Jefferson et l'expansionnisme américain

La Lousiane, « cadeau empoisonné » de Bonaparte

La colonie française de la Louisiane couvrait au XVIIIe siècle le bassin du Mississipi, avec pour exutoire le port de La Nouvelle-Orléans. Mais par le désastreux traité de Paris de 1763, la France  dut céder la rive orientale du fleuve à l'Angleterre et la rive occidentale à l'Espagne. 

Très vite, l’Espagne, constatant le coût exorbitant de cette colonie, chercha à s’en défaire en échange d’autres territoires comme Gibraltar. Ce fut finalement le Premier Consul Napoléon Bonaparte qui saisit l'opportunit. Il récupéra la Louisiane occidentale par le traité de San Ildefonso le 1er octobre 1802 mais ce fut pour la céder presqu'aussitôt aux jeunes États-Unis au terme de tractations lourdes d'arrière-pensées.

Les États-Unis du président Thomas Jefferson n'hésitèrent pas à payer un prix très élevé pour cet immense territoire encore quasiment vide de colons. L'enjeu était capital. C'était pour eux la première d'une longue série d'acquisitions territoriales, jusqu'à la relance du projet d'acquisition du Groenland par le président Trump en 2026...

Laurent Zecchini

J. L. Bouqueto de Woiseri, La Nouvelle-Orléans en 1803. Vue de la ville en amont du fleuve depuis les berges de la plantation Marigny.

La Louisiane à défaut de Saint-Domingue (Haïti)

La présence de l’Espagne en Louisiane, jusqu'au retour du territoire à la France en 1801, n’était pas gênante pour les Américains, en tous cas elle était nettement préférable à celle des Britanniques ou des Français.

Le conflit lié à la navigation sur le Mississippi avait été résolu en 1795 (du moins le croyait-on), Madrid reconnaissant aux Américains le droit de naviguer sur le fleuve, ainsi qu’un « droit de dépôt » de leurs marchandises à La Nouvelle-Orléans avant que celles-ci soient transférées sur des navires devant traverser l’Atlantique, en somme une sorte de zone franche (note).

Le port était ainsi devenu un poumon économique indispensable pour les exportations américaines. Même si la ville avait conservé un caractère français avec la présence créole, celle des Américains y était prépondérante puisque plus de la moitié des bateaux y entrant arboraient la bannière étoilée et que la moitié de la population blanche du nord de la Louisiane était américaine.

Ezra Ames, Edmond-Charles Genêt en 1809.Avec la Révolution française, la présence espagnole en Louisiane a été confrontée à une nouvelle menace : à celle, impossible à endiguer, des Étasuniens qui progressaient inexorablement vers l’Ouest, est venu s’ajouter l’activisme, plus insidieux mais tout aussi dangereux, de l’ambassadeur français Edmond Genêt, dont l’ambition était de lever des troupes dans le cadre d’une rébellion des Français de Louisiane contre le « despotisme espagnol ».

Loin d’être une initiative brouillonne, cette stratégie visant à détacher la Louisiane de l’Espagne était celle de la France révolutionnaire, afin de retrouver un empire en Amérique du Nord, une continuation du rêve de la monarchie française. Ce but fut prolongé et atteint grâce à une transaction financière menée par Napoléon, même si ce retour français sur le territoire dédié à Louis XIV fut particulièrement bref.

Les agissements de Genêt étaient donc une double nuisance, pour la pérennité des intérêts espagnols, et pour les Américains, naturellement inquiets d’une « contamination de l’esprit d’insurrection » importée de la France jacobine, et ce en dépit de la francophilie militante de Jefferson. En 1801, lorsque les rumeurs de la transaction dont la Louisiane est l’objet se confirment, les avantages que les Espagnols tirent de cette cession n’apparaissent pas clairement, pas plus que les objectifs à long terme de Napoléon.

On ignore alors que le Premier Consul a été sérieusement échaudé et meurtri par la campagne d’Égypte, laquelle, entamée en mai 1798, se solda par la capitulation du corps expéditionnaire français en août 1801.

Qu’importe, Bonaparte nourrit déjà d’autres plans. Dans son esprit, comme dans celui de son ministre Talleyrand, bon connaisseur des États-Unis, la reprise de la Louisiane offre de nombreux avantages : bloquer l’expansion américaine, dresser une barrière entre les États-Unis et l’Espagne, et surtout prendre de vitesse l’Angleterre, qui ne pouvait manquer de s’intéresser à ce territoire vierge et bien mal défendu.

