La Suède

La quête difficile du bonheur (1844-2018)

Devenue au XIXe siècle un État neutre, épargnée ensuite par les deux conflits mondiaux, la Suède est parvenue à s’imposer, en dépit de son rude climat et de ses ressources matérielles limitées, comme l’un des pays les plus prospères du monde.

À la fois pragmatiques, égalitaristes et libéraux, les Suédois ont bâti une société originale basée sur une politique de redistribution sociale, la recherche permanente du consensus et une transparence totale. Mais en ce XXIe siècle, le légendaire « modèle suédois » peine à trouver sa voie dans les turbulences de la mondialisation...

Julien Colliat

La Suède renonce aux entreprises guerrières

Portrait du roi Oscar Ier dans le costume de l'ordre des séraphins, Frédéric Westin, Nationalmuseum, Stockholm, Suède.Fils de Bernadotte et Désirée Clary, Oscar Ier monte sur le trône suédois en 1844. Quatre ans plus tard, le royaume est atteint par la vague révolutionnaire qui touche toute l’Europe.

Des émeutes éclatent à Stockholm qui sont sévèrement réprimées. On dénombre une trentaine de morts.

Au même moment, le Danemark est envahi par les troupes prussiennes et appelle la Suède à l’aide. Celle-ci envoie un corps de 15 000 hommes pour protéger son voisin. Les pressions russes contraignent finalement les troupes prussiennes à quitter le Danemark et, grâce à la médiation d’Oscar Ier, un armistice est conclu à Malmö.

En 1854, la France et l’Angleterre tentent d’entraîner la Suède à leurs côtés dans la guerre de Crimée afin d’ouvrir un front en Baltique. Une partie de la population suédoise y voit l’opportunité de reprendre la Finlande mais le roi pose des conditions insensées, obligeant Français et Anglais à renoncer à toute action commune.

Portrait de Charles XV de Suède et de Norvège, archives royales, Suède.Lors du traité de Paris, signé en mars 1856, Stockholm obtient toutefois la démilitarisation de l’archipel d’Åland, éternelle pomme de discorde entre Suédois et Russes.

À la mort d’Oscar Ier, le 8 juillet 1859, son fils Charles XV devient roi de Suède et de Norvège. Dès le début de son règne, le ministre des Finances Johan August Gripenstedt met en œuvre une vaste politique de libre-échange, impulsée quelques années plus tôt par l’Angleterre.

Les droits de douanes sur les céréales sont supprimés et un traité de libre-échange est signé avec la France en 1865.

Une ordonnance garantit la liberté d’entreprise. Le royaume s’industrialise et se dote d’infrastructures modernes.

La première ligne de chemin de fer est ainsi inaugurée en 1856 tandis qu’émerge une nouvelle génération d’ingénieurs comme Gustav Pasch, qui met au point les allumettes sans phosphore, ou Alfred Nobel, célèbre inventeur de la dynamite.

Johan August Gripenstedt, 1865, aquarelle, Fritz von Dardel, Nationalmuseum, Stockholm, Suède. L'agrandissement est une photographie de  Johan August Gripenstedt prise en 1874 par Carl Jacob Malmberg, musée Bohuslän, Uddevalla, Suède.

Sur le plan institutionnel, le conseil des ministres accroît son influence aux dépens du roi. Le 7 décembre 1865, l'ancien système de représentation par ordres (noblesse, clergé, bourgeoisie et paysannerie), datant du Moyen-Âge, est supprimé.

Le Parlement est désormais composé de deux Chambres, désignées par un vote unique au système censitaire. À Stockholm, de grandes manifestations célèbrent la « jeune Suède ».

Lorsqu’en février 1864, les troupes prussiennes envahissent à nouveau le Danemark, la Suède préfère jouer de sa neutralité, abandonnant à son sort son voisin, contraint de céder trois duchés à la Prusse et à l’Autriche.

De même, alors que l’opinion publique suédoise est majoritairement anti-allemande, le royaume observe une stricte neutralité lors des guerres austro-prussienne de 1866 et franco-prussiennes de 1870.

