1940-1944

Collaborationnistes de choc

Après l'armistice du 22 juin 1940 et l'occupation de la moitié nord de la France par les troupes du IIIe Reich hitlérien, l'État français dirigé par Philippe Pétain s'interroge sur son destin. Le 30 octobre 1940, après sa rencontre avec Hitler à Montoire-sur-le-Loir, le Maréchal se résout à une « collaboration sincère ».

À Vichy où se sont repliés le gouvernement et les ministères, beaucoup de sommités et d'hommes politiques de droite et de gauche se retrouvent aux côtés du vainqueur de Verdun sans guère s'entendre sur la forme donnée à cette Collaboration.

Les uns, autour de Pétain, voudraient avant tout régénérer le pays grâce à une « Révolution nationale », les autres, autour du vice-président du Conseil Pierre Laval, se satisferaient d'une France apte à  tenir son rang aux côtés du IIIe Reich dans la nouvelle Europe que semblent annoncer les victoires à répétition de la Wehrmacht ! Les uns et les autres évoluent au gré des circonstances et des révolutions de palais comme la destitution de Laval le 13 décembre 1940 et son retour en force le 18 avril 1941...

Tous ces hommes (la classe politique est encore à cette date exclusivement masculine) ont des parcours très divers mais partagent une commune détestation de la République et de la démocratie, y compris le maréchal Philippe Pétain qui, en tant que militaire, ne s'était jamais soucié d'afficher un engagement politique. Certains, comme Doriot ou Déat, sont mus par des convictions qui relèvent du fanatisme et ne supportent pas le doute et la contradiction. Certains autres sont guidés par la vénalité et c'est le cas de Jean Luchaire, antihéros du film Les Rayons et les Ombres (Xavier Giannoli, 2026), qui en est venu à trahir ses convictions de jeunesse.

Certains ont été aussi entraînés par l'opportunisme et les hasards de la carrière, à l'image de René Bousquet. Ce haut fonctionnaire radical-socialiste fut le plus jeune préfet de France en 1940 et devint en 1942 secrétaire général de la police de Vichy. L'essayiste Alain Minc a fait son portrait en vis-à-vis de celui de Jean Moulin, icône de la Résistance (L'homme aux deux visages, Grasset, 2013). Il montre qu'il n'eut pas fallu grand-chose pour une inversion des destins de ces deux hommes, identiques par la génération, le milieu familial, la formation... 

Pierre Laval offre l'exemple rare d'un homme perdu par son intelligence : il a été dans sa jeunesse un leader socialiste et pacifiste pleinement convaincu ; ministre des Affaires étrangères en 1934, il a poursuivi la politique de son prédécesseur, Louis Barthou, en tentant d'instaurer des alliances préventives avec Mussolini et Staline face à la menace montante du IIIe Reich. Devant l'échec de cette politique, en 1940, il s'est rallié faute de mieux à la collaboration avec l'occupant nazi en croyant éviter à la France de plus grands dommages. Mais de concession en concession, de gage en gage, il s'est lui-même piégé jusqu'à mériter d'être condamné à mort et exécuté.

De l'Action française au Parti communiste

À côté de ces acteurs figurent des électrons libres, Louis-Ferdinand Céline et Charles Maurras. L'auteur de Voyage au bout de la nuit manifeste dans ses libelles un antisémitisme proprement délirant, mais il se veut à la fois pacifiste et antiallemand. Le second, né en 1868 (il a 72 ans en 1940), est un brillant penseur qui, pendant quarante ans, a fait les beaux jours de l'Action française, un mouvement politique qui se veut monarchiste, antisémite... et antiallemand !  Pendant la guerre, Céline et Maurras ne ménagent pas leurs critiques à l'égard de l'occupant mais se tiennent en-dehors du jeu politique et ne sont pas inquiétés par les Allemands.

Mis à part ces cas particuliers, des intellectuels brillants se rencontrent chez les  collaborationnistes les plus durs. Ainsi Pierre Pucheu. Né en 1899, normalien et cadre supérieur du groupe Worms, il a milité dans les Croix-de-Feu du colonel de La Roque et deviendra un redoutable ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Darlan, en 1941.

Nombre de collaborationnistes viennent aussi de l'Action française. C'est en particulier le cas de Philippe Henriot et de Joseph Darnand. Né en 1897, ce dernier s'illustra dans la Grande Guerre, ce qui lui valut de recevoir du général Pétain la Médaille militaire en 1918. Il dirigera en 1944 la Milice de sinistre réputation en tant que secrétaire général au Maintien de l'Ordre puis secrétaire d'État à l'Intérieur.

Mais on croise aussi à Vichy des leaders et des intellectuels qui furent socialistes ou dreyfusards et sont mûs par des idées pacifistes : Pierre Laval, Abel Hermant, l'écrivain Alphonse de Châteaubriant (ne pas confondre avec le vicomte François-René de Chateaubriand) ou encore Marcel Déat, agrégé de philosophie et ancien député socialiste, ministre de l'Air dans le gouvernement radical-socialiste d'Albert Sarrault au printemps 1936.

Pacifiste extrême, Marcel Déat est l'auteur d'un célèbre article paru en août 1939 dans L'Oeuvre sous le titre : Faut-il mourir pour Dantzig ? (en d'autres termes, faut-il déclarer la guerre à Hitler sous prétexte de l'empêcher d'annexer Dantzig ?). Après l'invasion allemande, il prend franchement parti pour la collaboration avec l'occupant.