Last but not least, cette acquisition permettrait de compenser l’abandon peu glorieux de l’Égypte. La mainmise sur la Louisiane n’est qu’un maillon dans la vision géostratégique du Premier Consul, inséparable de la situation à Saint-Domingue. Il en est sûr : son rêve d’empire, qui est un rêve français, peut se concrétiser en Amérique du Nord. Mais la condition sine qua non est le rétablissement de la souveraineté française dans les Antilles, en particulier sur « l’île à sucre  » (note), joyau des possessions coloniales françaises dans les Caraïbes.

L’époux de Pauline Bonaparte, assisté des amiraux Villaret de Joyeuse et Latouche-Tréville et du général de Rochambeau (note), va débarquer un premier contingent de 20 000 hommes au Cap Français, à partir de février 1802 (note).

Les intentions de Bonaparte sont sans ambiguïté : dans une lettre à Talleyrand du 30 octobre 1801, il souligne que « l’intérêt de la civilisation est de détruire la nouvelle Alger qui s’organisait au milieu de l’Amérique ». « Je fais partir une armée pour soumettre les noirs rebelles de Saint-Domingue », explique-t-il en détaillant les vaisseaux français et espagnols qui composent cette armada de quelque 80 navires.

François-Joseph Kinson, Charles-Emmanuel Leclerc, général en chef de l'armée de Saint-Domingue, 1804, Château de Versailles.Puis, le 13 novembre, dans une autre missive au ministre des relations extérieures, il souligne sa volonté « d’anéantir à Saint-Domingue le gouvernement des Noirs ». Ce dernier courrier est particulièrement intéressant, dans la mesure où il confirme que l’expédition pour rétablir l‘ordre républicain dans la plus riche des colonies françaises (elle l’était bien plus que la Guadeloupe et la Martinique), a bénéficié de la neutralité tacite des Britanniques.

Bonaparte avait, d’autre part, tablé sur l’absence d’objections de la part des Américains, et il avait eu raison : le pouvoir grandissant de Toussaint, les risques de contagion de la révolte haïtienne au sud des États-Unis, avaient incité Jefferson à changer d’avis sur le rôle du « général noir ».

Las, pour impressionnante qu’elle apparaissait, l’armée française va être peu à peu décimée, à la fois par les combats contre les troupes de Toussaint, et par la fièvre jaune, qui va faire périr 15 000 soldats en deux mois. Leclerc lui-même y succombera, le 2 novembre 1802. Il sera remplacé à la tête des troupes françaises par Rochambeau, lequel mettra en œuvre une politique de terreur face aux forces insurrectionnelles noires.

Entre-temps, Toussaint Louverture va être capturé - plutôt traîtreusement - par les soldats français, puis emmené en captivité en France, où il mourra dans une prison glaciale du fort de Joux, dans le Jura, le 7 avril 1803. Il n’empêche : sa lutte victorieuse a semé les graines de la future indépendance de Haïti, qui sera proclamée le 1er janvier 1804, devenant la première république noire du monde. L’historien Robert Cornevin a raison de souligner qu’ « il n’existe pas d’autre exemple d’un peuple d’esclaves ayant brisé lui-même ses chaînes et battu militairement la puissance coloniale ».

La Louisiane, enjeu de tractations hispano-anglo-françaises

Les négociations franco-espagnoles à propos de la Louisiane avaient commencé tôt, lors des pourparlers du traité de Bâle de 1795, Madrid soulignant sa volonté de se débarrasser de ce territoire devenue une charge.

T. Malton Jr, Vue nord du rocher de Gibraltar depuis les lignes espagnoles, 1782. Les Espagnols tentèrent d’obtenir en échange la partie Est de Saint-Domingue, puis Gibraltar (ce qui supposait l’accord de l’Angleterre) et des droits de pêche à Terre-Neuve, des propositions refusées à la fois par le Directoire et par le premier ministre britannique William Pitt le Jeune.

Le plus étonnant, dans ces négociations territoriales croisées est que l’Espagne était prête à céder à la fois la Louisiane et les Florides en échange de Gibraltar, ce qui attestait de son obsession historique pour le « Rocher » et de son désintérêt pour la Louisiane. Il faudra donc attendre la négociation franco-espagnole à propos du royaume d’Étrurie pour que le sort de la Louisiane soit – provisoirement – scellé. Mais bien des péripéties vont se dérouler avant cet épilogue.