Le roi Oscar II de Suède et sa famille, Åhléns,1905.

Paix aux frontières et prospérité intérieure

Le 18 septembre 1872, le roi Charles XV meurt. Son frère lui succède sous le nom d'Oscar II. Conservateur, le nouveau souverain ne cache pas ses sympathies pour l’Allemagne de Bismarck, qu’il voit comme une alliée naturelle de la Suède, et multiplie les gestes de bonne volonté en direction de Berlin.

Louis de Geer, Elis Jacobson, archives des portraits suédois, université d'Uppsala, Suède.Premier chef de gouvernement à prendre le titre de Premier ministre, Louis De Geer domine le début du règne et reste une dizaine d’années aux affaires. Les années 1880-1890 sont marquées par deux grands débats qui divisent la classe politique suédoise. Le premier est celui du protectionnisme. Les paysans, victimes de la concurrence étrangère, exigent la mise en place d'un tarif douanier sur les céréales. Comme dans le reste de l'Europe, c'est le glas du libre-échange.

Le second débat porte sur le service militaire, question épineuse qui provoque la chute de quatre gouvernements entre 1880 et 1888. Après des années d’obstruction des conservateurs, une loi est finalement votée en 1901 qui établit un service militaire universel et obligatoire d’un peu moins d’un an.

Parallèlement, le mouvement ouvrier se développe. En 1889 est créé le Parti social-démocrate suédois des travailleurs. Le socialisme suédois va rapidement se démarquer de ses homologues européens par sa modération et son pragmatisme. Réformiste et non révolutionnaire, le Parti social-démocrate a ainsi pour principal revendications l’instauration du suffrage universel et la réglementation des conditions de travail.

Le royaume n’est cependant pas épargné par les conflits sociaux : on compte une centaine de grèves entre 1890 et 1894. Mais la fin du XIXe siècle est avant tout marquée par la dégradation des relations avec la Norvège. Bien qu’unis au sein d’un même royaume depuis 1814, les deux pays contrastent de plus en plus.

Défilé en faveur du oui lors du référendum de 1905 en NorvègePlus égalitaire et plus démocratique, la Norvège supporte de moins en moins la tutelle de son voisin. En 1891, le Premier ministre suédois Gustaf Åkerhielm est ainsi contraint de démissionner suite à des propos malheureux sur les Norvégiens.

Après des années de tension, la crise éclate en mai 1905 lorsque le Premier ministre norvégien Christian Michelsen annonce que les consuls norvégiens à l’étranger ne relèveront plus du ministère commun des Affaires étrangères mais du gouvernement norvégien. Oscar II use alors de son véto suspensif. Le 7 juin, le Parlement norvégien proclame à l’unanimité la dissolution de l’Union.

En Suède, des manifestations appellent à une intervention militaire et des troupes sont aussitôt déployées le long de la frontière. Mais, sous la pression de l’Allemagne et de l’Angleterre, l’armée n’intervient pas et Stockholm se contente d’imposer un référendum. Organisé le 13 août, celui-ci consacre sans surprise le triomphe des séparatistes avec 99,9% des voix ! L’indépendance de la Norvège est officiellement reconnue par la Suède deux mois plus tard.

Le Storting proclame la dissolution de l'union avec la Norvège le 7 juin 1905. Le Premier ministre Michelsen lit l'annonce du gouvernement, illustration de Frederik Hilfling-Rasmussen, tirée de « L'histoire de la Norvège faite pour le peuple norvégien », Kristiania, Aschehoug, 1909.

Difficile neutralité pendant la Première Guerre mondiale

Le 8 décembre 1907 Gustave V succède à son père, Oscar II. Il est le premier roi de Suède à refuser le sacre. Tandis que les conservateurs font adopter une réforme qui fait doubler le corps électoral et permet désormais à un Suédois sur cinq d’avoir le droit de vote, le royaume entre dans une dépression économique provoquant la baisse des salaires. La situation se tend à l’été 1909 et les mouvements de grève se multiplient.

