L’obélisque de neige - ... et autres récits de Noël - Herodote.net

L’obélisque de neige

... et autres récits de Noël

Henri Pigaillem (L'Archipel, 300 pages, 18,50 euros,  2011)

L’obélisque de neige

Depuis le IVe siècle - date à laquelle les chrétiens célèbrent la nativité du Christ – quels sont les Noëls qui ont le plus marqué l’Histoire ?

C’est à cette question que répond le romancier et essayiste Henri Pigaillem dans un ouvrage curieux et plaisant, L’Obélisque de neige et autres récits de Noël, en décrivant treize évènements d’exception qui se sont tous déroulés autour d’un 25 décembre. Petit florilège avant les fêtes…

Quoi de mieux que la date de Noël pour frapper les foules ? Les souverains l’ont bien compris et ont su utiliser ce moment de grâce pour mieux assoir une nouvelle autorité ou un changement de politique important. Henri Pigaillem nous rappelle ainsi que Clovis, roi des Francs, choisit de se faire baptiser le jour de Noël de l’an 498 – on estime que trois mille de ses guerriers le suivent dans les fonds baptismaux sous la bénédiction de l’évêque Remi, le tout puissant prélat de Reims.

Pour Clovis, prince barbare, il est essentiel de rallier à lui les élites romanisées et christianisées de l’ancien empire des Césars : il a besoin de leur autorité, de leur culture et de leur richesse pour administrer le puissant royaume qu’il s’est taillé à la pointe de son glaive, du Rhin aux Pyrénées.

En choisissant ce jour sacré, sous doute sous l’influence de Remi et de la reine chrétienne Clothilde, il entend célébrer la naissance d’une nouvelle dynastie et d’une nouvelle ère, à l’image du Christ dont l’avènement a supplanté les civilisations païennes de l’antiquité.

C’est le même esprit qui préside au couronnement de Charlemagne en l’an 800 de notre ère, le jour de Noël : un nouvel empire vient faire écho à celui des Romains, mais cette fois sous l’inspiration du Dieu des Chrétiens. Et c’est le pape, son vicaire sur terre, qui remet la couronne à l’élu, avant l’avènement par proclamation comme le voulait la coutume franque – ce qui ne manque pas d’agacer fortement l’empereur, l’Eglise prenant le pas symboliquement sur le pouvoir politique.

Ce n’est pas la seule fois que la politique s’invite à Noël, mais pour les autres cas, elle le fera avec plus de fracas ou de violence.

Ainsi lors de l’assassinat du duc de Guise, le 23 décembre 1588, lorsque le roi Henri III a voulu briser net l’influence grandissante d’une famille et d’un clan omnipotent – en l’absence d’un héritier royal, le duc visait en effet la couronne de France.

Ou encore l’attentat de la rue Saint Nicaise, à Paris, contre Napoléon Bonaparte, le 24 décembre 1800 (le premier attentat à la voiture piégée du monde moderne). Pourquoi cette date précisément ? À l’époque, le Premier Consul est seul maître en France depuis son coup d’état réussi un an plus tôt. Il dicte ses lois, vient d’affermir son autorité en Europe par la victoire de Marengo sur les Autrichiens et repousse toute idée de restauration monarchiste en répondant fermement à une lettre de Louis XVIII, évoquant une possible restauration. Les royalistes ne désarment pas et organisent une conjuration – sans doute avec l’aide des Britanniques - visant à tuer ce général décidément trop ambitieux.

Tristes noëls en vérité, où le sang se mêle souvent à l’horreur, aux larmes et à la consternation. Il y en aura bien d’autres, comme les énumère avec brio Henri Pigaillem : ainsi le naufrage de la Santa Maria, le 24 décembre 1492, nuit funeste où le navire amiral de Christophe Colomb s’échoue sur les côtes de l’île d’Hispaniola, mal manœuvré par un mousse de service. Le bois et le matériel récupéré serviront à la construction de la première colonie du nouveau monde, le fort justement nommé de La Navidad (la Nativité en espagnol), qui ne durera pas un an, anéanti par les fièvres et les «indiens» Taïnos.

Autre drame, autre lieu, cette fois en Provence, lorsque Van Gogh est retrouvé avec une oreille coupée après une énième dispute, sans doute plus violente que les autres, avec son comparse Gauguin, dans la nuit du 23 décembre 1888.

Passablement excité par l’absinthe, Van Gogh menace Gauguin, dont le talent et l’égo l’écrasent, et brandit un rasoir devant ses yeux, avant de finir par le retourner contre lui et se trancher le lobe de l’oreille. C’est un artiste mutilé que les policiers découvriront le 24 décembre dans son lit, prévenus par des prostituées horrifiées… On isole le blessé en le conduisant à l’Hôtel Dieu, au grand soulagement des voisins, gênés par ces artistes de passage, incapables de respecter la sacro-sainte nuit très chrétienne… Un Noël que Van Gogh passera finalement dans la salle commune, la tête pansée, en compagnie de son frère Théo, accouru de Paris.