Antoine-Jean Gros, Claude-Victor Perrin, duc de Bellune, maréchal de France, 1807-1812, Paris, Château de Versailles.Alors que Saint-Domingue s’enfonce de plus en plus dans une révolution incontrôlable, Napoléon veut accélérer sa prise de possession de la Louisiane, actée par le traité secret de San Ildefonso du 1er octobre 1800. Il fait rassembler en Hollande une flotte de douze navires et 3000 soldats, sous les ordres du général Victor, avec pour mission de prendre le contrôle de la province américaine, et surtout de La Nouvelle Orléans, dans les plus brefs délais. Mais les glaces qui bloquent le port hollandais de Hellevoestluis empêchent tout départ.

La menace de la reprise des hostilités avec l’Angleterre se précisant, et Bonaparte prenant conscience de la nécessité de préserver la neutralité des États-Unis, l’« expédition Flessingue » est annulée en 1803.

Pragmatique, le Premier Consul a compris qu’il ne disposait plus des ressources militaires et financières suffisantes pour contrôler à la fois Saint-Domingue et la Louisiane, et que la pacification de la « perle des Antilles » était une étape indispensable pour espérer prendre le contrôle de la province américaine, laquelle devait à terme servir de grenier à blé pour l’ancienne Hispaniola.

Même s’il avait pris la mesure du dilemme du Premier Consul, le président Jefferson était de plus en plus sensibilisé aux risques que faisaient courir les ambitions napoléoniennes à son pays. Il s’en explique dans une lettre particulièrement éclairante à son ambassadeur à Paris, Robert Livingston. (note) Ce courrier doit être cité largement tant la francophilie naturelle de Jefferson fait place à un sens aigu de la realpolitik et des intérêts vitaux de son pays.

Le Virginien commence par souligner que la cession de la Louisiane et des Florides, de l’Espagne à la France, « renverse toutes les relations politiques » des États-Unis. Certes, reconnaît le Président, de toutes les nations, la France est celle avec laquelle l’Amérique a eu le moins de conflits et nous l’avons toujours considérée comme « notre ami naturel ».

Après ce préambule très diplomatique, arrivent vite les limites à ne pas dépasser dans cette relation de confiance franco-américaine : « Il y a sur terre un seul endroit dont le possesseur est notre ennemi naturel et habituel. C’est la Nouvelle-Orléans, par où les trois-huitièmes de ce que produit notre territoire doit passer pour être commercialisé, et dont la fertilité produira plus de la moitié de l’ensemble de notre production et contiendra plus de la moitié de nos habitants . »

En se plaçant en travers de notre chemin, poursuit en substance Jefferson, la France adopte une attitude de défiance. L’Espagne aurait pu conserver tranquillement la Louisiane pendant des années, explique-t-il, eu égard à sa faiblesse politique et à ses dispositions pacifiques.

Si c’est la France, c’est un autre schéma : « L’impétuosité de son tempérament, l’énergie et l’agitation de son caractère » la place « dans une éternelle situation de friction avec nous ». Tout est dit, ou presque... « Le jour où la France prend possession de la Nouvelle Orléans la reléguera à jamais à son plus bas niveau [vis-à-vis des États-Unis] ; il scelle l’union de deux nations qui, conjointement, peuvent maintenir le contrôle exclusif de l’océan. A partir de ce moment, nous devons nous unir à la flotte et à la nation britanniques. »

Voilà, la menace (bien que Jefferson démentira plus tard avoir eu une telle intention) est clairement exprimée : si la France poursuit ses ambitions en Louisiane et singulièrement à la Nouvelle Orléans, l’Amérique n’hésitera pas à se liguer avec son ancienne puissance coloniale, l’Angleterre, pour s’y opposer.

Jefferson était-il sérieux en proférant (il est vrai de façon épistolaire) cet avertissement ? On ne le saura jamais. Toujours est-il que dans cette lettre à Livingston, le Président souligne l’impérieuse nécessité pour son pays de se doter d’une force maritime. Peut-être, poursuit-il, la France estime-t-elle qu’elle a besoin de la Louisiane pour ravitailler ses colonies aux Antilles ; dans ce cas, ajoute-t-il de manière conciliante, un arrangement ménageant nos intérêts peut être envisagé : la France doit céder aux États-Unis la Nouvelle Orléans et les Florides.

