait manquer de perdre son cher Candide dans le pays d'Eldorado, où les routes sont pavées de pierres précieuses (Candide, 1759). Mais finalement son jeune héros naïf choisira de quitter ce monde de perfection : pour Voltaire, l'utopie n'est qu'une étape, un rêve, un jeu. Restons réalistes !

Arrivée de Candide et son valet au pays d'Eldorado. Illustration du chapitre XVII du conte de Voltaire, Candide ou l’optimisme. Dessin d’Edmond Malassis pour une édition de 1922, BnF, Paris.

« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie » !

Candide et son ami Cacambo sont perdus en Amérique du sud, à la recherche de la belle Cunégonde...
« Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; mais leur canot se fracassa contre les écueils ; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin ; partout l'utile était agréable : les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez. […]
Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés ». Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique et de physique. »
(Voltaire, Candide ou l'optimisme, 1759).

Dominique Papety, Le Rêve du bonheur, 1843, Paris, musée d’Orsay.

Pour ou contre, le cœur balance

Pour certains écrivains, le voyage au-delà des mers n'a rien d'enthousiasmant. Il suffit de regarder autour de soi, du côté de cette campagne qui a tant à nous apprendre, comme le fait Restif de la Bretonne en donnant l'exemple d'une communauté agricole sauvegardée des dangers de la ville (Le Paysan perverti, 1776).

Et pourquoi ne pas avoir confiance dans les progrès de l'industrialisation qui se met en marche ? L'idée de perfectibilité de la société commence en effet à faire son chemin et quelques auteurs n'hésitent pas à se projeter très loin dans le futur pour voir les temps s'améliorer. C'est le cas de Louis-Sébastien Mercier qui un beau jour se réveille dans le Paris de L'An 2440 (1771-1786) où les enfants apprennent à lire dans L'Encyclopédie.

L'optimisme de ce roman d'anticipation ne doit pas faire oublier le point de vue beaucoup plus réservé de nombre d'intellectuels. Que penser par exemple des fameuses communautés guaranis, créées par les jésuites au Paraguay ? Exemple réussi de socialisme théocratique pour les uns, ces « réductions » ne sont pour Voltaire et ses amis qu'un nouvel exemple d'asservissement des Indiens par excès de paternalisme.

L'Homme ne pourra pas accéder au bonheur, si l'on en croit Jonathan Swift qui s'amuse, certes, en envoyant Gulliver chez les Lilliputiens, mais qui attaque aussi violemment ses contemporains : « Les gens de votre race forment, dans leur ensemble, la plus odieuse petite vermine à qui la nature ait jamais permis de ramper à la surface de la Terre. » (Les Voyages de Gulliver, 1726) !

Erastus Salisbury Field, Historical Monument of the American History, 1876, Springfield, Museum of Fine Arts.

Vers l'utopie réalisée ?

Avec la Révolution de 1789, tout semble devenir possible. L'utopiste, cet « ami de l'impossible » (Ernest Renan), doit sérieusement songer à ancrer davantage sa théorie dans la réalité et venir en aide au peuple. Gracchus Babeuf se lance donc dans l'action en appelant à la communauté de biens, revendication qui lui vaudra la guillotine.

Qu'importe ! Quelques décennies plus tard le comte de Saint-Simon élabore à son tour une doctrine basée sur la solidarité et la foi dans les progrès offerts par l'industrie. Celle-ci ne promet-elle pas une fraternisation des différentes couches de la société dans la perspective d'apporter le bonheur à tous ?

Précurseur des mouvements socialistes, le penseur a ouvert la voie à un simple employé de commerce, Charles Fourier, père de la loi de l'« attraction passionnelle » : à la façon de l'attraction universelle, il faut élaborer une nouvelle société, baptisée simplement « Harmonie », où chaque individu serait situé en fonction de sa passion dominante.

Malgré les appels aux dons, la communauté de Fourier ne verra jamais le jour et il mourra dans l'indifférence, ignorant que plusieurs essais de concrétisation allaient se succéder, de Condé-sur-Vesgre (Yvelines) à Guise (Ardennes) dans les usines Godin, et de Dallas jusqu'au Brésil.

Village Shaker, Enfield, Connecticut. Gravure du Connecticut Historical Collections, John Warner Barber, 1836.Le Nouveau Monde semble en effet une terre d'accueil logique, si l'on en croit les créations de l'Icarie égalitaire d'Étienne Cabet en Illinois (1849) et de la Cecilia libertaire de Giovanni Rossi, implantée au Brésil (1890).

Citons également les groupes religieux tels que les Shakers, qui, à la suite des premiers puritains débarqués en Amérique, se sont attachés à bâtir des villages préservés du mal dans leur « Terre promise ». C'est ainsi qu'en un siècle, près de 150 communautés seront réalisées, la plupart seulement pour quelques années. 