Le 4 août, la première grève générale de l’histoire du pays est proclamée, suivie par près de 300 000 ouvriers, un chiffre considérable à l’échelle du royaume. La réaction très ferme des autorités et du patronat met toutefois rapidement fin au mouvement. Mais deux ans plus tard, aux élections de 1911, le Parti social-démocrate enregistre une véritable percée électorale en obtenant 28% des voix.

Sur le plan international, la Suède est de plus en plus isolée depuis qu’en 1907, la Norvège a choisi l’Angleterre et la France comme garants de neutralité. Pour Stockholm la menace numéro un est la Russie. L’empire tsariste entend en effet militariser l’archipel d’Åland, que Stockholm considère comme « un pistolet pointé vers le cœur de la Suède » et mène une politique de russification de la Finlande.

Craignant une expansion russe vers l’ouest, la Suède se rapproche de l’Allemagne. Si elle refuse de signer en 1910 une convention militaire avec Berlin, elle intensifie en revanche ses échanges économiques. À la veille de la guerre, les trois quarts de ses exportations de minerai de fer sont destinées à l’Allemagne.

Affiche pour les Jeux olympiques d'été de 1912 à Stockolm, en Suède.En janvier 1912, l’explorateur Sven Hedin publie un opuscule intitulé Un mot d'avertissement dans lequel il avise ses compatriotes du risque d’une invasion russe et s’apitoie sur le sort des Finlandais.

L’ouvrage se vend à 1 million d’exemplaires et quelques mois plus tard, lors des jeux olympiques de Stockholm, la délégation finlandaise est ovationnée par le public.

Pour accroître sa défense militaire, le royaume envisage de rallonger le service militaire et de construire des cuirassés. Mais les débats traînent en longueur et le 6 février 1914, 30 000 personnes se rassemblent sous les fenêtres du palais royal pour exiger un relèvement des dépenses militaires.

Le projet est finalement enterré par le Parlement et le Premier ministre Karl Staff démissionne quelques jours plus tard.

Lorsqu’en août 1914 se déclenche la Première Guerre mondiale, la Suède proclame sa neutralité. L’Allemagne en prend acte mais rappelle au royaume que cette neutralité devra lui être « bienveillante » et s’efforcera tout au long du conflit d’obtenir son ralliement. Le Reich peut en effet compter dans le pays sur l'appui d'un petit lobby germanophile influent, entourant le roi.

À quelques reprises, le gouvernement suédois dérogera à sa neutralité, notamment en mettant à disposition de Berlin ses légations outre-Atlantique pour la transmission de messages officiels allemands par les câbles télégraphiques anglais.

La Suède est dépendante des échanges maritimes pour les produits alimentaires. Aussi lorsqu’en 1916, la France et l’Angleterre renforcent le blocus de l'Allemagne en abolissant la distinction entre matières premières stratégiques et produits destinés aux civils, l’économie suédoise est asphyxiée. De nombreux produits de première nécessité commencent à manquer comme les céréales, le sucre, l’engrais, les combustibles…

En 1917, les pénuries s’aggravent encore avec la guerre sous-marine totale lancée par les Allemands et l’entrée en guerre des Américains. Désigné comme responsable par l’opposition, le Premier ministre Hjalmar Hammarskjöld est contraint de démissionner. Son départ ne suffit cependant pas à mettre fin au mécontentement. Le 1er mai, 100 000 personnes défilent à Stockholm contre la vie chère. Des commerces sont pillés.

Un mois plus tard, une manifestation houleuse a lieu devant le Parlement. Les sociaux-démocrates s’efforcent toutefois de contenir la colère ouvrière et parviennent à canaliser les revendications les plus radicales. À l’automne 1917, le dirigeant du Parti social-démocrate, Hjalmar Branting, fait son entrée au gouvernement au poste de ministre des finances.

Le 6 décembre 1917, la Finlande profite de la révolution bolchévique pour proclamer son indépendance, rapidement reconnue par Stockholm. Mais la Suède est presque aussitôt appelée à l’aide par le nouveau gouvernement après que les révolutionnaires finlandais, appuyés par l’Armée rouge, aient pris Helsinki. Les Suédois préfèrent rester neutres, se contentant de laisser des centaines de volontaire s’engager aux côtés des Blancs.