À Livingston, il conseille cependant la patience, avec le raisonnement suivant : si les troupes françaises envoyées à Saint-Domingue doivent ensuite se diriger vers la Louisiane, cela vous donnera toute latitude pour défendre notre position, car la conquête de Saint-Domingue exigera un temps considérable et un grand nombre de soldats. Les faits vont lui donner raison.

C’est donc parce que Napoléon et Jefferson (qui a compris que le Premier Consul - qu’il n’aime pas -, gouverne seul) ont conjointement analysé avec réalisme la situation politique et militaire que le pire a été évité et qu’un compromis satisfaisant pour les deux parties a pu être trouvé.

Fresque de Constantino Brumidi, 1875, aile du Sénat, Capitole des États-Unis. Le marquis Barbé-Marbois, représentant du gouvernement français, est représenté debout, montrant une carte à Robert Livingston, coordonnateur des négociations et à James Monroe, ministre en France.

Un cas de « casus belli »

Les négociations vont se dérouler à Paris, avec, d’un côté, Talleyrand, le diplomate François Barbé de Marbois, bon connaisseur des États-Unis, où il a été chargé d’affaires à Philadelphie, et Joseph Bonaparte ; de l’autre, Livingston, James Monroe et Pierre Samuel du Pont de Nemours, dont Jefferson apprécie depuis longtemps la fidélité, et qui va jouer un rôle fort utile de médiateur.

Les échanges démarrent mal, Talleyrand, en qui les Américains n’ont guère confiance depuis la dite « Affaire X,Y,Z », commençant par nier l’existence du traité secret entre la France et l’Espagne. Ils sont d’autant plus préoccupés par la situation en Louisiane que l’Intendant espagnol de La Nouvelle-Orléans a unilatéralement annulé, à la mi-octobre 1802, le droit de dépôt des navires des États-Unis dans le port, portant ainsi un rude coup au commerce maritime américain.

Or la question du Mississippi était cardinale, la remise en cause du droit de dépôt étant interprétée comme un casus belli par une partie des Américains, particulièrement les Fédéralistes. Le secrétaire d’État James Madison l’avait souligné en novembre 1802 : pour les gens de l’Ouest, le Mississippi est tout : « l’Hudson, le Delaware, le Potomac, et toutes les rivières navigables des États atlantiques formant un seul courant » (fleuve).

George Catlin, Ojibwés autour des chutes de Saint-Antoine (cours supérieur du Mississippi), vers 1835, Washington, Smithsonian American Art Museum. Agrandissement : Eugène Delacroix, Couple Natchez avec leur enfant nouveau-né sur les rives du fleuve Mississippi, 1835, Washington, The Met. Inspiré par le roman Atala de Chateaubriand (1801) qui a pour cadre la Louisiane française.

Au cours de ces pourparlers, Napoléon et Jefferson vont être réciproquement influencés (souvent de façon contradictoire), par des intellectuels et libéraux français qui, tels Volney, du Pont de Nemours, Destutt de Tracy, Cabanis, Sieyès et Lafayette, veulent à tout prix éviter un conflit avec l’Amérique. Cette influence a souvent été exagérée par les historiens, la décision sur la Louisiane étant au bout du compte le résultat de la réflexion de deux hommes d’État doués d’une clairvoyance historique large, Napoléon et Jefferson.

Dès novembre 1801, dans une lettre à James Monroe, le président américain avait exposé les contours de sa vision continentale : « Il est impossible de ne pas regarder vers l’avenir encore lointain, où notre multiplication [démographique] rapide débordera de ces limites, et couvrira tout le nord du continent, et peut-être le sud, avec un peuple parlant la même langue, gouverné selon des formes et des lois similaires . » Bien des années plus tard, Jefferson soulignera qu’il avait vu très tôt que la Louisiane « était une tâche sur notre horizon qui allait se transformer en tornade ».

Quant à Napoléon, il s’est rendu à une double évidence diplomatique : son projet d’un empire sur le territoire américain aurait eu pour conséquence de transformer un pays ami en ennemi, à tout le moins de favoriser un rapprochement entre les États-Unis et l’Angleterre. Il était donc préférable de vendre la Louisiane aux États-Unis que de risquer de perdre celle-ci dans la guerre incertaine avec l’Angleterre qui pointait à l’horizon.

