Effacement de la Pologne

Du liberum veto à la paralysie administrative

À la fin de la Renaissance, la Pologne est le plus important État d'Europe centrale. Deux siècles plus tard, elle va disparaître de la carte ! Comment expliquer la déliquescence de l'État souverain polonais et son démembrement par les puissances voisines ?

Les historiens s'accordent à mettre en cause une disposition constitutionnelle singulière, le liberum veto, qui subordonne toute les grandes décisions à un vote unanime des grands seigneurs du royaume. Il suffira que l'un de ceux-ci soit acheté par l'un ou l'autre des voisins de la Pologne pour que celle-ci renonce à une mesure salutaire. C'est un phénomène qui n'est pas sans rappeler les inconvénients du vote à l'unanimité au sein du Conseil européen de Bruxelles, en ce XXIe siècle...

Charlotte Chaulin
Séance de Sejm au château royal, Varsovie, 1622..
Effets pervers du liberum veto

Depuis l'union de Lublin de 1569, le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie forment la République des Deux Nations. C'est une monarchie élective et parlementaire, ce qui signifie que le souverain est choisi par la Diète (une forme de parlement). Le roi est donc le serviteur des nobles, qui représentent 10% de la population.

L'« Âge d'or » de la Pologne se termine en 1572 avec l'extinction de la dynastie des Jagellons et l'élection du fils de Catherine de Médicis, Henri de Valois (il va très brièvement monter sur le trône de Pologne avant de devenir roi de France sous le nom d'Henri III). L'État polonais occupe la plus grande partie de l'immense espace que constitue l'isthme entre Baltique et mer Noire et sa population est supérieure à celle de l'Angleterre. Mais cette impression de puissance est illusoire car, deux siècles plus tard, le pays est englouti par ses puissants et gourmands voisins : la Russie, l'Autriche et la Prusse.

L'historien Louis Léger exprime bien la situation du pays à la fin du XVIème siècle : « Cet État qui, à ne considérer que la carte, apparaît au XVIIème siècle comme l'un des plus grands États de l'Europe, touche à de nombreux pays voisins mais n'a pas de places fortes. Il touche à la mer mais n'a pas de marins. Il a une noblesse vaillante mais il n'entretient qu'une faible armée...». Autant dire que la Pologne n'apparaît pas comme une grande puissance européenne et cela ne va aller qu'en s'empirant.

La noblesse se renferme sur elle-même, pratique une intolérance religieuse exacerbée par le sarmatisme. Ce courant, qui irrigue les mentaliés de l'aristocratie polonaise (la Szlachta) depuis le début du XVIème siècle, valorise les origines sarmates de la noblesse polonaise. Elle descendrait de ce peuple antique dont elle aurait hérité du courage, de la vaillance et du goût de la liberté.

Au même moment, elle s'englue dans ce qu'on appelle « la liberté dorée » : défense des privilèges, abus sociaux, tyrannie locale et concurrence entre seigneuries. 

Les tsars de Szujscy au Sejm de Varsovie, vers 1640, collection du musée historique de Lviv (Ukraine).Au cours du XVIIème siècle, la Diète polonaise (« Sejm »), qui rassemble les grands barons du royaume, dilate ses compétences en octroyant des droits de plus en plus étendus à ses membres. C'est ce qu'illustre le liberum veto, mis en place en 1652. Cette expression latine, qui signifie « j'interdis librement », est un principe constitutionnel inventé par la Diète selon lequel toute décision doit être prise à l'unanimité. 

En usage entre 1652 et 1791, il permet à n'importe quel membre de la Diète de se lever et de crier « Nie Pozwalam » (« je n'autorise pas »). Sous prétexte que tous les nobles sont absolument égaux entre eux, la diète, qui prétend exercer la plus haute autorité, se réduit ainsi elle-même à l'impuissance en décidant que tous ses décrets doivent être pris à l'unanimité. Ainsi, un seul député provoque la dissolution de la Diète et le report des mesures envisagées à une nouvelle Diète.

