26 août 2016 - 22 mai 2022

Crinoline et burkini : la mode est politique !

À l'été 2016, nous avions réagi à une polémique suscitée par l'arrivée des burkinis sur les plages françaises. La polémique s'était soldée le 26 août 2016 par un arrêté du Conseil d'État autorisant le burkini sur les plages. Elle a ressurgi avec l'autorisation donnée le 16 mai 2022 par le Conseil municipal de Grenoble au port du birkini dans les piscines de la ville...

On peut ne voir dans les vêtements islamiques - voile, burqua (voile intégral), burkini (contraction de burqua et bikini) - qu'un effet de mode. Et l'on peut s'interdire de les interdire au nom de la liberté qui prévaut dans les pays occidentaux. Au nom aussi du simple bon sens : comment définir sans équivoque possible un voile ou une tenue de bain illicite ? Le Conseil d'État avait répondu en juriste, en suspendant l'arrêté de Villeneuve-Loubet au motif qu'il interdisait le birkini en vertu du principe de laïcité. Or, ce principe ne s'applique pas dans l'espace public : chacun a le droit de se vêtir comme il l'entend.

Dans les piscines municipales, comme à Grenoble, il en va autrement. Ces piscines sont soumises à un règlement d'hygiène qui relève de la seule responsabilité du conseil municipal. En foi de quoi, sollicité par une associations musulmane, Alliance citoyenne, le maire de gauche Éric Piolle a fait assouplir ledit règlement, en autorisant tenues longues type burkinis, caleçons... et seins nus ! L'arrêté, voté avec tout juste deux voix de majorité, fait l'objet d'un recours.

Cette tempête dans un verre d'eau (ou un pédiluve) nous rappelle que la mode elle-même n'est pas innocente. Elle est porteuse de sens politique et accompagne toutes les transformations sociales, pour le meilleur et pour le pire. Elle est indissociable du statut de la femme, de ses avancées comme de ses reculades. La vigilance reste de mise.

Crinoline, sels et potiches

Madame Tallien (Thérésa Cabarrus) (31 juillet 1773, Carabanchel Alto, Madrid ; 15 janvier 1835, Chimay, Belgique), portrait par François Gérard, en 1804Au début du XIXe siècle, sous la Restauration, les femmes de l'aristocratie et de la bourgeoisie ont abandonné les mousselines transparentes et vaporeuses en vogue précédemment. Elles se sont rabattues sur les crinolines et les corsets qui cachaient les formes et les appâts.

À partir de 1830 se généralisèrent dans la haute société les vêtements à armatures (corsets et baleines), timidement apparus à la Renaissance. Ils emprisonnaient le corps et obligeaient les femmes à avoir recours fréquemment aux flacons de sel pour retrouver leurs esprits.

Ce changement de mode n'était pas seulement affaire de goût. Il traduisait l'exclusion des femmes de la vie sociale, à la faveur de la résurgence du droit romain. Le Code Napoléon de 1804, étendu à l'ensemble de l'Europe continentale, exprime sans détour cette régression qui fait fi de huit siècles d'émancipation féminine progressive et difficile.

Rappelons le joli mot de la peintre Élisabeth Vigée-Lebrun à propos de l'Ancien Régime : « Les Femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées ».

Structure d'une robe en crinoline, avec jupons superposés, armatures et corset (vers 1860)De fait, de la Restauration monarchique (1815) au milieu du XXe siècle, aucune femme ne joue plus de rôle prépondérant dans la vie politique et économique, en France et dans le reste du monde (sauf une impératrice douairière en Chine !).

Rien de comparable avec les siècles précédents. Sans remonter à Aliénor d'Aquitaine et Elizabeth Ière, pensons seulement à Catherine IIMarie-Thérèse... et dans le domaine profane à Mme du Châtelet

En matière de moeurs, on est aussi à l'opposé de la liberté des siècles précédents. Autant la loi se montre tolérante à l'égard de l'adultère masculin, autant elle devient impitoyable à l'égard de son correspondant féminin.