En mai 1918, un accord commercial est trouvé avec l’Angleterre garantissant à la Suède des importations annuelles de céréales et de charbon, mais la contraignant en retour à restreindre ses exportations vers l'Allemagne. En novembre 1918, comme dans une grande partie de l’Europe, des mots d’ordre bolchéviques circulent à Stockholm. Le Parti social-démocrate et les centrales syndicales réussissent à nouveau à isoler les agitations révolutionnaires et à préserver l’unité nationale.

Au lendemain de la Grande Guerre, la Suède adopte enfin la grande réforme électorale qui établit le suffrage universel, y compris pour les femmes. Elle se traduit immédiatement par une poussée de la gauche et permet aux sociaux-démocrates de devenir le premier parti du pays.

Le gouvernement est cependant confronté à la terrible dépression d’après-guerre qui conduit à la faillite de plusieurs banques et la dévaluation de la couronne suédoise. Le nombre de chômeurs augmente et touche près du tiers des ouvriers. En août 1922, un référendum est organisé sur l’interdiction de l’alcool. À la surprise générale, les opposants à la prohibition l'emportent !

Les Suédois, précurseurs en matière d'eugénisme 

L'aspiration à la modernité et la vogue du darwinisme social ont conduit la Suède à une  « avancée » dont elle se repentira bien plus tard. En 1921, le Parti social-démocrate parraine la mise en place d’un Institut d'études eugénistes. Convaincus de la nécessité de « réduire le nombre d'individus inférieurs sur le plan intellectuel et moral », des intellectuels progressistes y prônent la stérilisation des handicapés. Une loi est adoptée dans ce sens en 1935. Elle vient après une loi semblable édictée par le Danemark en 1929 et une autre par... l'Allemagne hitlérienne en 1933 ! La loi suédoise sera même durcie en 1941 avec un élargissement du nombre des catégories d'individus susceptibles d'être contraints à une stérilisation forcée. Cette loi eugéniste, promue par les sociaux-démocrates, demeurera en vigueur jusqu'au milieu des années 1970.

Les Suédois inventent l'État-Providence

À l’issue du traité de Versailles qui met fin à la Grande Guerre, la Suède place tous ses espoirs dans la Société des Nations dont elle est l’un des membres fondateurs. Pour rétablir le prestige du pays, quelque peu compromis par sa politique de « neutralité bienveillante » à l’égard de l’Allemagne, le royaume place Hjalmar Branting à la tête de sa délégation. Celui-ci s’illustre très vite au sein de l’organisation et permet à son pays d’accéder dès 1922 au Conseil de la SDN.

Bien que déboutés sur la question des îles Åland où la population majoritairement suédophone avait approuvé par référendum son rattachement à Stockholm, les Suédois s’efforcent de défendre l’autorité de la SDN contre les intérêts des grandes puissances. En 1926, c’est la Suède qui parvient en grande partie à sauver l’organisation d’un quasi-écroulement suite à la crise ouverte par l’admission de l’Allemagne.

Alors que la Suède se remet à peine de la dépression de l’après-guerre, le pays est frappé de plein fouet par la crise de 1929. Les faillites se multiplient comme celle de l’empire Kreuger, plus grand fabricant d’allumettes du monde, et dont le propriétaire est retrouvé suicidé. Le chômage touche plus du tiers de la population active tandis que grèves et lock-out se succèdent. L’incident le plus sérieux a lieu à Ådalen, au nord du pays, le 14 mai 1931, lorsque la troupe est envoyée pour s'interposer entre grévistes et briseurs de grève. Pris dans la cohue, les soldats font feu sur la foule, tuant cinq personnes.

Ce climat délétère profite au Parti social-démocrate qui remporte les élections législatives de 1932. Il se maintiendra au pouvoir pendant plus de 40 ans. Une nouvelle génération d’hommes politiques apparaît, symbolisée par le Premier ministre Per Albin Hansson, fils de maçon et pur produit du mouvement ouvrier. Celui-ci mène une politique interventionniste d'inspiration keynésienne et adopte des mesures protectionnistes.