L’achat, au bout du compte, serait moins coûteux qu’un conflit. Napoléon avait en outre des arrière-pensées : en cédant la Louisiane aux Américains, il pensait leur faire un cadeau empoisonné. L’étendue et la richesse de la province étaient de nature à déclencher des rivalités entre États, ainsi qu’entre Républicains Jeffersoniens et Fédéralistes, ces derniers étant souvent hostiles à cette acquisition dans le seul but de contrecarrer la politique du Président.

Le Premier Consul avait conscience de favoriser l'apparition d’une grande puissance, mais ce danger lui paraissait lointain : dans l’immédiat, c’est d’abord un rival peut-être redoutable de l’Angleterre qui allait émerger, ce qui ne pouvait que servir ses objectifs européens. Et puis, qui sait ? Grâce à leur monopole commercial, les Anglais n’allaient-ils pas de nouveau imposer leur domination sur l’Amérique, laquelle finirait par demander l’aide de la France ?

Napoléon stupéfie les négociateurs

Toutes ces considérations n’étaient vraisemblablement pas présentes à l’esprit des négociateurs qui vont se retrouver à Paris. Lorsque Monroe part pour la capitale française, en mars 1803, sa mission conjointe avec Livingston se limite à proposer au gouvernement du Directoire une somme de 10 millions de dollars pour acheter La Nouvelle Orléans et la rive gauche du Mississippi, soit 7,5 millions de dollars pour la seule ville portuaire.

Jean-François Boisselat, François, marquis de Barbé-Marbois, 1835, Château de Versailles.Mais le 11 avril, un coup de théâtre diplomatique se produit : lors d’une réunion à Saint-Cloud, où il a convoqué Barbé-Marbois, le Premier Consul tient ce discours : « Les incertitudes et la délibération ne sont plus de saison. Je renonce à la Louisiane. Ce n’est point seulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c’est toute la colonie sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que j’abandonne, et j’ai assez prouvé le cas que je fais de cette province, puisque mon premier acte diplomatique avec l’Espagne a eu pour objet de la recouvrer. J’y renonce donc avec un vif déplaisir. Nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès (...). Mais j’ai besoin de beaucoup d’argent pour cette guerre (...) » [avec l’Angleterre]. Je veux 50 millions (de francs), et pour moins de cette somme, je ne négocierai pas ». (note)

L’exactitude de ce propos de Napoléon n’est attesté que par les Mémoires de Barbé-Marbois, mais il est cohérent avec l’état d’esprit de l’époque du Premier Consul. Les négociateurs américains sont pris de court, à tel point que Livingston répondra à Talleyrand que son gouvernement n’est intéressé a priori que par la Nouvelle Orléans et les Florides ; mais Jefferson comprend vite qu’il faut saisir ce qu’il qualifiera d’« opportunité fugitive ». Napoléon, une fois de plus, s’est avancé seul, y compris au sein de sa propre famille.

L’Histoire a retenu que ses deux frères, Joseph et Lucien, étaient hostiles à cette cession et qu’au cours d’une entrevue orageuse à ce sujet qui s’est déroulée aux Tuileries, le Premier Consul les a éconduits ... De nombreux livres et études ont été consacrés aux péripéties de cet âpre marchandage entre négociateurs français et américains , mais seul son résultat final mérite que l’on s’y attarde. (note)

Le traité qui est signé le 30 avril 1803 prévoit que les États-Unis acquièrent le territoire de la Louisiane pour une somme de 15 millions de dollars (environ 80 millions de francs), dont 11,25 millions de dollars (60 millions de francs) seront versés au Trésor français, les 20 millions de francs restant représentant le montant des réclamations des citoyens américains envers la France pour les pertes qu’ils avaient subi (notamment des navires) au cours de la Quasi-guerre.

La plupart des historiens, américains et français, ont souligné la faiblesse de la somme déboursée par la France pour acheter la Louisiane aux États-Unis. Bien que ce calcul soit fort imprécis, 15 millions de dollars valeur 1803 représenterait quelque 405 millions de dollars 2023, soit une somme qui peut apparaître dérisoire (note), si l’on songe qu’il s’agit peu ou prou de la cession d’un continent, dont les richesses vont permettre à l’Amérique de décupler sa puissance !