Mais le plus gros problème posé par le liberum veto est l'intervention continuelle des ambassadeurs étrangers dans les affaires polonaises. Il est évidemment facile de s'assurer, au besoin à prix d'argent, la voix d'un seul député pour faire échouer telle ou telle mesure contraire à l'intérêt d'une puissance. 

Pour l'historien Michel Mourre, « le plus extraordinaire est que avec une disposition constitutionnelle aussi absurde, l'État polonais ait encore réussi à survivre pendant plus d'un siècle. » Mais s'il survit, c'est sous perfusion de ses voisins. Aussi un proverbe voit-il le jour au siècle suivant : « Polzka Nierzadem Stoi » (« La Pologne ne tient que par son anarchie »). Dès le milieu du XVIIème siècle, elle est sous tutelle russe et suédoise. En 1654, elle est envahie par l'armée moscovite. L'année suivante, c'est Charles X Gustave de Suède qui l'attaque à son tour. Poznan, Varsovie et Cracovie, les trois puissances polonaises, tombent aux mains des Suédois en 1656.

Le roi Jean II Casimir en costume polonais, Daniel Schultz , 1649, Stockholm, Nationalmuseum. L'agrandissement présente un autre portrait de Jean II Casimir réalisé par Daniel Schultz en 1660, appelé portrait de Bielany, Varsovie, monastère de Biélany.En plus des attaques extérieures, la Pologne fait face à des conflits internes. Au sein de la noblesse émergent conspirations et trahisons.

Les guerres se poursuivent et la Pologne vit des pertes sévères car elle doit renoncer à sa suzeraineté sur le duché de Prusse en 1657. Elle abandonne la Livonie intérieure à la Suède en 1660 et  le roi Jean II Casimir doit abdiquer toute prétention sur le trône suédois. Avec la trêve d'Androussovo signée avec la Russie en 1667, le pays cède Smolensk à la Russie et toute l'Ukraine de la rive gauche du Dniepr, ainsi que Kiev.

Jean II Casimir tente d'abolir le liberum veto en 1665 mais c'est un échec cuisant. Cette mesure, beaucoup trop contraignante, continue de bloquer le système politique du pays. L'historien  Jacek Jędruch remarque que sur les 150 réunions de la Diète entre 1573 et 1763, 53 sont ajournées et 32 le sont à cause du liberum veto.

Face aux révoltes de la Diète et aux guerres qui ravagent son pays, Jean II Casimir renonce au trône de Pologne en 1668 et finit ses jours en France. Suite à son départ, la Pologne porte à l'unanimité sur le trône un authentique Polonais dont le père s'est illustré contre les Cosaques, Michel Wisnowiecki (1669-1673). Mais le trône est devenu l'enjeu d'intrigues des deux grands puissances rivales en Europe : la France et les Habsbourg. 

Victoire de Jean III Sobieski, roi de Pologne, contre les Turcs à la Bataille de Vienne, Jan Matejko, Rome, musée du Vatican.Souverain médiocre Michel Wisnowiecki s'appuie sur l'alliance autrichienne pendant qu'un pari profrançais se forme autour de Jean Sobieski, vainqueur des Turcs à Khotin (1673). Élu roi, Jean III Sobieski suit les conseils de la diplomatie de Louis XIV. Il est célébré comme le sauveur de la chrétienté car il libère Vienne en 1683, alors aux mains des Turcs. Les Ottomans lui restituent alors la Podolie et l'Ukraine avec le traité de Karlowitz en 1699. Le pays semble relever la tête.

Ces succès éclipsent les problèmes internes de la Pologne, qui ne tardent pas à refaire surface. 

La décadence polonaise au XVIIIème siècle

Auguste représenté en armure et manteau d'hermine revêtu de l'Ordre polonais de l'Aigle blanc, Louis de Silvestre, 1718, musée historique de Lviv (Ukraine)En 1697, la succession de Jean III Sobieski pose problème. L'ambassadeur français de Pologne, le futur cardinal de Polignac, parvient à faire élire roi le prince de Conti mais l'Électeur de Saxe, soutenu par la Russie de Pierre le Grand, se fait couronner en vitesse à Cracovie sous le nom d'Auguste II. Conti, qui n'a pas eu le temps d'arriver, s'est fait devancer. C'est la première fois qu'un prince allemand monte sur le trône de Pologne. 