Plus chanceux furent les Amish, une communauté anabaptiste fondée en Alsace en 1693, qui prospère aujourd'hui aux États-Unis, principalement en Pennsylvanie, en cultivant un mode de vie délicieusement archaïque.

Il est une utopie qui va bel et bien prendre corps. C’est le projet de relier l’Europe à l’Asie par le canal de Suez. Il est porté dès 1833 par un groupe de saints-simoniens venus en Égypte en vue de la moderniser. À l’initiative de leur guide, Prosper Enfantin, ils fondent une société en vue des travaux. Ceux-ci aboutiront grâce aux talents de persuasion du diplomate Ferdinand de Lesseps.

Contre le mur de la réalité

Le XXe siècle semble appelé à voir le triomphe de l'utopie. Dès 1905, la révolution russe s'attache selon les préceptes de Karl Marx à abolir les classes sociales pour que se lève enfin un « avenir radieux » pour des hommes nouveaux, même si ce nouvel ordre doit se construire sur la destruction de l'ancien.

Mise en place de la dictature du prolétariat en Russie en 1917 par les bolcheviks, instauration du troisième Reich allemand « pour Mille ans » en 1933, naissance de la République populaire de Chine en 1949... Les utopistes théoriciens ont laissé la place aux politiciens et militaires, pour le pire.

Il est temps pour les écrivains et artistes de reprendre la main en montrant les multiples dangers des utopies réalisées.

Affiche allemande de Metropolis de Fritz Lang, 1926.On commence par s'attaquer à la course au progrès symbolisée par Metropolis, la cité inégalitaire de Fritz Lang (1926), dont le célèbre robot aura de nombreux descendants dans les films annonçant la fin du monde sous les attaques extra-terrestres, à l'exemple de La Guerre des mondes de H.G. Wells (1898).

En 1931, avec Le Meilleur des mondes (titre original : Brave new world), Aldous Huxley entrevoit les dangers des manipulations génétiques, bien avant que celles-ci aient connu un début de concrétisation.

Couverture pour une édition de George Orwell, 1984, Le Livre de Poche.Mais c'est surtout l'aspect dictatorial des nouvelles sociétés qui inquiète : pour George Orwell, la menace est personnifiée par ce Big Brother de 1984 (1949) qui surveille chacun pour mieux détruire les personnalités et anéantir toute aspiration à la liberté, une allusion très claire à la dictature stalinienne.

Ray Bradbury se montre moins pessimiste en offrant une lueur d'espoir, puisqu'il imagine des « hommes-livres » qui conservent la mémoire des ouvrages détruits systématiquement par le pouvoir, dans Fahrenheit 451 (1953).

Les mises en garde que font passer ces contre-utopies sur le risque d'asservissement de la personne au nom du bonheur du groupe n'empêcheront pas d'autres mouvements de se développer : kibboutz israéliens (depuis 1910), communautés hippies des années 70, quartiers écologiques d'Amsterdam ou autogérés de Berlin...

Aujourd'hui encore l'actualité montre que le rêve d'une société différente est plus que jamais présent, que ce soit au milieu des champs des zadistes (depuis 2014) ou de la place de la République avec Nuit Debout (depuis mars 2016).

« Un livre est un fusil chargé »

Le supérieur de Montag, pompier chargé de brûler les livres, lui explique les origines de sa mission...

Couverture de la 1e édition de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953.« Autrefois, les livres n'intéressaient que quelques personnes ici et là, un peu partout. Elles pouvaient se permettre d'être différentes. Le monde était vaste. Mais le voilà qui se remplit d'yeux, de coudes, de bouches. Et la population de doubler, tripler, quadrupler. Le cinéma et la radio, les magazines, les livres se sont nivelés par le bas, normalisés en une vaste soupe. Vous me suivez ? […]
La scolarité est écourtée, la discipline se relâche, la philosophie, l'histoire, les langues sont abandonnées, l'anglais et l'orthographe de plus en plus négligés, et finalement presque ignorés. On vit dans l'immédiat, seul le travail compte, le plaisir c'est pour après. Pourquoi apprendre quoi que ce soit quand il suffit d'appuyer sur des boutons, de faire fonctionner des commutateurs, de serrer des vis et des écrous ? […]
Auteurs pleins de pensées mauvaises, bloquez vos machines à écrire. Ils l'ont fait. Les magazines sont devenus un aimable salmigondis de tapioca à la vanille. Les livres, à en croire ces fichus snobs de critiques, n'étaient que de l'eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres aient cessé de se vendre, disaient-ils. Mais le public, sachant ce qu'il voulait, tout à la joie de virevolter, a laissé survivre les bandes dessinées.
[…] le mot « intellectuel » est, bien entendu, devenu l'injure qu'il méritait d'être. On a toujours peur de l'inconnu. Vous vous rappelez sûrement le gosse qui, dans votre classe, était exceptionnellement « brillant », savait toujours bien ses leçons et répondait toujours le premier tandis que les autres, assis là comme autant de potiches, le haïssaient. Et n'était-ce pas ce brillant sujet que vous choisissiez à la sortie pour vos brimades et vos tortures ? Bien sûr que si. On doit tous être pareils. Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être l'image de l'autre, comme ça tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison. Conclusion ! Un livre est un fusil chargé dans la maison d'à côté. Brûlons-le.
 » (Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953).