Jour de grâce

N’y aurait-il donc aucun moment de grâce qu’aurait retenu l’Histoire, et qui coïnciderait avec cette fameuse «douce nuit» chantée par les chorales du monde entier ? Henri Pigaillem nous en restitue tout de même quelques-uns avec bonheur, adoucissant quelque peu cette liste parfois sombre.

Ainsi cette trêve dans les tranchées de la Grande Guerre, où Français, Britanniques et Allemands auraient décidé de taire les armes le 25 décembre 1914. Ce jour-là, dans la petite commune de Frelinghien, au nord de la France, les chants viennent remplacer les salves de mitrailles. Dans le no man’s land, entre deux tranchées ennemies, les soldats se retrouvent autour d’un feu de camp, partagent alcool et tabac, et en profitent également pour enterrer décemment les restes de leurs compagnons. Si la presse britannique rapporte l’événement, les journaux français et allemands se gardent bien de le faire, comme si cette pause entre frères d’armes s’avère plus dangereuse qu’une offensive militaire décisive…

Tout aussi poétique, mais nettement plus féérique, le premier concert de Mozart dans les salons de Versailles eut lieu le jour de Noël 1763. Le jeune prodige âgé de sept ans, cornaqué par un père cupide, joua quatre sonates sur clavecin devant la famille royale et un aréopage de courtisans.

À l’issue du concert, on apprend que les filles du roi Louis XV firent signe à l’enfant de venir les embrasser. Ce que refusa de son côté Mme de Pompadour… Qui s’attira cette remarque cinglante du jeune Wolfgang : «Qui croit-elle donc être pour ne pas même me donner un baiser ? J’en ai bien reçu de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche !» À noter que le concert royal rapporta 80 louis d’or à son père, plus 1200 livres lorsque Wolfgang improvisa sur l’orgue de la chapelle royale, à quoi s’ajoutent une belle écritoire en argent, une montre en or et divers cadeaux princiers. Cette année-là, le père Noël habitait Versailles !

Reste sans doute l’une des plus belles histoires, peu connue du public, que nous rapporte Henri Pigaillem : celle du noël 1783, lorsque Louis XVI prit pitié des indigents de la capitale, soumis à un hiver particulièrement rigoureux – dix-neuf degrés en dessous de zéro.

En cette fin décembre, le roi fit distribuer pas moins de 170.000 livres aux nécessiteux, ordonnant au Lieutenant de police la mise à la disposition de bois de chauffe, de nourriture et de vêtements chauds. Le 24 décembre, il permet aux mendiants d’entrer dans les cuisines de Versailles, d’y manger et d’emporter des braises. Le lendemain, il leur fait même servir une collation au bosquet d’Apollon, devant la cour stupéfaite !

Le 21 janvier, au cœur de Paris, le carrosse royal est soudain arrêté par la foule qui désire s’adresser à leur monarque. On présente alors à Louis XVI un obélisque de neige spécialement dressé à son intention avec ces quelques mots inscrits : «Louis, les indigents que ta bonté protège/Ne peuvent t’élever qu’un monument de neige/Mais il plaît davantage à ton cœur généreux/Que le marbre payé du pain des malheureux».

Moins de deux ans plus tard, le scandale du collier de la Reine éclaboussera le sceptre de façon irrémédiable… Et neuf ans plus tard, jour pour jour, la tête du roi tombera sur l'échafaut.

Il y a d’autres pépites dans cet ouvrage saison, comme ce drôle de réveillon avec Voltaire et Rousseau en 1777, deux ennemis des lettres réunis sous le même toit, ou encore le coup de tête de Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, le 24 décembre 1476, lorsqu’elle refuse le mariage avec l’archiduc Maximilien, fils de l’empereur – qu’elle finira par épouser du reste huit mois plus tard.

Autant de contes ravivés et joliment taillées par la plume d’Henri Pigaillem, qui mêle habilement l’Histoire et l’émotion, la faconde du romancier palliant parfois les lacunes des sources ou l’absence de témoins.

L’auteur avait le choix parmi des dizaines d’événements, il n’en a choisi que treize, chiffre symbolique qui rappelle le nombre de ces desserts de Noël que l’on partage traditionnellement lors de la veillée. Treize récits avec chacun leur saveur, leur douceur et parfois leur amertume, mais qui conservent tous cette part d’exception que leur confère la date mythique de leur avènement.

Marc Fourny

Publié ou mis à jour le : 10/06/2016 09:42:47

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