Cet incident provoque la rupture des relations entre la France et la Pologne jusqu'en 1726. Cela n'empêche pas le règne d'Auguste II de se dérouler sous d'heureux auspices, grâce à la paix de Karlowitz. Mais la mauvaise politique du roi l'amène à conclure une alliance avec le tsar Pierre le Grand et le Danemark contre le jeune roi de Suède Charles XII.

La Guerre du Nord éclate entre 1700 et 1721. Face aux nombreuses victoires suédoises, Auguste II se réfugie en Saxe. Les troupes suédoises, saxonnes et russes transforment la Pologne en un champ de bataille. 

Ce conflit est désastreux pour la Pologne qui est maltraitéE par ses ennemis. La Diète se rallie (ou plutôt se soumet) au vainqueur du moment. Charles XII impose l'élection de Stanislas Leszczynski (1704-1709) mais suite à sa défaite à Poltava en 1709, Stanislas est chassé du trône. Auguste II remonte alors sur le trône d'un pays ruiné, dévasté par une épidémie de peste et en proie aux divisions politiques. 

En 1720, la Prusse signe avec la Russie de Pierre le Grand la convention de Potsdam. Rapidement suivie de neuf accords abalogues échelonnés de 1726 à 1780, elle prévoit les moyens de « maintenir le liberum veto et de protéger les droits des dissidents polonais, à l'effet de sauvegarder la libre élection au trône. » Ils peuvent ainsi s'ingérer comme bon leur semble dans la politique polonaise et à partir de 1736, aucune Diète n'aboutit.

Auguste III, roi de Pologne, en costume de szlachta polonais, Louis de Silvestre, v. 1737, Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister. L'agrandissement est le portrait d'Auguste III en 1755, Pietro Rotari, Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister.En 1733, Louis XV parvient à faire élire à nouveau son beau-père, Stanislas Leszczynski. C'est alors qu'éclate la guerre de succession de Pologne, qui dure jusqu'en 1738 et à la suite de laquelle le trône est rendu à Auguste III. 

Durant tout le siècle la Russie va travailler à l'humiliation de la Pologne avec méthode : entretenir la désunion dans le pays, susciter des querelles intestines et intervenir par les armes au moment opportun. En 1764, c'est Stanislas Poniatowski, l'amant de Catherine II, qui monte sur le trône de Pologne car la Russie préfère un roi manoeuvrable plutôt qu'une Diète forte. 

Entre le XVIIème et le XVIIIème siècle, les chiffres sont éloquents. La Pologne est passée de 11 à 8 millions d'habitants et sa superficie de 990 000km² à 570 000km². Et les puissances étrangères continuent de placer leurs pantins au pouvoir.

C'est bien ce qu'illustre Voltaire en écrivant « […] Chaque gentilhomme a le droit de donner sa voix dans l’élection d’un roi et le pouvoir de l’être lui-même. Ce plus beau des droits est joint au plus grand des abus ; le trône est presque toujours à l’enchère, et comme un Polonais a été rarement assez riche pour l’acheter, il a été vendu souvent aux étrangers. La noblesse et le clergé défendent leur liberté contre leur roi et l’ôtent au reste de la nation… Ce pays arrosé des plus belles rivières, riche en pâturages, en mines de sel et couvert de moissons, reste pauvre malgré son abondance parce que le peuple est esclave et que la noblesse est fière et oisive. »

Un, deux, trois partages et plus de Pologne

Frédéric II de Prusse invite la Russie puis l'Autriche à se concerter pour procéder au premier partage de la Pologne par les traités des 17 février et 5 août 1772. La Russie s'empare de la Russie Blanche, l'Autriche de la Galicie, sauf Cracovie, et la Prusse de la Prusse occidentale. La Pologne perd deux cinquièmes de son territoire.