Parallèlement, la protection de salariés est renforcée : un système d’assurance chômage est introduit, les licenciements sont plus réglementés, et dans les entreprises le paritarisme devient la règle. Dix ans avant que le Britannique William Beveridge n'en ait formulé les principes, l’État-Providence se met progressivement en place : aide au logement, allocations maternelles, revalorisation des pensions vieillesse, congés payés…

En 1936, la remilitarisation de la Rhénanie et le déclenchement de la guerre d’Espagne conduisent la Suède à se détourner de la SDN pour se préoccuper directement de sa sécurité. Elle engage le réarmement après avoir, dix ans plus tôt, largement démantelé son armée.

Alors que la guerre semble inéluctable, la Suède échoue à constituer une sécurité commune avec ses voisins : la Norvège compte sur l’alliance anglaise tandis que le Danemark préfère signer un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie. Enfin, à la suite du pacte germano-soviétique du 24 août 1939, le gouvernement suédois juge que toute coopération avec la Finlande devient trop risquée. Cette décision lui sera beaucoup reprochée du côté finlandais car une alliance aurait probablement empêché l’invasion soviétique trois mois plus tard.

Neutralité ambigüe pendant la Seconde Guerre mondiale

Dès le 1er septembre 1939, la Suède proclame sa neutralité. Lorsque la Finlande est attaquée par l’URSS le 30 novembre 1939, Helsinki demande l’envoi de troupes suédoises dans l'archipel d'Åland, afin de libérer des unités finlandaises. Le refus de la Suède provoque une crise au sein du gouvernement et entraîne la démission du ministre des Affaires étrangères, Rickard Sandler, ancien président de la SDN.

Stockholm apporte cependant une aide matérielle et financière à son voisin et 9 000 volontaires suédois partent combattre en Finlande. En mars 1940, le gouvernement suédois s’oppose à ce que des troupes françaises et britanniques soient envoyées en Finlande depuis son territoire. Son refus d’aider la Finlande vaut à la Suède d’être jugée avec méfiance par Londres et Paris.

Le 9 avril 1940, la Wehrmacht envahit le Danemark et la Norvège. Garantissant la Suède qu’elle n’est pas concernée par l’action en cours, Berlin demande le maintien de sa neutralité et la poursuite des livraisons de minerai de fer. Après les capitulations danoise et norvégienne, la Suède se trouve complètement isolée et doit concéder à l’Allemagne le passage sur son territoire de matériels et de troupes sans armes.

Une liaison ferroviaire régulière est ainsi ouverte reliant l'Allemagne et la Norvège. Dans le royaume, cette politique complaisante à l’égard des nazis suscite de nombreuses critiques mais, à la suite de réclamations allemandes, les journaux trop ouvertement germanophobes se voient censurés.

Lors de son invasion de l’URSS en juin 1941, l’Allemagne exige de faire transiter par le territoire suédois une division d'infanterie de Norvège vers la Finlande. La demande allemande (soutenue par Helsinki, de nouveau en guerre avec Moscou) provoque durant trois jours une véritable crise politique à Stockholm. Favorable à la requête d’Hitler, Gustave V met son trône en jeu. Afin de sauver le gouvernement d’union nationale, Per Albin Hansson se résout finalement à accepter le transit des troupes.

Durant trois ans, la Suède laisse les permissionnaires et le matériel allemand transiter par son territoire. Elle vend également à l’Allemagne nazie son minerai de fer, ses roulements à bille, et son bois. 90% de ses exportations sont destinées au IIIe Reich.

Menacée par les Alliés, la Suède décide en août 1943 de mettre un terme au transit de trains de permissionnaires et de matériels. Elle s’engage également à réduire ses exportations de minerai de fer. Parallèlement, des concessions sont faites à Staline, comme l'expulsion vers l'URSS de combattants allemands d'origine balte tandis qu’un soutien plus actif est fourni aux mouvements de résistance danois et norvégiens.

