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Mourir, une histoire compliquée

De la mort interdite au culte des morts

Abandonner le corps d'un mort ? Vous n'y pensez pas ! Sauf exception, les défunts ont depuis au moins 200 000 ans été l'objet de soins de la part de leur communauté en deuil.

Roi ou paysan, chacun avait droit à une crémation ou une inhumation respectueuse des préceptes religieux en vigueur. Le plus généralement, les corps et les cendres des défunts étaient conservées à l’écart des lieux de vie.

Émile Jules Boquet (1840-1931), Le Deuil, s. d., Rouen, musée des Beaux-Arts.Tout change dans la chrétienté médiévale avec l’émergence de ce que l’historien Philippe Ariès appelle « la mort apprivoisée » [1]. Autant que faire se peut, on se prépare à la mort dans la sérénité et l’on ne craint pas d’établir la cité des morts (le cimetière) au milieu de la cité des vivants.

Nouveau retournement au XIXe siècle : on éloigne les cimetières des villes mais dans le même temps, le culte des morts fait office de substitut à la foi.

Il s’ensuit nombre de rituels funéraires encore très vivants...

Aujourd’hui se profile une nouvelle révolution dont il serait présomptueux de prétendre connaître l’aboutissement, avec la mort à l’hôpital, le suicide assisté, le développement de l’incinération… et le retour des revenants (Halloween).

Isabelle Grégor et André Larané

Allée de la nécropole païenne et chrétienne des Alyscamps, sur la via Aurelia, Arles

Des morts encombrants

Si Diogène, au Ve siècle avant J.-C., s'inquiétait si peu de son corps après sa mort qu'il demanda à ses disciples de le jeter aux chiens, cette prise de position a été longtemps jugée scandaleuse, y compris à son époque. Prodiguer des soins aux cadavres était au contraire, pour Hérodote et ses successeurs historiens, une preuve que la société était entrée dans la civilisation. Impossible à Priam de laisser les restes de son fils Hector pourrir sous les murailles de Troie !

Portrait funéraire de jeune femme couronnée, oasis du Fayoum, Egypte, vers le IIe siècle après JC ; agrandissement : stèle funéraire d?Aelia Epicarpia (fin du Ier siècle), musée d'AngersIl faut rendre hommage au mort avant de l’inhumer ou l'incinérer et de déposer les cendres en dehors de la cité des vivants car, ainsi que le souligne l’historien Philippe Ariès, « l’un des buts des cultes funéraires était d’empêcher les défunts de revenir troubler les vivants. C’est pourquoi, à Rome, la loi des Douze Tables interdisait d’enterrer in urbe, à l’intérieur de la ville ». Il est significatif que le mot latin funestus qui désigne les funérailles ait donné en français funeste (« qui apporte le malheur »).

Les rites funéraires de l’Antiquité se partageaient entre crémation et inhumation, cette dernière devenant prédominante dans l’empire romain au début de l’ère chrétienne.

Les dépouilles et les cendres des défunts étaient déposés dans des catacombes ou des colombaria, au bord des routes, comme la via Appia à la sortie de Rome ou les Alyscamps à la sortie d’Arles.

Chaque tombe s’accompagnait d’une inscription funéraire à l’éloge du défunt, voire de son portrait comme dans les célèbres sépultures du Fayoum (Égypte).

Columbarium de Caius Scribonius Menophilus, près de la Villa Doria Pamphili, Rome (Ier siècle avant J.-C. ? Ier siècle après J.-C.)

Avec la diffusion du christianisme, au début de notre ère, l’inhumation se généralise mais l'Église, toutefois, n’émet aucune obligation en la matière : « Laisse les morts ensevelir leurs morts », dit Jésus à un disciple qui veut s’absenter pour enterrer son père (Matthieu, 8 ; 22).

