Colonisation de l'Afrique

Gestation douloureuse du Cameroun indépendant

Le Cameroun est une ancienne colonie allemande partagée en 1920 entre la France et l'Angleterre. En 1946, malgré son statut de pays sous tutelle de l'ONU, la partie française du Cameroun devient un « territoire associé » de l'Union française, à l'égal des autres colonies. Il sera rattaché à l’Afrique Équatoriale Française (AEF), qui réunit le Congo-Brazzaville, le Gabon, le Tchad et l’Oubangui-Chari.

Très vite se manifestèrent des aspirations indépentantistes, ethniques et identitaires parmi les fonctionnaires camerounais.

Photographie de Ruben Um Nyobe, dirigeant de l'UPC (1913-1958)Dès 1955, l’UPC (Union des populations du Cameroun), un mouvement politique ancré dans les pays bamiléké et bassa, au sud du Cameroun, tenta de s’immiscer dans le processus d’autonomie et d’indépendance et d'en prendre le contrôle.

Sa répression fut sévère mais elle permit de conduire de façon progressive le pays à l'indépendance le 1er janvier 1960.

Là-dessus, ce fut au tour du pays bamiléké de se soulever, les Bamilékés constituant la principale ethnie du pays et la plus dynamique. Face au risque de désintégration prématurée du jeune État, les autorités françaises se hâtèrent de prêter main forte à la jeune armée camerounaise et le soulèvement fut vite mâté au prix, semble-t-il, de fortes pertes et de graves exactions.

C’était pour le gouvernement du général de Gaulle le prix à payer pour préserver l’avenir et éviter un chaos à la congolaise...

Dissensions parmi les futures élites camerounaises

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le pays compte environ 2,5 millions d’habitants ainsi que trois mille fonctionnaires et colons européens et quelques centaines de militaires, à Yaoundé, la capitale, et Douala, le principal port et la principale ville.

Pour Paris, il ne fait pas de doute que ces colonies sont appelées à gagner en autonomie, ainsi qu’il a été dit par le général de Gaulle lors de la conférence de Brazzaville. L’indépendance est entrevue comme une option encore lointaine du fait de l’impréparation des « élites » et cette indépendance devra dans tous les cas se faire en symbiose avec la France, ne serait-ce que pour éviter aux futurs États de tomber entre les griffes de l’une ou l’autre des superpuissances.

Les 21-25 septembre 1945 surviennent les « événements de Douala ». Ils font référence à une grève d’employés du chemin de fer qui a mal tourné dans le grand port industriel du territoire. La troupe et même l’aviation interviennent contre les grévistes tant européens qu’africains, avec un bilan de huit ou neuf morts officiels.

Là-dessus, le 10 avril 1948, dans un café de Douala, est fondée l’UPC (Union des populations du Cameroun). Ce parti qui se veut nationaliste est surtout représenté au sud du Cameroun, dans les plateaux volcaniques du pays bamiléké et la région forestière du pays bassa. Il bénéficie du soutien des communistes français. Il réclame l’unification des deux Cameroun (celui sous tutelle britannique et celui sous tutelle française) et surtout une indépendance immédiate, au contraire des autres partis camerounais et des autorités françaises, qui tiennent à éviter une précipitation dommageable pour tous.

Le secrétaire général de l’UPC est un fonctionnaire de 35 ans issu de l’ethnie bassa : Ruben Um Nyobé. Surnommé « Mpodol » (« porte-parole » en langue bassa), il fut d’abord instituteur dans une école protestante puis greffier au tribunal avant de s’engager dans le syndicalisme et l’UPC. Épris de paix et de liberté, il alla jusqu’à l’ONU, en mars 1955, plaider la cause de l’indépendance. Mais son radicalisme et l’hostilité des autorités coloniales le conduisirent à prendre le maquis dans les forêts du pays bassa, où il créa une une organisation paramilitaire, le CNO (Comité national d’organisation).

Longtemps oublié, Mpodol est devenu un héros national dans les années 1990. En 2023, Gaston Kelman  l’a porté au théâtre sous une forme épique, dans la pièce L’Immortel de Boumnyebel, Dialogue d’outre vie (2023) : « Cet homme, Um était son nom, fils de Nyobé […] / Il usa de tous les recours pacifiques / Il traça dans la clandestinité la piste des étoiles / Jusqu’à l’avènement proche du grand soir […] / Ruben Um Nyobé, le Mpodol pour son peuple / Et pour tous les enfants de son pays naissant / Il sera la légende pour les siècles sans fin. »

La situation sociale se tend en 1955. Le pays compte alors près de 3,2 millions d'habitants dont à peine 16.500 Européens (colons, fonctionnaires, militaires). L’UPC revendique entre 150 000 et 200 000 sympathisants et adhérents, soit quasiment un électeur sur trois, d’après l’historien Yves Mintoogue.