À partir de l’automne 1944, la Suède joue un important rôle humanitaire au bénéfice des réfugiés, notamment en Finlande. Plusieurs suédois se distinguent comme le comte Folke Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise, qui obtient de Himmler la libération de 15 000 prisonniers des camps de concentration nazis, ou le diplomate Raoul Wallenberg qui sauve 20 000 juifs hongrois.

Neutralité active pendant la guerre froide

Décédé en octobre 1946, Per Albin Hansson est remplacé au poste de Premier ministre par Tage Erlander. S’employant prioritairement à la remise en état de l’économie, le gouvernement doit faire face à une inflation galopante qui l’oblige à dévaluer la monnaie et à restreindre jusqu’en 1949 la consommation de pain, de viande et de sucre.

Les politiques sociales mises en œuvre dans les années 1930 sont intensifiées, visant à toujours plus d’égalité. L’école unique est ainsi introduite à partir de 1950. De plus, les syndicats voient leurs prérogatives renforcées, le temps de travail diminue et un véritable régime d’assurance maladie est mis en place.

Dès la fin de la guerre, Stockholm fait valoir son refus d'entrer dans toute alliance avec une grande puissance. En 1946, la Suède accorde ainsi un crédit d’un milliard de couronnes à l’URSS, ce qui lui vaut d’être très critiquée. L’année suivante, et malgré les pressions soviétiques, elle accepte de bénéficier du plan Marshall.

L’échec en 1949 d’une union de défense neutre avec la Norvège et le Danemark, lesquels préfèrent rejoindre l’OTAN et le camp occidental, contraint la Suède à assumer seule sa défense. Le royaume mettra ainsi en œuvre une stratégie de « défense totale », à la fois militaire, économique et civile, et développera même, dans le secret le plus total, un programme visant à obtenir la bombe atomique.

En pleine guerre froide, sa complaisance à l’égard de l’Union Soviétique irrite les chancelleries occidentales. En janvier 1951, la Suède refuse par exemple de condamner à l’ONU l’intervention chinoise en Corée, suscitant en Occident des commentaires amers et ironiques. Stockholm reste néanmoins solidement amarrée au bloc occidental et conclut en juin 1951 un accord secret avec les États-Unis prévoyant la livraison de matériel américain, au grand dam des Soviétiques qui dénoncent le double jeu suédois et les menacent même de représailles.

Bien que désireuse de promouvoir le libre-échange en Europe, la Suède refuse dès l’origine d’entrer dans la Communauté Économique Européenne, ancêtre de l'UE, en raison de ses finalités politiques fédéralistes qu’elle juge incompatibles avec sa neutralité. Avec le Royaume-Uni, elle participe en 1960 à la création de l'Association européenne de libre-échange (AELE) destinée à contrebalancer la CEE. Le revirement de Londres qui dès l’année suivante se porte candidat au Marché Commun, suivi par Copenhague, provoque un certain désarroi en Suède.

Consciente du risque de marginalisation, la Suède demande l’ouverture de négociations sur un accord d'association dans une forme compatible avec sa politique de neutralité mais le général de Gaulle met son véto. En mai 1967, Londres présente sa deuxième candidature à la CEE. Rassurée par le compromis de Luxembourg qui semble avoir éloigné la menace de la supranationalité, la Suède embraye. Une deuxième fois, la démarche de Stockholm se heurte au véto français visant le Royaume-Uni.

Notons que le 3 septembre 1967, après quarante ans d’opposition populaire, la Suède adopte la conduite à droite. Elle était le dernier pays d’Europe continentale à rouler à gauche comme les Anglais.

Tage Erlander (à gauche), Olof Palme (au centre) et Ingvar Carlsson (à droite), le 27 février 1959, Firma hagblom, DR.

Les années 1960 sont une période d'expansion économique et à la fin de la décennie, le PNB/ habitant suédois équivaut à celui de l'Allemagne fédérale (RFA). Sur la scène internationale, la Suède tient une place de premier plan du fait de sa neutralité active. Elle a donné en 1953 à l'ONU l'un de ses plus brillants secrétaires généraux en la personne de Dag Hammarskjöld, fils de l'ancien Premier ministre. Il périra dans un crash aérien au-dessus de l'Afrique en 1961, sans doute un attentat lié à son intervention dans le drame congolais.