Le pays passe ainsi d'une superficie de 733 000 km² et environ 11 400 000 habitants en 1771 à une superficie de 522 000 km² et 6 900 000 habitants. C'est une humiliation. Et ce n'est qu'un début.

Les trois partages de la Pologne, 1772, 1793 et 1795.Des nobles réformateurs, tels que Stanislaw Malachowski ou Hugo Kollataj, parviennent à faire abolir le liberum veto en adoptant la Constitution du 3 mai 1791. Mais il est trop tard, cette mesure a ruiné le fonctionnement du pays. La nouvelle Constitution déclare la monarchie héréditaire et ouvre aux bourgeois les mêmes privilèges qu'à la noblesse. Du coup, un groupe de nobles va s'en plaindre à la Russie et forment la confédération de Targowica en mai 1792.

Les troupes russes envahissent une nouvelle fois la Pologne. La Prusse en profite. Elle se dit solidaire de la Russie et envahit la Pologne. Début 1793, le pays est entièrement occupé par les troupes russes et prussiennes. La France, protectrice habituelle de la Pologne, est livrée à l'impuissance par les troubles de la Révolution, sur son propre sol... 

Suite à cela, le deuxième partage du 23 septembre 1793 découpe la Pologne, qui avait alors un territoire de 307.000 km2 peuplé d'environ 3 millions d'habitants, en deux : Catherine II obtient les provinces orientales et la Prusse. L'Autriche est exclue de ce partage car occupée par la guerre contre la France. 

Les Polonais tentent un ultime soulèvement, sous la direction des nombreux réformateurs qui ont voté la Constitution en mai 1791. Ils remportent quelques victoires contre les Russes mais Prussiens et Autrichiens viennent secourir leur ennemi. Ils se retrouvent seuls face à ces trois puissances.  Le coup fatal au dernier mouvement d'indépendance est porté le 10 octobre 1794 avec la capture de Tadeusz Kosciuszko, le chef du mouvement, à Maciejowice.

S'ensuit alors le troisième et dernier partage de la Pologne par les traités du 24 octobre 1795. Le 28 janvier 1797, un ultime traité anéantit définitivement la Pologne en affirmant « la nécessité d'abolir tout ce qui peut rappeler le souvenir de l'existence du royaume de Pologne, dont la dénomination demeurera dès à présent et pour toujours supprimée. »

Bilan de ce jeu de partages : la Russie est la grande gagnante ! En effet, elle a récupéré 45% de la population polonaise. L'Autriche arrive en deuxième place avec 32% et, loin derrière, la Prusse a récupéré 19,5% de la population de la Pologne. 

« Finis Poloniae ! ». C'en est fini de la Pologne. Au début du XIXème siècle, le diplomate autrichien Metternich dira de la Pologne qu'elle n'est « qu'une simple expression géographique ». 

Une question s'impose : sans l'institution du liberum veto, la Pologne aurait-elle été mieux armée pour se défendre sur la scène internationale face à des voisins un peu trop gourmands ? Sans aucun doute. 

Quoiqu'il en soit et sans grande surprise, elle disparaît de la carte des États européens pendant 123 ans et ne réapparaîtra qu'en 1918, sur les ruines de la Grande Guerre. Mais ses vieux démons la rattraperont, faisant à nouveau basculer le pays dans un destin funeste en 1939. Encore une fois en proie aux ingérences étrangères et du fait de sa position géographique, la Pologne sera envahie par Hitler qui en laissera la moitié à Staline. Partagée entre le Führer et le Petit Père des peuples, elle sera une fois de plus rayée de la carte...

L'Ombre De Napoléon visitant Les héros De La Pologne, lithographie, P. Simonau, vers 1830, Paris, BnF, Gallica.

« Sous le poids des revers, vous êtes immortels !...
Électrisé par vous ! je sors du séjour sombre...
Vous n'êtes pas vaincus ; et vos tyrans cruels ;
Trembleront à jamais à l'aspect de votre ombre. » 

Napoléon 


Publié ou mis à jour le : 2019-05-02 09:13:01

 
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