C’est en tous cas la plus vaste transaction territoriale de l’Histoire, et elle a eu pour effet de pratiquement doubler la surface des États-Unis de l’époque, en lui ajoutant tout ou partie de quelque quatorze États actuels s’étendant du Golfe de Mexico au Canada, et du Mississippi aux Montagnes Rocheuses : Louisiane, Arkansas, Missouri, Iowa, Oklahoma, Kansas, Nebraska, Nord Dakota, Sud Dakota, et une partie importante des États suivants : Minnesota, Nouveau Mexique, Montana, Wyoming et Colorado.

L’ironie de l’histoire veut que les Américains, qui n’ont à l’époque pas suffisamment de réserves monétaires pour financer cet achat, vont devoir payer en obligations, avec un taux d’intérêt de 6% non remboursable pendant quinze ans, sur la banque anglaise Barings...

Si l’historien américain Henry Adams, pourtant souvent critique de Jefferson, a qualifié dans son Histoire des États-Unis (1889-1891) l’achat de la Louisiane de « plus grand succès de l’histoire américaine », et situé son importance « tout de suite après la Déclaration d’indépendance et la Constitution », les réactions, en 1803, furent mitigées, bien que personne ne douta qu’à terme la puissance des États-Unis allait être considérablement renforcée.

Nombre de Fédéralistes (mais pas tous) critiquèrent l’aspect dispendieux d’une cession qui revenait à risquer une banqueroute nationale pour l’achat d’un désert ! Un journal de Boston parla du « grand gâchis » de cette acquisition d’« une étendue sauvage habitée par aucune âme humaine, sinon des loups et des Indiens errants », ajoutant : « Nous distribuons de l’argent dont nous avons trop peu, pour une terre dont nous avons beaucoup trop ».

Son ami Du Pont de Nemours félicita Jefferson pour la sagesse avec laquelle il avait évité la guerre et acquis « sans répandre de sang un pays décuplé, en étendue et en fertilité, de celui même que vous désiriez. Vous êtes sûrs à présent, non seulement du débouché nécessaire à vos États de l’Ouest, mais de les étendre sans difficulté.... et de ne pouvoir jamais être cernés par aucune Puissance ».

L’Espagne ne veut pas céder !

Tout comme Barbé-Marbois, Napoléon ne s’y trompa pas : « Cette accession de territoire renforce pour toujours la puissance des États-Unis, et je viens de donner à l’Angleterre un rival maritime, qui tôt ou tard rabattra son orgueil ». L’historien Alexander DeConde émet la thèse selon laquelle le Premier Consul a délibérément conservé le flou sur les frontières de la Louisiane, afin de pousser la Grande-Bretagne à des conflits territoriaux avec les Américains. Selon une autre explication, le futur Empereur voulait provoquer des disputes du même ordre entre l’Espagne et les États-Unis...

Ces deux explications sont plausibles, sans être attestées historiquement, mais la deuxième hypothèse n’a pas tardé à se vérifier dans les faits. Comme les frontières n’avaient jamais été définies, l’encre du traité de cession à peine sèche, les Espagnols ont prétendu que la Louisiane n’allait pas au-delà de la rive ouest du fleuve Mississippi et les villes de la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, tandis que les Américains exigeaient tout l’ouest du bassin du Mississippi jusqu’à la crête des Montagnes rocheuses, ainsi que le territoire s’étendant jusqu’au Rio Grande et la Floride occidentale.

François-Xavier Fabre, La Famille royale d'Étrurie, 1804, Madrid, musée du Prado. Louis d'Étrurie, son épouse la reine Marie-Louise (née María Luisa d'Espagne) et leurs deux enfants : Charles-Louis et Marie-Louise Carlota, princesse héritière de Saxe.Les discussions vont prendre un tour acrimonieux, menaçant de devenir conflictuelles, Madrid allant jusqu’à remettre en cause la légalité de la vente. Le motif ? La France n’aurait pas le droit de céder une part quelconque de la Louisiane, laquelle appartient toujours à l’Espagne, dans la mesure où ni Napoléon, ni Carlos IV n’ont rempli leurs obligations découlant du traité de San Ildefonso restituant la Louisiane à la France.

Les troupes françaises occupant toujours le royaume d’Étrurie, Napoléon n’a aucun droit de propriété sur la province (note), dont la vente aux États-Unis est de facto illégale... 