Mais cette régression a pu être peu à peu refermée avec la reconquête progressive par les femmes de leurs droits sociaux et civiques. Cette revanche, amorcée au début du XXe siècle, coïncide très clairement avec le retour à des vêtements légers qui facilitaient les mouvements et l'activité. Adieu crinolines et corsets. Voici les pantalons, autorisés à la Belle Époque pour la bicyclette. Voici encore, dans les Années folles, les jupes droites ou plissées.

En 1946, le triomphe du bikini inaugure les « Trente Joyeuses ». Il renvoie au musée des antiquités le costume de bain de la « Belle Époque »... avant que celui-ci n'en ressorte sous le nom de burkini.

Australiennes en costume de bain en 1908

Servitude volontaire et mariage clanique

Au milieu du XXe siècle, quand la balance démographique penchait encore du côté de l'Europe et de ses satellites, la mode européenne, porteuse de liberté et d'épanouissement individuel, ambitionnait de conquérir le monde.

Révélation du bikini en 1946Dans les pays musulmans, les jeunes filles des milieux favorisés se ralliaient à la mode du bikini et de la minijupe. Aujourd'hui, premières victimes de la poussée islamiste, elles baissent les yeux et se cachent derrière le hideux voile des lendemains qui déchantent.

Le burkini et le voile islamiques, aussi incommodes que pouvaient l'être les robes à crinoline, illustrent une nouvelle régression de la condition féminine, plus menaçante que celle du XIXe siècle parce qu'elle est suscitée par un courant politique exogène et porté par le dynamisme démographique du monde islamique.

Si les Français s'en désolent plus que quiconque, c'est qu'ils perçoivent derrière ces vêtements quelque chose de pire que la servitude volontaire des musulmanes : la fin de l'amour « libre » et du droit de s'unir à la personne de son choix. Plus qu'un signe de pudeur, le voile islamique est un message au jeune non-musulman : « Passe ton chemin ! Je me réserve à un vrai croyant, voire tout simplement à mon cousin ou au mari que mes parents auront choisi pour moi ».

Burkini, Ayla looks (DR)Cette restriction jette à bas mille ans d'exogamie occidentale. Elle est déjà perceptible dans le recul des mariages mixtes euro-maghrébins, un recul manifeste depuis un quart de siècle et relevé par des démographes aussi différents qu'Emmanuel Todd et Michèle Tribalat.

Nos cousins anglo-saxons n'en ont cure car, jusqu'à une période récente, ils tendaient à privilégier les unions intra-communautaires (c'est en 2000 seulement que l'Alabama a légalisé les mariages mixtes). Ils s'accommodent aussi de la constitution de communautés distinctes sur leur sol.  C'est pourquoi ils se montrent si critiques sur la répression par la République française des signes ostentatoires religieux.

Alors, dérisoires, les débats sur le burkini ? Oui, hélas. Il ne sert à rien de l'interdire car cette tenue, comme le voile islamique, n'est que « l'écume des choses » (Paul Valéry).

Ce qui importe est la vague de fond qui lui vaut sa popularité. C'est le refus d'un nombre croissant de musulmans et de jeunes convertis d'adhérer aux principes qui fondent notre civilisation depuis le Moyen Âge et en premier lieu à l'idée qu'il vaut mieux enseigner le respect des femmes plutôt que les « protéger » de la concupiscence et du harcèlement par l'enfermement et le voile (note).

Mais pouvons-nous leur faire reproche de rejeter ces principes si notre classe dirigeante, à gauche et à droite, n'y adhére que du bout des lèvres, si elle se détourne de notre culture, n'ose plus revendiquer notre Histoire et n'a plus d'yeux que pour la liberté de circulation des capitaux et le taux de croissance économique ?

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-05-20 15:46:15

 
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