Les Grandes oubliées

La guerre des sexes est derrière nous

6 février 2022 : il y a deux semaines, dans Où en sont-elles ? (Seuil, 2022), l’anthropologue Emmanuel Todd a analysé la condition féminine. Il a montré que les femmes occidentales sont arrivées à un stade d’émancipation très appréciable…

Le point de vue adverse nous est présenté par l’essayiste et romancière Titiou Lecoq. Elle nous dit « pourquoi l’Histoire a effacé les femmes » (une affirmation, pas une interrogation !) dans Les Grandes oubliées (L’Iconoclaste, 2021).

Les Grandes oubliées - Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes (L'Iconoclaste, 16 septembre 2021, 20,90 euros)Les Grandes oubliées est un essai agréable à la lecture, léger, vif et passionné. Il contient de fines intuitions, par exemple sur le lien entre la soumission des femmes et la pratique de l’esclavage, ainsi que d’intéressantes réflexions, par exemple sur la masculinisation de la langue aux Temps modernes. Il contient aussi des affirmations péremptoires et des omissions qui ruinent en partie la démonstration.

Si surprenant que cela paraisse, son approche n’est pas très éloignée de celle d’Emmanuel Todd. Elle est très proche aussi de la nôtre, dans Les Femmes à travers l’Histoire (éditions Herodote.net, 2019) à cela près que la romancière se dispense d’analyser les avancées et les reculs de la condition féminine au fil des âges. Faisons-le pour elle.

Le patriarcat n’est plus ce qu’il était

Après un survol des chasseurs-cueilleurs (Paléolithique) et des premiers agriculteurs (Néolithique), Titiou Lecoq fait une brève incursion par la Grèce et Rome avant d’arriver au Moyen Âge occidental et à la France proprement dite, en oubliant tout le reste. Elle ignore l’Égypte des pharaons, qui accordait une place honorable aux femmes, tout comme elle ignore le monde islamique actuel et l’Asie qui demeurent attachés à des modèles pour le coup très « patriarcaux ».

- La division sexuelle du travail est quasi-universelle :

De l’observation des populations actuelles de chasseurs-cueilleurs, Emmanuel Todd a conclu que la division sexuelle du travail est la norme quasi-universelle. Aux hommes la chasse, la fabrication d’outils, etc. Aux femmes la cueillette, la poterie et aussi le ménage.

Titiou Lecoq convient aussi d’une division sexuelle du travail dans quasiment toutes les sociétés humaines. Simplement, elle y voit un produit de la culture plutôt que de la nature en se référant à l’anthropologue Alain Testart, pour qui toutes les activités qui font couler le sang sont traditionnellement réservées aux hommes, de la guerre à la chirurgie…

Culture ou nature, la nuance ne change rien à l’essentiel : il existe dans toutes les sociétés une division sexuelle du travail, sachant que celle-ci n’est jamais stricte. On peut imaginer dans la famille Néandertal des hommes qui préféraient la cueillette à la chasse et des femmes l’inverse, de la même façon qu’aujourd’hui, il y a des hommes qui s’épanouissent dans le métier de sage-femme et des femmes dans celui de pompier. Il est un fait aussi que les lycéennes s’orientent de préférence vers les filières littéraires et les lycéens vers les filières scientifiques.

- Il y a patriarcat et patriarcat :

Où en sont-elles ? Une esquisse de l'Histoire des femmes (Emmanuel Todd, 2022, Seuil, 390 pages, 23 euros)Emmanuel Todd se scandalise de ce que les néoféministes actuelles mettent à toutes les sauces le mot « patriarcat » pour qualifier les sociétés humaines où l’homme exerce une quelconque domination sur les femmes, ce qui représente à peu près toutes les sociétés. Au sens strict, le patriarcat désigne une société organisée autour du patriarche, autrement un chef de famille ou de clan qui règne sur ses femmes, ses enfants et ses esclaves, tels Abraham. Difficile de qualifier de patriarche le chef de famille qui habite en banlieue et prend le métro tous les matins pour gagner son usine ou son bureau.

Avec l’anthropologue, reconnaissons l’extraordinaire diversité des sociétés humaines. Elle pourrait se refléter dans une échelle de Richter de la conflictualité hommes-femmes, de 1 (Scandinavie) à 9 (Afghanistan, Pakistan,…).

La romancière n’en disconvient pas, et c’est tout à son honneur. Ainsi souligne-t-elle l’amélioration importante de la condition féminine au Moyen Âge, dans la chrétienté occidentale : les femmes participent alors à la vie sociale et sont présentes dans quasiment toutes les activités. Elles gouvernent, soignent, se battent, écrivent, etc. Le meilleur signe en est que tous les noms de métiers ont un versant féminin : médecin/miresse, chevalier/chevalieresse, auteur/autrice, etc.

Le temps béni des cathédrales

Pour comprendre la rupture entre l’Antiquité gréco-romaine et la chrétienté médiévale, il faut se tourner vers l’anthropologie avec Emmanuel Todd.