Dans les premiers siècles du Moyen Âge, à l’époque mérovingienne, on se satisfait d’ensevelir les défunts dans un simple linceul ou un cercueil en bois ou en pierre pour les plus riches, dont les tombes sont peu à peu matérialisées par des dalles, en grande majorité anonymes.

Il ne s'agit pas en effet pour les chrétiens d'honorer un parent, mais de rassembler les trépassés dans l'attente de la Résurrection. Qu'importe les corps, ce sont les âmes qui ont besoin de prières pour les aider à attendre le Jugement dernier. On continue à la manière antique de rassembler les défunts dans des cimetières à l’écart des villes.

La mort familière

Mais insidieusement, dans les siècles qui précèdent l’An Mil, un lent changement s’opère sans qu’on y prenne garde. Cela a commencé avec le culte des martyrs, d’origine africaine [3].

Ces martyrs étaient enterrés comme les autres défunts dans les nécropoles extra-urbaines, communes aux païens et aux chrétiens. Au-dessus de leurs tombes, on en vint à ériger une basilique desservie par des moines pour recueillir les prières des pèlerins.

Puis chacun revendiqua le désir d’être inhumé ad sanctos – auprès d’un saint – pour mieux assurer son accès à la vie éternelle. « Les martyrs nous empêchent de tomber dans le péché ; là, ils nous protègent de l’horrible enfer. C’est pourquoi nos ancêtres ont veillé à associer nos corps aux ossements des martyrs, » écrit un auteur du Ve siècle cité par Philippe Ariès.

Les fouilles archéologiques témoignent de fait d’un incroyable enchevêtrement de sarcophages sur plusieurs niveaux autour et sous lesdites basiliques, à l’image de celle de Saint-Denis. Les contemporains ne se souciaient pas de soigner ces sépultures d’autant qu’ils n’allaient jamais ensuite se recueillir auprès d’elles. Ils ne se souciaient que de prier sur la tombe des saints pour leur propre salut.

Scène d'enterrement, Office des morts, livre d'heures, XVe siècle, Lyon, Bibliothèque municipaleEn 610, le pape Boniface IV institua la fête de « tous les martyrs et de tous les saints » ou Toussaint afin d'honorer les martyrs romains dont il avait fait transférer les corps des catacombes au panthéon d'Agrippa, reconverti en église. Elle fut fixée au 1er novembre. Beaucoup plus tard, vers 1030, Odilon, abbé de Cluny, institua une Commémoration de tous les défunts ou « Fête des morts » et la fixa au lendemain de la Toussaint, soit le 2 novembre. C'était une façon de placer symboliquement l'ensemble des défunts sous la protection des saints.

À mesure que les villes grandissaient jusqu’à atteindre et englober les cimetières sanctifiés par la présence d’un saint, les anciennes répulsions s’effacèrent et l’on ne craignit plus la proximité des morts. Pourquoi la craindre puisque ces morts ad sanctos étaient quasi-assurés de la vie éternelle et n’avaient aucun motif de déranger les vivants ? Le Moyen Âge ignore de fait les histoires de fantômes et de revenants.

Qui plus est, comme le tombeau d’un saint était source de revenus grâce au « tourisme de la foi » autour de ses reliques, on eut vite fait d’inhumer les saints au cœur même des villes afin de profiter de leur pouvoir d’attraction. Ainsi, à la mort de l’évêque d’Amiens saint Vaast en 540, les chanoines de la ville prétextèrent un miracle pour le faire inhumer dans sa cathédrale.

Charnier du cimetière des Saints-Innocents (Paris), gravure de Theodor Josef Hubert Hoffbauer  ; agrandissement : charnier de Montfort-L'Amaury (Yvelines)Les lieux d’inhumation, cimetières, aîtres ou âtres (du latin atrium), étaient limités en surface et très vite encombrés. On eut donc vite fait de dégager le trop-plein dans un ossuaire ou charnier. C’était parfois une élégante galerie couverte qui faisait le tour du cimetière comme à Montfort-L’Amaury (Yvelines), un survivant du Moyen Âge.