Monument à la gloire de Ruben Um Nyobe (Eséka, Cameroun) ; agrandissement : la dépouille du chef rebelle après qu'il ait été tué par les forces franco-camerounaises en septembre 1958Sur fond de guerre froide, le nouveau Haut-Commissaire de la République au Cameroun, Roland Pré, est aveuglé par son anticommunisme qui le porte à voir un bolchevik derrière chaque syndicaliste. À son initiative, les forces de l'ordre traquent et arrêtent les leaders upécistes. Certains se réfugient dans le Cameroun britannique, d’où ils ne tarderont pas à être refoulés aussi. Ruben Um Nyobé se réfugie quant à lui dans le pays bassa, d'où il est originaire. 

Le 13 juillet 1955 enfin, Roland Pré interdit purement et simplement l'UPC et quelques autres partis nationalistes. Mais l'année suivante, en avril 1956, Roland Pré est remplacé par Pierre Messmer, un combattant de la France Libre devenu administrateur colonial. Il va s'appliquer à transformer le Cameroun en un État autonome et le conduire à l'indépendance pour se conformer au mandat onusien.

En décembre 1956, pour la première fois, une Assemblée territoriale est ainsi élue au suffrage universel et avec un collège unique. Et le 15 avril 1957, Pierre Messmer nomme à la tête du gouvernement, comme Premier ministre, le député André-Marie M'Bida (ou Mbida), directeur d'école et fils d'un chef traditionnel. Il tente aussi, mais en vain, d’obtenir une amnistie générale pour les syndicalistes et les upécistes.

Entretemps, en pays bassa, se développe une rébellion fomentée par l’organisation paramilitaire de Ruben Um Nyobé, le CNO. L’armée française, composée d’officiers européens et de soldats tant africains qu’européens, multiplie les arrestations et les traques.

Coupure de presse (La Presse du Cameroun, janvier 1957)Le 31 décembre 1956, dans le village d’Ékité, près d’Édéa, a lieu un épisode particulièrement sanglant dans des circonstances troubles : attaque surprise ou affrontement rangé ? Le détachement du capitaine Haulin déplore la perte d’un gendarme camerounais cependant que, dans le camp d’en face, « 50 cadavres [sont] rassemblés près des cases », selon le rapport du capitaine.

Le 5 septembre 1957, de nouveaux troubles éclatent en pays bassa, dans les subdivisions d’Eséka et de Ngambé, Um Nyobé voulant soustraire cette région forestière à l’autorité de l’administration. Face à cette entreprise de déstabilisation, la France se devait de rapidement rétablir l’ordre car, devant l’ONU, elle voulait faire la preuve que le gouvernement autonome était bien le représentant des populations du territoire.

Le 9 décembre 1957, Pierre Messmer crée une zone opérationnelle sous les ordres du lieutenant-colonel Jean Lamberton, lequel dispose de quatre compagnies, soit moins d’un millier d’hommes. Trois compagnies supplémentaires arrivent en renfort au mois de janvier 1958.

Le lieutenant-colonel, habité par le souvenir de l’Indochine, l’Algérie, etc., juge habile de regrouper autant que faire se peut les paysans dans des villages où ils ne seront pas sous l’emprise des upécistes. La région concernée par la rébellion comptant environ soixante mille habitants, c’est la moitié d’entre eux qui auraient été de la sorte regroupés sans grand résultat dans des villages sans clôture ni surveillance !

Enfants d'un camp de regroupement (photo parue dans L'Effort camérounais)Les contingents français donnent la chasse aux maquisards. Le 13 septembre 1958, lors d’un accrochage à quelques kilomètres de Boumnyebel, son village natal, Ruben Um Nyobé est tué et son cadavre traîné dans les rues et coulé dans un bloc de béton !

Au total, de septembre 1957 à octobre 1958, si l’on s’en tient aux chiffres officiels, les rebelles avaient tué 75 civils, en avaient blessé 90 et enlevé 91. L’armée française avait abattu 371 insurgés et en avait blessé 104. Deux mille personnes ont aussi été condamnées d’après le rapport Ramondy.

En attendant, comme le Premier ministre M'Bida plaide pour une indépendance immédiate, à l'image du Guinéen Sékou Touré, il est remplacé à la tête du gouvernement par son ami (ou ex-ami) Ahmadou Ahidjo le 18 février 1958. La décolonisation du Cameroun peut en définitive se dérouler dans un calme relatif... très loin du degré de violence atteint à la même époque au Congo belge, au Kenya, en Rhodésie du Sud ou dans les colonies portugaises.

Le « maintien de l’ordre » étant enfin assuré, selon la terminologie officielle, le nouveau Haut-commissaire français Xavier Torre fait une déclaration à Radio-Yaoundé annonçant que, comme prévu, la France accorderait l’indépendance au Cameroun le 1er janvier 1960.