La plupart des sociétés méditerranéennes de vieille civilisation ont ébauché des systèmes familiaux patrilinéaires, avec transmission de l’héritage au fils aîné, mariage entre cousins et enfermement des femmes, tout cela afin de ne pas disperser le patrimoine familial. Ces systèmes familiaux très sophistiqués perdurent pour l’essentiel dans le monde islamique et dans certaines parties du sous-continent indien.

 Au nord et à l’est de l’Europe, les Germains et les Scythes s’en sont tenus quant à eux à des systèmes familiaux plus rustiques, qui privilégient le mariage exogamique (hors du clan familial) et cultivent une quasi-égalité entre les sexes.

En s’installant à l’intérieur de l’empire romain, les Germains ont changé le point de vue dominant sur les femmes. Il s’ensuit que l’Église médiévale a imposé le mariage monogamique, interdit la répudiation, prohibé le mariage entre cousins.

Les femmes (et les hommes) qui souhaitaient échapper aux contraintes du mariage ont pu aussi trouver refuge dans les monastères ou le célibat religieux (rien de semblable dans les autres civilisations, y compris les sociétés protestantes, où le mariage et la procréation sont le destin obligatoire des femmes).

Fortes de leurs droits acquis, les femmes ont pu prendre toute leur place dans la société médiévale. Déjà à l’époque mérovingienne, elles sont plus instruites que les hommes, ainsi que le note l’historien Bruno Dumézil en prenant à témoin des moniales issues de la petite aristocratie. Après l’An Mil, on retrouve les femmes en bonne place dans l’Église, où elles conseillent papes et évêques, ainsi que dans les cours d’amour, où elles folâtrent en toute liberté !

Les meilleures choses ont une fin

Les Femmes à travers l'Histoire, avancées et reculs de l'Antiquité à nos jours, 2021, éditions Herodote.net, 164 pages, 16 euros) Titiou Lecoq note fort justement le changement de ton à la fin du Moyen Âge. Les femmes sont privées de tous leurs droits. Elles ne peuvent plus diriger une entreprise et ni même exercer de métier qualifié, si ce n’est sous l’étroite tutelle de leur mari. Plus question de féminiser les noms de métiers ! Notre autrice ne s’appesantit cependant pas sur l’origine de cette régression.

C’est dans les universités, autrement dit dans les élites intellectuelles, que l’on dirait aujourd’hui « progressistes », qu’émerge le discours misogyne qui va faire les beaux jours de l’Europe moderne. Inspirés par les maîtres de l’Antiquité païenne gréco-romaine, nos humanistes voient dans les femmes une espèce à part, méprisable à souhait… Les poètes, tel Ronsard, leur reconnaissent toutefois une forme de séduction, au moins dans leur jeunesse : « Mignonne, allons voir si la rose… » !

La situation empire avec Luther, la Réforme protestante et le retour à l’Ancien Testament. À la figure apaisante de la Vierge Marie se substitue celle d’Eve la pècheresse. Comme au temps d’Abraham, le divorce est rétabli mais il s’ensuit paradoxalement que l’on va se montrer plus exigeant sur le respect des liens matrimoniaux. Plus question de batifoler. Le puritanisme américain est en germe.

Le pire est à venir avec la « grande chasse aux sorcières » dans les régions protestantes secouées par les guerres de religion, essentiellement les régions alpines, rhénanes et pyrénéennes entre 1560 et 1730. Elle va faire quelques dizaines de milliers de victimes, essentiellement des femmes seules de quarante ans et plus auxquelles est reprochée une trop grande indépendance d’esprit.

Femmes de pouvoir

La régression des Temps modernes n’empêche pas les femmes européennes de garder un accès privilégié au pouvoir, par droit d’héritage. En matière d’autorité, Elizabeth Ière et Anne d’Autriche n’ont rien à envier à Aliénor d’Aquitaine et Blanche de Castille. Au siècle suivant, Marie-Thérèse en Autriche et Catherine II en Russie devraient convaincre Titiou Lecoq que, non, l’Histoire n’a pas complètement effacé les femmes, loin de là !

L’Europe a connu d’assez nombreuses femmes de pouvoir pendant les dix ou douze premiers siècles de son existence, sans parler des femmes d’influence. Dans les cours aristocratiques du XVIIIe siècle, la féminité est honorée jusques et y compris dans l’habit masculin, aussi excentrique que celui des femmes.

Mais la mort de Catherine II en 1796 inaugure une longue période d’abstinence. Si l’on met à part l’impératrice Cixi, en Chine, il faudra attendre Indira Gandhi, en Inde, en 1966, pour qu’à nouveau, une femme se hisse à la tête d’un gouvernement.

La grande régression bourgeoise

Avec Titiou Lecoq, insistons sur la grande régression bourgeoise du XIXe siècle. Elle rabaisse l’Occident au niveau de la plupart des autres régions du monde en matière de droit des femmes ! Mille ans de progrès chaotiques sont d’un coup effacés. La romancière perçoit bien le phénomène et lui consacre le quart de son essai, mais sans s’appesantir là aussi sur ses causes. Dommage, car la plupart des récriminations actuelles des militantes néoféministes trouvent leur origine dans ce siècle fatal.