Même les dépouilles des défunts fortunés qui avaient obtenu le privilège d’être enterrés dans l’église, à même la terre, sous les dalles du sol, prenaient aussi un jour ou l’autre le chemin du charnier. « On n’avait pas l’idée moderne que le mort devait être installé dans une sorte de maison à lui, dont il serait le propriétaire perpétuel, » écrit Philippe Ariès.

S'il y avait alors un lieu plein de vie, c'était bien le cimetière qui se prêtait aux rencontres, où l’on laissait jouer les enfants et traitait des affaires. On vivait avec les morts dans une familiarité qui nous paraîtrait aujourd’hui indécente !

La mort en face

À la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, aux XVe et XVIe siècles, la représentation de la mort bascule. Sans doute faut-il y voir la conséquence des épidémies de peste, récurrentes depuis 1347.

Transi de René de Chalon, chef d'oeuvre de Ligier Richier (1500-1567), église Saint-Étienne, Bar-le-Duc (Aube)Sur leurs gisants, les souverains ne sont plus seulement représentés dans la plénitude de leur gloire mais aussi sous forme de cadavre en décomposition (« transi »).

Dans la poésie aussi, on ne craint plus d’évoquer la transformation du cadavre en des termes peu ragoûtants : « Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre. »
(François Villon) ; « Ton test n'aura plus de peau,
Ni ton visage si beau
N'aura veines ni artères :
Tu n'auras plus que les dents
Telles qu'on les voit dedans
Les têtes des cimeteres. »
(Ronsard).

Hommes et femmes prennent conscience de leur individualité dans la vie comme dans la mort. La vie éternelle est moins que jamais garantie et doit se mériter. On insiste plus que jamais sur le concept de purgatoire, un sas dans lequel les âmes défuntes doivent patienter plus ou moins longtemps avant de gagner le paradis. Et l’on fait volontiers des dons à l’église et aux institutions charitables pour bénéficier post-mortem d’une réduction de peine !

La Réforme protestante et la Contre-Réforme catholique, au XVIe siècle, bousculent les rituels du Moyen Âge. Parmi les principales innovations relevées par l’historien Guillaume Cuchet, citons « l’importance croissante du cortège funéraire du domicile à l’église, après préparation du corps par la famille et, souvent en ville, exposition de celui-ci dans la rue, devant le domicile du défunt »  [2].

Au XVIIIe siècle apparaissent les préoccupations hygiénistes. On devient aussi plus sensible aux odeurs. Dans les cimetières et même dans les églises, les morts se rappellent à la mémoire des vivants par leur « vapeur méphitique », d’autant plus que « la fréquence des inhumations oblige à rouvrir en permanence des caveaux pleins de cadavres à demi pourris, non sans danger pour les fossoyeurs, » indique Guillaume Cuchet.

On en vient à recommander puis imposer de transférer les cimetières hors des villes, des bourgs et des villages. L’entreprise heurte les traditions mais est facilitée par l’indifférence à la foi, en progression dans les élites urbaines.

C'est l'occasion pour nombre de philosophes, de plus en plus éloignés des préceptes chrétiens, de s'interroger : qu'allait-on faire de leur corps ? Devaient-ils rejoindre une terre consacrée ou être déposé dans un endroit symbolique, comme la petite île d'Ermenonville pour Rousseau ? Voltaire, lui, avait choisi : « [J'aimerais] être enterré en plein air. C'est une des choses pour lesquelles j'ai le plus de goût ».

Un premier arrêt du Parlement de Paris, le 21 mai 1765, sous le règne de Louis XV, limite les inhumations dans les églises et recommande le transfert des dépouilles des trente cimetières parisiens vers de nouveaux cimetières hors de la cité, avec des fosses communes.