Ajoutons Adrien Marquet, élu à la mairie de Bordeaux en 1925 sous l'étiquette socialiste. En 1933, il rompt avec la SFIO de Léon Blum et fonde un peu plus tard un parti néo-socialiste qui se veut national autant que social. Ministre de l'Intérieur de juin à septembre 1940, il met la police au service de l'occupant et n'a aucun scrupule à arrêter les dissidents. 

Notons le cas singulier de René Belin. Il fut avant la guerre l'un des principaux dirigeants socialistes de la CGT (Confédération Générale du Travail) avant d'en être chassé ; il devient ministre du Travail dans le gouvernement de Pétain. Notons encore la présence au gouvernement d'un métis originaire de Martinique, Henry Lémery, ministre secrétaire d'État aux Colonies. Il participa avant cela à un cabinet Clemenceau et à un gouvernement Doumergue.

Parmi les plus engagés dans la Collaboration figure Jacques Doriot. Député communiste de la Seine et maire de Saint-Denis, ce militant ouvrier se sépara en 1936 du parti communiste et fonda son propre parti, le Parti Populaire Français (PPF), d'inspiration fasciste. Le 8 juillet 1941, quelques jours après l'invasion de l'URSS par la Wehrmacht, il crée une Légion des Volontaires Français (LVF) en vue de participer au combat contre le bolchevisme !

Membres de la Légion des volontaires français visitant l?exposition La Vie nouvelle au Grand Palais, à Paris, en juin 1942

Ces hommes, à Vichy comme à Paris, sont rivaux les uns des autres et l'occupant nazi cultive leurs dissensions pour les rendre plus malléables. C'est ainsi qu'en février 1942, l'ambassadeur allemand à Paris, Otto Abetz, encourage Marcel Déat à fonder un nouveau parti, le Rassemblement national populaire (RNP), pour contrer le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, à ses yeux trop traditionnaliste...

Une presse aux ordres

À Paris, en février 1941, reparaît l’hebdomadaire Je suis partout, fondé en 1931 par la Librairie Arthème Fayard. L’écrivain collaborationniste Robert Brasillach en assume la rédaction en chef. Cet intellectuel vient comme beaucoup d’autres de l’Action française. Il s'appuie sur de jeunes et brillants journalistes comme Pierre-Antoine Cousteau (frère de l’océanologue) et Lucien Rebatet, auteur en 1941 des Décombres, un pamphlet antisémite et un grand succès de librairie.

L’hebdomadaire atteint des tirages de plus de deux cent mille exemplaires.  Dans ses articles, Brasillach se surpasse dans l’outrance. Ainsi le 25 septembre 1942 à propos des Juifs : « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits ».

En juin 1941, le journaliste Jean Luchaire, qui est soutenu par son ami ambassadeur, devient président de la Corporation nationale de la presse française, ce qui lui donne la haute main sur toute la presse de la zone occupée… et lui permet d’assouvir ses goûts de luxe et son besoin de reconnaissance sociale.

Georges Montandon (Cortaillod, Suisse ,19 avril 1879 ; Clamart, août 1944)Parmi les sommités qui ont rejoint la Collaboration, signalons aussi le cas singulier du médecin Georges Montandon. Né en 1879 dans le canton suisse de Neuchâtel, il adhère après la Grande Guerre au Parti communiste suisse puis entre au Museum d'histoire naturelle de Paris et à l'École d'anthropologie de Paris, fondée par Paul Broca.

Il écrit des articles à tonalité raciste et antisémite dans L'Humanité et la revue communiste Clarté, dirigée par Henri Barbusse ; il définit la race comme un groupe humain identifiable à ses caractères somatiques, à la différence de l'ethnie, qui repose sur des traits socio-culturels ! Sans surprise, il va s'associer à la politique antisémite de Vichy et concevoir l'exposition Le Juif et la France. Il sera abattu par la Résistance en août 1944.

Notons encore le cas singulier de Ludovic-Oscar Frossard. Premier secrétaire général du Parti communiste en 1920, il est plusieurs fois ministre sous le Front populaire et rompt avec le gouvernement Daladier auquel il reproche une remise en cause de la journée de huit heures.

Le 10 juillet, à Vichy, il vote avec les autres députés les pleins pouvoirs à Pétain, puis tient à Marseille un journal, Le Mot d'Ordre, dans lequel il fait la promotion de la « Révolution nationale » engagée par le Maréchal. 

Vichy se soucie aussi d'endoctriner la jeunesse

Affiche de propagande des Chantiers de jeunesseLe 30 juillet 1940, le gouvernement crée les Chantiers de la Jeunesse française en zone « libre ». Cette organisation confiée au général Joseph de La Porte du Theil est destinée à pallier la suppression du service militaire et préparer les futurs citoyens à la Révolution nationale, à l'image des mouvements de jeunesse des autres régimes totalitaires.
Elle enrôle tous les jeunes hommes de vingt ans pour un stage de six mois dans des camps en pleine nature, avec des activités d'intérêt général.
Quoi qu'il en soit, une partie de la jeunesse, surtout dans les villes et les milieux favorisés, demeure imperméable aux pressions politiques. Elle se réfugie dans l'univers nouveau de l'adolescence, avec ses codes vestimentaires et comportementaux, la mode zazou (dico), et sa musique, le swing.

André Larané

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La Résistance
Publié ou mis à jour le : 2026-04-15 11:05:02

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