Tout commence à l’automne 1793, à Paris ! La Révolution française a éclaté dans les années précédentes, à l’initiative des Parisiens et des Parisiennes. Ce sont elles qui vont chercher le roi à Versailles le 6 octobre 1789. Rien d’étonnant à cela. Ainsi que l’enseigne Emmanuel Todd, ces femmes du peuple appartiennent à la société très égalitaire du Bassin Parisien, où, depuis l’aube du Moyen Âge, on prend un soin maniaque à bien partager les héritages entre garçons et filles…

Mais les dérapages révolutionnaires, la mise au ban de l’Église, l’entrée en guerre et l’exécution du roi entraînent l’arrivée aux commandes de l’extrême-gauche jacobine, athée et républicaine. Tout dérape à l’automne 1793. En quelques semaines, de nombreuses femmes sont pour des raisons diverses envoyées à la guillotine : Charlotte Corday, Olympe de Gouges, Madame Roland, Marie-Antoinette… Les autres sont exclues des clubs, des assemblées et plus généralement de la vie publique. Pétris de références gréco-romaines, les nouveaux dirigeants du pays masculinisent le droit à outrance.

Le Premier Consul Bonaparte, ex-disciple de Robespierre, donne à l’édifice sa clé de voûte : le Code Civil, qui fait du mari un paterfamilias à l’antique. Les armées révolutionnaires et napoléoniennes vont le diffuser dans toute l’Europe, Angleterre exceptée.

L’extraordinaire expansion de l’Europe au XIXe siècle, jusqu’à l’entrée dans la Première Guerre mondiale, en 1914, se fera donc sans les femmes ! Fait nouveau en Europe, celles-ci sont réduites au statut de potiche. Et comme pour mieux souligner la distance qui les en sépare, les hommes de la bonne société renoncent à leurs fanfreluches et s’en tiennent à des tenues noires et sobres.

Complètement absentes de la politique, des sciences, de l’économie et bien sûr de la guerre, les femmes peinent même à trouver leur place dans les arts et les lettres. Notons tout de même l’exception anglaise avec les romancières Jane Austen, les sœurs Brontë ou encore Mary Webb.

Notons aussi que c’est outre-Manche qu’émerge le mouvement des suffragettes pour le droit des votes des femmes (Titiou Lecoq préfère le terme de « suffragistes », moins infantilisant). Cette avancée est sans doute en lien avec la famille nucléaire caractéristique de l’Angleterre (voir Emmanuel Todd). Elle est peut-être aussi liée au fait que l’Angleterre n’a pas reçu la visite des « missionnaires armés » de la Révolution française et de leur Code civil. En France, ce qu'oublie de relever Titiou Lecoq, si les femmes n'ont acquis le droit de vote qu'en 1944, c'est en raison de l'opposition de la gauche radicale, qui craignait que les électrices ne votent comme leur curé !

La religion de la science

Forts de leur puissance, les Européens du XIXe siècle se détachent de la religion traditionnelle et de l’universalisme chrétien. Ils classifient les animaux et les hommes sur la base de critères scientifiques. C’est ainsi qu’ils hiérarchisent les races humaines, se plaçant eux-mêmes au sommet de la pyramide, de la même façon qu’ils hiérarchisent les sexes.

Titiou Lecoq raconte que le culte irrationnel de la science conduit des médecins, à la « Belle Époque », à opérer des femmes jugées trop « sensuelles ». Ils pratiquent sur elles une clitoridectomie, mot savant pour désigner l’excision !

Cette pratique en rappelle une autre, plus proche de nous : la chirurgie transgenre qui prétend changer un homme en femme et vice-versa. Il s'agit de répondre à la demande de personnes mal dans leur sexe et souffrant d'une disphorie de genre, vraie ou supposée. Ce changement de sexe par la chirurgie reste  incomplet et douloureux. Emmanuel Todd y voit un avatar du puritanisme américain : tout comme il fallait autrefois souffrir pour gagner la vie éternelle, il faut aujourd’hui souffrir pour accéder à son « genre » véritable.

L’anthropologue rappelle les immenses avancées de la condition féminine en Occident à la fin du XXe siècle. Après avoir réacquis leurs droits politiques et civils, perdus sous la Révolution, les femmes ont investi en masse les universités, devenant en moyenne plus éduquées que les hommes. Il est désormais courant que dans un ménage, le mari ait un statut professionnel et un revenu moindres que sa femme sans que quiconque s’en émeuve. Et c’est tant mieux.

Si l’on veut bien écarter la fumeuse « théorie du genre » américaine, d’après laquelle le genre masculin ou féminin de chacun serait une construction personnelle sans rapport avec le sexe de naissance, alors, rien ou presque ne sépare les aspirations de nos féministes du regard porté par Emmanuel Todd sur la condition des femmes au fil de l’Histoire.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-02-06 23:06:11

 
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