Cet arrêt reste sans effet mais au début du règne de Louis XVI, la déclaration royale du 10 mars 1776 se montre plus ferme et offre des avantages fiscaux en contrepartie du transfert des cimetières hors des villes. C’est ainsi que les millions de morts inhumés depuis sept ou huit siècles dans le fameux cimetière des Saints-Innocents, au cœur de la capitale, sont transférés dans d’anciennes carrières rebaptisées pour l’occasion « catacombes ». Ce transfert nocturne, à la lueur des torches, n’est pas sans susciter un malaise dans la population.

Le processus législatif est bouclé après la Révolution avec le décret de Napoléon Ier sur les sépultures du 23 prairial an XII (12 juin 1804) complété par l’ordonnance de Louis-Philippe du 6 décembre 1843.

Le cimetière du Père-Lachaise, à l'est de Paris (gravure ancienne) ; agrandissement : vue actuelle du cimetière De nouveaux cimetières sont créés comme, à la lisière de Paris les cimetières de l'Est parisien (plus connu sous le nom de Père-Lachaise), de Montmartre et de Montparnasse.

Ces cimetières conformes à la nouvelle sensibilité sont protégés par des murs et des règlements, comme l'interdiction d'y emmener paître ses troupeaux ou d'y faire des labours !

Rien ne doit troubler une ambiance désormais consacrée au recueillement. Les allées tracées au cordeau et l'organisation précise de l'espace sont là pour rappeler que le lieu est placé sous le signe de l'ordre et du sérieux, loin des comportements anarchiques et brutaux de la Révolution. Dans un coin, la fosse commune est toujours là pour les plus pauvres, entassés à l'horizontale puis à la verticale pour plus de commodité.

Quand les morts voyageaient...

Le 1er décembre 1780, c'est décidé : le cimetière parisien des Innocents doit fermer, et ses centaines de corps restants, sur les 2 millions qui y ont été ensevelis, déposés dans les catacombes. C'est le début de la plus grande « translation » de nos cimetières, racontée ici par Louis-Sébastien Mercier...
« Nous avons dit que l’on déposait dans le cimetière des Innocents, situé dans le quartier le plus habité, près de trois mille cadavres par année. On y enterrait des morts depuis Philippe-le-Bel. […] Le danger était imminent : le bouillon, le lait, se gâtaient en peu d’heures dans les maisons voisines au cimetière ; le vin s’aigrissait lorsqu’il était en vidange ; et les miasmes cadavéreux menaçaient d’empoisonner l’atmosphère. Il était temps qu’on élevât une barrière contre la vapeur méphitique que cet antre de la mort exhalait […].
Qu’on se représente des flambeaux allumés, cette fosse immense, ouverte pour la première fois, ces différents lits de cadavres tout à coup remués, ces débris d’ossements, ces feux épars que nourrissent des planches de cercueil, les ombres mouvantes de ces croix funéraires, cette redoutable enceinte subitement éclairée dans le silence de la nuit ! Les habitants de ce carré s’éveillent, sortent de leurs lits. Les uns se mettent aux fenêtres, demi-nus ; les autres descendent ; le voisinage accourt ; la beauté, la jeunesse, dans le désordre de l’étonnement et de la curiosité, apparaissent. […] Cet antre infect de la mort voit dans son sein la beauté qui sort des bras du sommeil, et dont le pied demi-nu foule des ossements... » (Tableau de Paris, 1782-1788).

Jean-Nicolas Sobre, L'Exhumation des ossements du cimetière des Innocents, 1787, Paris, musée Carnavalet

Sortez vos mouchoirs !

L’ordonnance de Louis-Philippe a ouvert la possibilité pour les communes de concéder à titre perpétuel des terrains pour ériger des monuments funéraires. On pense alors que cette disposition sera source de revenus pour les municipalités et ne les empêchera pas de récupérer les concessions une fois que les familles s’en détourneront. Mais elle recueille un succès inattendu, les familles fortunés se hâtant de construire sur leur concession des caveaux monumentaux et prétentieux. Paradoxe : tandis que sous l’Ancien Régime, l’inégalité des statuts s’effaçait au cimetière, la voilà qui s’impose au siècle de la démocratie !