De la science à la science-fiction

Dans la grande famille des utopistes, il en est qui regardent obstinément vers l'avenir, persuadés que seule la science peut sauver notre monde. Thomas More lui-même fait la part belle aux savants dont la fonction est d'inventer ces nouvelles machines qui vont nous simplifier la vie.

Alberto Robida, Le Vingtième siècle, 1883.Mercier, au XVIIIe siècle, se contente d'imaginer une circulation fluide dans son Paris de L'An 2440 : « Je ne voyais plus le coup d'œil risible et révoltant de mille carrosses mutuellement accrochés demeurer immobiles pendant trois heures, tandis que l'homme doré, l'homme imbécile qui se faisait traîner, oubliant qu'il avait des jambes, criait à la portière, et se lamentait de ne pouvoir avancer ».

D'autres sont allés plus loin dans l'apport supposé des techniques à venir, notamment au XIXe siècle. Pensons bien sûr à Jules Verne qui a disséminé dans son œuvre plusieurs contrées utopiques tout en s'attaquant, dans Paris au XXe siècle (publié en 1994), à la description du futur, non sans difficultés : « On ne croira pas aujourd'hui à vos prophéties ! » lui affirma son éditeur Pierre-Jules Hetzel.

La science-fiction en est venue à remplacer dans le cœur des lecteurs les vieilles utopies, passées dans le domaine de la politique.

Et tant qu'à se projeter dans le futur, pourquoi ne pas le modeler à sa façon ? C'est ainsi que sont nées les uchronies, récits qui imaginent qu'un événement n'a pas eu les conséquences historiques que l'on connaît. À l'exemple de Tite-Live qui nous dévoile quel général aurait pu résister à Alexandre le Grand si celui-ci s'était attaqué à Rome (L'Histoire de Rome depuis sa fondation, Ier siècle av. J.-C.), des auteurs ont supposé que Napoléon avait gagné la campagne de Russie (Louis Geoffroy, Napoléon et la conquête du monde, 1836) ou qu'Adolf Hitler avait réussi son examen d'entrée aux Beaux-Arts (Éric-Emmanuel Schmitt, La Part de l'autre, 2001). Utopie dans l'Histoire, l'uchronie est à sa façon un outil pour changer le monde.

France-Ville, la cité du bien-être selon Jules Verne

François Sarrasin vient d'hériter d'une partie des 500 millions de la Bégum. Il choisit de les consacrer à l'édification d'une ville-modèle qui suivrait les préceptes hygiénistes de l'époque.

Jules verne, Les Cinq cent millions de la Bégum, illustration de France-Ville, Unsere Centurie, J.Hetzel et Cie, polytechnique, La Jaune et la Rouge, magazine n°554, avril 2000.« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d'air et de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers d'infection. […] Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer le plan d'une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques ?… (Oui ! oui ! c'est vrai !) Pourquoi ne consacrerions-nous pas ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la présenter au monde comme un enseignement pratique ? » (Oui ! oui ! - Tonnerre d'applaudissements.) […]
« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu réintégrer sa place, cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l'imagination, qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter, nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description, nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi, - vous ne vous étonnerez pas que j'y songe, - à qui la conquête étrangère a fait une cruelle nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi de leur activité, l'application de leur intelligence, et nous apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la jeunesse, élevée d'après des principes sages, propres à développer et à équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles, nous préparerait des générations fortes pour l'avenir ! » [...]
« Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l'être qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! » (Jules Verne, Les Cinq Cents millions de la Bégum, 1879).

Luciano Laurana, La Cité idéale, vers 1470, Urbano, Galerie nationale des Marches.

L'architecture, arme de combat

Pour imposer une idée, construisez un palais. Rien de tel en effet que d'associer un bâtiment à une fonction, une ville à un idéal. Et comme les cités des utopies doivent refléter l'harmonie de leurs sociétés, l'urbanisme et l'architecture donnent naissance à des rues rectilignes et des édifices aux lignes pures.