L'Europe entière a, dans ces années-là, les yeux tournés vers Stockholm et envie le « modèle suédois » qui allie prospérité, homogénéité des conditions de vie, neutralité active et aussi liberté de moeurs, jeunesse et liberté sexuelle.

En octobre 1969, Tage Erlander, Premier ministre depuis 1946, est remplacé à la tête du gouvernement par Olof Palme. Âgé de 41 ans, le nouveau chef du gouvernement réintroduit son pays dans le concert international. Pacifiste convaincu et partisan de la coopération nord-sud, il condamne avec vigueur les bombardements américains au Vietnam ainsi que les interventions soviétiques en Tchécoslovaquie.

Le 16 septembre 1973, le roi Gustave VI meurt après 23 ans de règne. Son petit-fils lui succède sous le nom de Charles XVI. Organisées le lendemain même du décès du souverain, les élections donnent exactement le même nombre de députés à la coalition sociale-démocrate (à laquelle ont toujours participé les communistes) qu’à l’opposition libérale : 175 contre 175.

Palme se maintient au pouvoir mais est contraint à des compromis. À plus d’une centaine de reprises, on a par exemple recours au tirage au sort ! Pour éviter que cette situation ne se reproduise, le nombre de députés est réduit à 349 au lieu de 350.

Au cours des années 1970, l’économie suédoise n’échappe pas à la crise économique qui frappe l’ensemble des pays développés. L’inflation est galopante et les habituelles politiques keynésiennes échouent à limiter les dégâts. La pression fiscale, une des plus élevées du monde, devient insupportable. Inculpé (et même arrêté !) pour fraude fiscale, le réalisateur Ingmar Bergman décide ainsi de s’exiler en France au printemps 1976.

L’impuissance du parti social-démocrate à juguler la crise le conduit à subir une défaite électorale aux élections de 1976, qui voient la victoire historique des libéraux, après plus de 40 ans de mainmise de la gauche. Ceux-ci s’efforcent de réduire les dépenses publiques mais ne parviennent pas à redresser la barre et en 1982 les sociaux-démocrates reviennent au pouvoir. Redevenu Premier ministre, Palme prend une décision radicale : dévaluer la couronne de 16%. Mais la politique de relance échoue à nouveau en raison de l’inflation.

Plaque commémorative sur le lieu de l'assassinat d'Olof Palme.

Le mystérieux assassinat d’Olof Palme

Olof Palme (Stockholm, 30 janvier 1927 ; 28 février 1986)Le 28 février 1986, à 23h20, Olof Palme est abattu dans une rue du centre de Stockholm, alors qu’il sort d’une salle de cinéma. Ce meurtre d’un chef de gouvernement (le premier en Suède depuis Gustave III) suscite une immense émotion. Chose incroyable : son assassin ne sera jamais retrouvé !

Un toxicomane identifié par la veuve du Premier ministre sera condamné du meurtre en 1989 avant d’être acquitté en appel. Par ses prises de position anti-impérialistes, le Premier ministre suédois s’était fait de nombreux ennemis et quantité de pistes de commanditaires possibles ont été explorées : l’extrême droite suédoise, le PKK, la CIA, l’Afrique du Sud ou encore des marchands d’armes.

Stockholm aujourd'hui (DR)

Une ouverture périlleuse sur l'Europe et le monde

Lors du référendum du 13 novembre 1994, une majorité de Suédois (52,2%) approuve l’entrée de leur pays dans l’Union européenne. Celle-ci est effective le 1er janvier 1995. Mais à l’instar de leurs voisins danois, les Suédois refusent d’abandonner leur monnaie. Le 14 septembre 2003, le référendum sur l’adoption de l’euro est une défaite cinglante pour les europhiles : 55,9% des Suédois votent non. Quatre jours plus tôt, la campagne avait été endeuillée par l’assassinat de la ministre des Affaires étrangères, Anna Lindh, poignardée dans un grand magasin de Stockholm par un déséquilibré aux motivations obscures.