Émile Friand, La Toussaint, 1888, Nancy, musée des Beaux-Arts.Au XIXe siècle, le « culte des morts », en se substituant plus ou moins au culte des saints, conduit bientôt à une confusion entre la Toussaint (1er novembre) et la fête des défunts ordinaires qui la suit. Le 1er novembre, devenu jour férié en 1801, devient le jour de la célébration familiale de ses morts, toutes croyances et non-croyances confondues.

À la procession destinée à honorer « tous » les saints, on préfère désormais un pèlerinage individuel sur la tombe de « son » mort pour lui montrer que l'on ne l'oublie pas. C'est aussi symboliquement, en cette période automnale, l'occasion d'apporter lumière et couleurs dans les cimetières, avant que l'hiver s'impose.

De cette volonté de mettre de l'ordre parmi les tombes va découler une nouvelle vision de la mort en général, et des proches décédés en particulier. Observons les visiteurs du cimetière du Père-Lachaise qui, dès son ouverture en 1804, s'empressent de se rendre sur les pierres tombales de leurs disparus pour leur rendre hommage.

Rien de plus simple : désormais chaque mort a sa propre tombe, lorsqu'il n'est pas placé dans un caveau familial. Peu à peu est donc prise l'habitude de sorties en famille pour y déposer fleurs et couronnes, marquant un retour à une tradition antique que l'Église du Moyen Âge avait rejetée. Ce ne sont ainsi plus les seules dépouilles des saints qui ont droit à un « culte », mais celles de tout un chacun, à partir du moment où il est regretté des siens bien sûr !

À une époque où, du moins dans la bourgeoisie, la mort frappe moins qu'autrefois et où les liens familiaux se sont raffermis, la disparition d'un proche devient une épreuve que le deuil doit aider à surmonter.

Albert Fourié, La Mort de madame Bovary, 1883, Rouen, musée des Beaux-Arts.

Page de La Mode illustrée, 1883 ; agrandissement : vêtements de deuil, catalogue de la Samaritaine, 1918À la différence de l'Ancien Régime, on n'hésite plus à afficher sa peine, quel que soit le rang du disparu dans la famille. Une mère ainsi portera le deuil de son jeune enfant, attitude inimaginable autrefois. Cela se fera en public, non sans une certaine ostentation : longs cortèges, faire-part, visites de courtoisie, costume codifié avec ses brassards, ses voilettes et ses couleurs de grand, petit ou demi-deuil...

Les rues se couvrent de personnes en peine ou feignant de l'être, comme « La Passante » de Charles Baudelaire : « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet »
(Les Fleurs du mal, 1857). Dans les cimetières, certains voient grand en commandant des caveaux semblables à des chapelles ou des petits palais. L'important est qu'il soit plus admiré que celui de son voisin !

À la fin du XIXe siècle, la IIIe République achève la laïcisation des coutumes mortuaires : plus de séparation des religions dans les cimetières, développement de l'enterrement civil…

Frédéric Montenard, Un Cimetière en Provence, 1883, La Rochelle, Musée d?Art et  d?Histoire.