Mais le plus dur reste à venir…

Proclamation de l'indépendance du Cameroun par le président Ahmadou Ahidjo le 1er janvier 1960

Le nouvel État menacé par une guérilla

Comme prévu, le Cameroun « français » devient indépendant le 1er janvier 1960 avec pour président Ahmadou Ahidjo. Il est rejoint en 1961 par une partie du Cameroun « britannique » à la suite d’un référendum qui divise ce dernier en deux : le nord musulman choisit d’intégrer le Nigeria voisin et le sud rejoint l’ancien territoire sous mandat français pour constituer la République fédérale du Cameroun.

Mais les rescapés de l’UPC n’ont pas attendu la proclamation de l’indépendance pour se manifester. Le mouvement dénonce l’indépendance parce qu’« octroyée » par le gouvernement français aux élites qui lui ont fait allégeance. Il réclame une véritable consultation populaire, ne doutant pas que celle-ci le mènerait au pouvoir...

Un millier de militants établis dans le pays bamiléké se lancent alors dans des actions qui ne sont pas sans rappeler les violences actuelles de Boko Haram ! Dans la semaine du 24 novembre au 1er décembre 1959, deux missionnaires catholiques sont tués à Bafang et leurs têtes emportées par les meurtriers ; une trentaine de villageois sont aussi enlevés ; des écoles sont désertées ; les coupures de routes et les destructions de ponts se multiplient.

Le Cameroun indépendant ne disposant encore que d’une armée embryonnaire, le président fait bien entendu appel à la France pour l’aider à mettre un terme à cette guérilla. Sa demande est conforme à l’accord d’assistance militaire conclu entre Paris et Yaoundé.

Des tirailleurs majoritairement africains (gabonais, camerounais,tchadiens...) et des troupes de marine, notamment des 6e et 43e Bima (Bataillon d’Infanterie de marine), vont intervenir en appui (ou à la place) de la jeune armée camerounaise. Les opérations sont dirigées par le général Max Briand. Son supérieur le général Sizaire s’émeut toutefois des débordements. Ainsi dénonce-t-il dans une note le massacre de Tombel : « Le 8 août 1961, une unité de l’armée camerounaise, sous les ordres d’un officier français (lieutenant Capdeville), franchit la frontière du Cameroun méridional et massacre 12 ouvriers qui se rendaient à leur travail. »

Le chef maquisard Paul Momo et ses hommes (photo anonyme prise devant sa maison le 28 septembre 1960)

La mort au combat du sous-lieutenant Philippe Vivarès le 13 décembre 1961 met un coup d’arrêt définitif à l’intervention militaire de la France au Cameroun.

« En additionnant les différents chiffres fournis par l’autorité française dans les années couvrant la plus forte période de répression militaire, de décembre 1956 à janvier 1962, il est possible d’estimer que le bilan officiel de la guerre s’élève à 7500 combattants, chiffre qu’il faut cependant relativiser tant il ne couvre pas toutes les victimes du conflit, » lit-on dans le rapport Ramondy (page 729) commandé par le président Macron en 2025. Chacun appréciera la portée de ces chiffres au regard des autres conflits actuels et passés, en Afrique et dans le reste du monde.

Le pire a été évité

Après l'indépendance, le président Ahidjo put se faire réélire plusieurs fois avant de se retirer en 1982. Son Premier ministre Paul Biya lui succéda sans mal. C’est encore lui qui préside aux destinées du Cameroun, à 92 ans environ, ce qui en fait en 2025 le chef d’État le plus vieux en exercice et le plus ancien dans la fonction !

Si l’on met à part les incursions récentes des bandes islamistes de Boko Haram dans la pointe nord du pays et le soulèvement sécessionniste de l'ouest anglophone depuis 2017, cette stabilité politique fait du Cameroun une quasi-exception en Afrique.

Les Camerounais ont tout lieu d’en être reconnaissants à Pierre Messmer, Haut-commissaire de la République au Cameroun en 1956-1958, ainsi qu’au socialiste Guy Mollet, président du Conseil en 1955-1957, et bien sûr au général de Gaulle.

Les soulèvements bassa et bamiléké au Cameroun peuvent être comparés à la révolte des Mau-Mau au Kenya, en 1952. Le colonisateur britannique employa là aussi la manière forte (peut-être dix mille morts). Mais le Kenya put ensuite accéder sereinement à l’indépendance et c’est aujourd’hui l’un des États les plus stables et les plus prometteurs du continent.

Répression, négociation ou temporisation : le choix est dans tous les cas douloureux et risqué. C’est ce genre de choix qui fait l’essence de la politique et démontre l’aptitude d’un homme ou d’une femme à gouverner.

André Larané

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La France et l'Afrique
Publié ou mis à jour le : 2025-10-23 19:11:36
Lionel (05-10-2025 20:19:43)

Il est évident que ce qui se passait à cette époque dans le Nord du Cameroun, fief d'Ahidjo, n'avait rien à savoir avec la situation prévalant à l'ouest. Franchement, vous allez peut-être censu... Lire la suite

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