Aujourd’hui, la Suède reste l’un des pays les plus prospères d’Europe, avec un chômage limité et un taux de croissance supérieur à la moyenne européenne. Mais son image est désormais altérée par les questions identitaires.

En effet, dès la fin du XXe siècle, avec la même détermination que lorsqu'il s'était agi de promouvoir l'eugénisme, les élites progressistes de Suède ont engagé le pays dans la voie du multiculturalisme. Aujourd'hui, largement ouverte à l’immigration, avec 15% d'habitants d'origine non-européenne, la Suède est l’un des pays qui accueille proportionnellement le plus de réfugiés (Afghans, Érythréens, Syriens...). Mais ces nouveaux-venus ont du mal à s’acclimater à la société suédoise et leurs difficultés d'intégration suscitent un mouvement de rejet dans la population. Aux élections de 2018, le parti Démocrates de Suède, hostile à l'immigration, a obtenu 19% des suffrages et s’est imposé comme la troisième force électorale du pays.

Bien que non engagé au Moyen-Orient, le royaume est aussi devenu la cible d’attentats islamistes. En avril 2017, un terroriste ouzbek a ainsi tué 5 personnes dans une rue piétonne de Stockholm. Enfin, alors que la Suède est depuis longtemps le pays étendard en matière d’égalité des sexes et se targue d’avoir un gouvernement féministe, le nombre de plaintes pour viols a doublé en dix ans et est devenu le plus élevé d’Europe. Par ailleurs, pour la première fois de son Histoire, le pays est davantage peuplé d’hommes que de femmes, ce qui constitue pour les démographes un bouleversement anthropologique inquiétant. 

Pour le gouvernement suédois, l'essentiel est ailleurs, dans la menace que ferait peser sur le pays la Russie de Vladimir Poutine, comme si celui-ci avait une quelconque envie d'envahir la Suède ! En 2017, s'étant rapproché de l'OTAN, Stockholm a procédé à des exercices militaires sur l’île de Gotland avec l’Allemagne, la France et les États-Unis. Le gouvernement a aussi rétabli le service militaire obligatoire, qui avait été supprimé en 2010. On se croirait revenus à l'époque des « guerres du Nord » et de Charles XII

La fin du « modèle suédois » ?

The Square (2017, Ruben Östlund)Le malaise de la société suédoise contemporaine a été porté à l'écran par le réalisateur Ruben Östlund. Son film The Square (Palme d'Or à Cannes en 2017) est une satire grinçante de la bourgeoisie intellectuelle de Stockholm à travers le portrait d'un directeur de musée d'art moderne et de ses proches. Par son caractère sombre et dérangeant, elle fait paraître les films psychologiques d'Ingmar Bergman pour de joyeuses bluettes.

Une rencontre sexuelle, une soirée de gala et même les simples retrouvailles d'un père divorcé et de ses enfants deviennent autant de cauchemars existentiels. Le réalisateur ne se prive pas non plus de tourner en dérision l'« art moderne ». Plus important que tout, il confronte ses personnages à l'altérité : on les voit pétris de bons sentiments et se reprochant de n'en jamais faire assez pour aider les immigrants à surmonter le fossé culturel qui les empêche de s'intégrer.

Concomitant de la sortie du film, le scandale qui atteint la très prestigieuse Académie royale de Suède vient corroborer la vision cinématographique du malaise suédois. Déjà très critiquée en 2016 pour avoir attribué le Prix Nobel de littérature au chanteur Bob Dylan, l'Académie s'est empêtrée dans une affaire de harcèlement sexuel qui met en cause (sans preuve) le mari (français) d'une écrivaine prestigieuse. Le scandale l'a conduit à renoncer à attribuer le Prix Nobel à l'automne 2018.

Bibliographie

Jean-Pierre Mousson-Lestang, Histoire de la Suède, Hatier, 1995,
Nicolas Kessler, Scandinavie, PUF, 2009.


Épisode suivant Voir la suite
• 20 juillet 1397 : Union de Kalmar
Publié ou mis à jour le : 2019-09-16 10:51:16

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net