Victor Hugo, lanceur de modes funèbres

« Demain, dès l'aube... » Ce poème de Victor Hugo, rédigé en 1847, nous est si familier qu'on en oublie qu'il a révolutionné bien malgré lui notre rapport à la mort. En plein cœur du romantisme, période où triomphe la sensibilité individuelle, le poète expose à tous sa douleur après la noyade de sa fille Léopoldine. Mais surtout il « raconte » comment il tente de surmonter son chagrin : par un pèlerinage sur la tombe de la jeune femme, afin d'y déposer quelques fleurs.
Cette pratique, nouvelle pour l'époque, va populariser auprès des nombreux lecteurs le culte des morts sur la tombe des disparus. Dans le même temps, la popularité de Hugo crée un phénomène de « deuil national » en mémoire de Léopoldine, par effet de mimétisme : « Père, mère, dont l'âme a souffert ma souffrance
Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé ? »
(poème IV de Pauca Meae).
Félix Nadar, Victor Hugo sur son lit de mort, 1885.Hugo ne va pas s'arrêter là : alors que pour la majorité des endeuillés, la proximité avec les morts se limite à une visite au cimetière, lui va plus loin en tentant de créer un contact avec sa fille. Il faut dire que, malgré le triomphe des sciences et de la rationalité, le spiritisme a le vent en poupe. Cette croyance en l'existence d'esprits surnaturels avec lesquels on peut communiquer est arrivée des États-Unis au printemps 1853. Un beau succès qui va occuper les longues soirées entre amis ! Hugo y succombera pendant deux ans avant d'abandonner ses tentatives de dialogue avec Léopoldine mais aussi avec Shakespeare et Jésus, entre autres célébrités.
Les funérailles du poète national revêtent elles-mêmes un caractère inédit et exceptionnel avec un ou deux millions de personnes qui suivent le convoi et la réouverture à cette occasion du Panthéon...

Les funérailles de Victor Hugo (1er juin 1885)

Dernières volontés

Au milieu du XXe siècle, l’historien Philippe Ariès observe un phénomène inédit et soudain venu d’Amérique : « La mort, si présente autrefois, tant elle était familière, va s’effacer et disparaître. Elle devient honteuse et objet d’interdit. »

On meurt le plus souvent à l’hôpital et « l’entourage du mourant a tendance à l’épargner et à lui cacher la gravité de son état. » Oubliés les fameux ars moriendi de la fin du Moyen Âge, ces traités de « l’art de bien mourir » par lesquels chacun se préparait autant que faire se peut à passer sereinement de vie à trépas dans son lit, entouré de ses proches.

L’incinération, légalisée en 1887, resta longtemps confidentielle avant de s'imposer après Vatican II, en parallèle avec la déchristianisation des mœurs, au point de représenter désormais près de 50% des pratiques funéraires. En Angleterre, c’est plus de 80% des défunts qui se font incinérer.

Ce succès semble aller à l'encontre du développement programmé d'une mode récente initiée par les nouvelles technologies numériques. Elles proposent en effet de faire « revivre » le mort en le faisant parler et bouger, pour garder le lien avec la personne telle qu'on l'a connue. Ce n'est pas sans rappeler l'habitude du XIXe siècle de photographier le défunt sur son lit mortuaire, voire au cœur d'une véritable reconstitution d'une scène familiale.

Ces mises en scène, qui étaient souvent pour la famille la seule façon de garder une image du disparu, sont aujourd'hui jugées déplacées. L'avenir nous dira si le fait de redonner vie virtuellement aux morts entrera dans les mœurs pour modifier une fois de plus notre manière d'envisager ces séparations définitives.

Edvard Munch, La Mort dans la chambre de la malade, Oslo, musée Munch, 1893.

Bibliographie

[2]CUCHET Guillaume, La Religion des morts. Comment le XIXe siècle a inventé le deuil moderne, éd. du Seuil, 2026.

[1]ARIÈS Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, éd. du Seuil, 1975.

ARIÈS Philippe, L'Homme devant la mort, éd. du Seuil, 1977.


[3]Ce culte a survécu à l’islam et l’on en retrouve la trace très vivante au Maroc avec le culte des marabouts, les saints de l’islam. La ville de Moulay Idriss, près des ruines de la ville romaine de Volubilis, au nord de Meknès, s’est ainsi développée autour du tombeau d’Idriss Ier, premier roi du Maroc.


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Publié ou mis à jour le : 2026-11-01 10:12:56

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