Depuis l'épisode biblique de Babel, les noms des cités rêvées rivalisent d'imagination, d'Amaurote (Thomas More, L'Utopie, 1516) à W (Georges Pérec, W ou le souvenir d'enfance, 1975). Mais les écrivains ne se contentent pas de jouer avec les mots et décrivent aussi avec une précision étonnante une organisation urbaine généralement toute géométrique. Il faut de l'ordre, de la rectitude, de l'harmonie pour traduire les grandes idées d'égalité, de communauté de biens, de salubrité.

Étienne-Louis Boullée, Vue intérieure d'un Muséum prise à un autre niveau, 1783, Paris, BnF.La force du symbolique est également très présente avec l'importance donnée aux chiffres qui explique par exemple la présence de sept voies dans La Cité du Soleil de Campanella.

Tous ces principes ont présidé à l'élaboration de villes expérimentales restées sous forme d'œuvres d'art souvent signées des plus grands peintres de la Renaissance, trop heureux d'utiliser les nouveaux principes de la perspective.

Pour Étienne-Louis Boullée et ses collègues des Lumières, au goût de la création s'associe le désir d'utiliser l'architecture pour refléter les aspirations d'une société en mutation. Les artistes des siècles suivants ont continué de rêver, à la façon de l'architecte Frank Lloyd Wright (années 30), auteur d'une Broadacre City de papier.

Le mirage devient parfois réalité et des cités entières sortent de terre aux quatre coins du monde.

Depuis le  « phalanstère » de Fourier, devenu « familistère » à Guise grâce à Godin après 1858, ces utopies expérimentales s'implantent avec plus ou moins de bonheur, jusqu'à devenir de véritables villes. 

Maquette de la ville d’Auroville, 1967.C'est le cas par exemple d'Arcosanti, créée par Paolo Soleri au milieu du désert d'Arizona ou encore d'Auroville, ensemble expérimental bâti à proximité de Pondichéry en Inde, pays qui a accueilli également Chandigarh, capitale du Pendjab imaginée par Le Corbusier, père de la « machine à habiter ».

Si ces réalisations vous semblent encore trop sages ou si vous êtes impatients de voir réaliser villes volantes ou aquatiques, tournez-vous vers le cinéma, la bande-dessinée ou même les jeux vidéos qui sont devenus les supports privilégiés des créateurs de décors de cités hors normes. Alphaville (Jean-Luc Godard, 1965), le New York de 2022 (Soleil vert, Richard Fleisher, 1973) ou même La Ville qui n'existait pas (Pierre Christin et Enki Bilal, 1977) n'attendent que votre visite !

Claude-Nicolas Ledoux, La Ville de Chaux, 1804, musée Claude-Nicolas Ledoux, saline royale d'Arc-et-Senans.

La saline royale d'Arc-et-Senans : les Lumières en action

Dix bâtiments entourant en demi-cercle la porte monumentale qui elle-même fait face à la maison du directeur et aux immenses bâtiments de stockage du sel : la saline séduit d'emblée par sa simplicité et son harmonie. Voulue par Louis XV, elle sort de terre en 1775 sous la direction de l'architecte visionnaire Claude Nicolas Ledoux. Celui-ci ne veut pas se contenter des constructions classiques des usines de l'époque, il veut élaborer une véritable cité où les ouvriers, vivant sur leur lieu de travail, auraient été d'autant plus efficaces. Pas de société pacifiée sans une organisation raisonnée de l'activité ! Soutenu par le courant philosophique, Ledoux cherche à « épurer les mœurs » quitte à placer chacun sous le contrôle sévère du directeur dont la demeure est rebaptisée à juste titre Temple de la surveillance : « Il faut tout voir, tout entendre, ne rien dissimuler. Il faut que l'ouvrier ne puisse se soustraire à la surveillance à la faveur d'un pilier carré ou rond. » (Cl. N. Ledoux, L'Architecture considérée sous le rapport de l'art, des mœurs et de la législation, 1804). 
Vue de la saline d’Arc-et-Senans (photographie G. Grégor)Malgré ses ambitions, Ledoux ne pourra réaliser la suite de son projet, cette Cité idéale de Chaux qui devait comprendre hôpital, bains publics, maison de retraite et même temple de la paix. Reste aujourd'hui ce chef-d'œuvre de l'architecture des Lumières, fermé en 1895 et restauré après la Première guerre mondiale. Sa beauté et son importance dans l'histoire de l'architecture lui ont valu d'apparaître dès 1982 sur la liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO.

Bibliographie

Georges Jean, Voyages en Utopie, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1994,
L'Utopie, textes choisis et présentés par Frédéric Rouvillois, éd. GF Flammarion (« Corpus »), 1994,
Utopies. Les textes expliqués, Le Point Référence n°56, mars-avril 2015.


Publié ou mis à jour le : 2019-07-17 12:55:36

 
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