Cet imbroglio diplomatique va se compliquer sur le plan américain : les Fédéralistes - en particulier l’ancien président John Adams, qui n’en démordra pas jusqu’à la fin de sa vie - soutiennent que la Constitution ne donne pas au président Jefferson, ni au Congrès, l’autorité nécessaire pour incorporer de nouveaux territoires à l’Union, du moins sans le consentement des États et un amendement constitutionnel. (note)

Foncièrement légaliste, Jefferson est d’accord sur cette interprétation, et il éprouve ce qu’on pourrait qualifier de « scrupules constitutionnels » : l’adoption d’un amendement, sans être forcément souhaitable, lui paraît légitime. Il laisse cependant cette question en suspens, tout en sachant, par Livingston, que Napoléon éprouve à propos de la transaction ce que les anglo-saxons qualifient des « second thoughts », bref la tentation de ne pas confirmer la ratification française. Les Espagnols, pour leur part, réalisent tardivement qu’ils ont peut-être consenti à un marché de dupes : le risque est grand en effet de voir leurs nouveaux voisins américains poursuivre leur expansion aux portes du Texas et à distance menaçante de Mexico.

Jefferson comprend qu’il faut aller vite, exploiter son avantage. Il obtient l’accord de son cabinet pour entrer en guerre si jamais l’Espagne se dédie, agitant la menace d’une occupation militaire de la Louisiane, mais aussi des Florides. Cette intimidation porte : pour Madrid, les Florides sont la clé du commerce maritime vers l’océan atlantique et le Golfe du Mexique.

Thure de Thulstrup, Première levée du drapeau américain lors de l'achat de la Louisiane, sur la place d'Armes (aujourd'hui Jackson Square), à La Nouvelle-Orléans, le 30 décembre 1803, La Nouvelle-Orléans, Louisiana State Museum.Impressionnée par la détermination de Jefferson, consciente de sa faiblesse militaire, l’Espagne, après des velléités de mobilisation militaire pour conserver son empire américain, capitule. Dès lors, le calendrier s’accélère : le 20 octobre, le Sénat américain ratifie le traité (7 sénateurs Fédéralistes ont voté contre) ; le 30 novembre, l’Espagne rétrocède la Louisiane à la France ; le 20 décembre, la France transfère le territoire aux Américains, lesquels en prennent formellement possession le 30 décembre 1803.

La « tornade » diplomatique et militaire que le Président américain redoutait n’a pas eu lieu. Pragmatique, Jefferson a mis sous le boisseau ses scrupules constitutionnels, après que le débat sur ce point ait fait rage au sein du Congrès. Les Fédéralistes s’appuyaient sur le vieux principe énoncé par Montesquieu, selon lequel une république doit conserver une taille limitée si elle ne veut pas s’autodétruire. Jefferson estima qu’il avait fait part de ses scrupules constitutionnels à son entourage et que c’était l’essentiel. Aller au-delà, les rendre publics, serait prendre un risque pour la sécurité nationale des États-Unis.

L’argument était un peu spécieux, mais le raisonnement l’accompagnant, soutenu par Thomas Paine, l’était moins : comme les rédacteurs de la Constitution américaine ne pouvaient prévoir que l’Espagne voudrait céder la Louisiane à la France ou à l’Angleterre, ils ne pouvaient stipuler ce que devrait être l’attitude du gouvernement américain en pareille circonstance. De plus, la cession n’altérait nullement la Constitution, elle se contentait d’en étendre les principes à un plus vaste territoire... La démonstration recueillit un large assentiment au Congrès.

Le 15 janvier 1804, le journal politique le plus réputé de Washington, The National Intelligencer, aura ce commentaire : « Jamais l’humanité n’a assisté à l’accession d’un empire si vaste et important par des moyens aussi pacifiques et justes ». Le premier mandat présidentiel de Thomas Jefferson va s’achever sur cet indéniable triomphe diplomatique, qui porte en gestation l’hyperpuissance que vont devenir les États-Unis au cours des décennies à venir.

Publié ou mis à jour le : 2026-02-08 18:26:39
Bruno (13-06-2025 14:01:23)

Le sort des habitants de l’ancienne colonie française n’a pas pesé bien lourd dans toutes ces tractations. Les dés avaient déjà été jetés. Le combat pour la défense de la langue français... Lire la suite

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