Philippe Henriot

La résistible ascension d'un provocateur

Professeur à l'Université de Versailles, Christian Delporte publie une magistrale biographie de Philippe Henriot, propagandiste aussi célèbre que méconnu du régime de Vichy et de la Collaboration.

Son ouvrage (Philippe Henriot, janvier 2018, Flammarion, 412 p, 25 euros) restitue avec finesse la personnalité trouble de ce personnage ainsi que le climat de l'époque…

<em>Philippe Henriot</em>

Il voulait être une plume, il a été une voix. Il voulait être écrivain ou poète, il a été l’orateur de la Collaboration. Philippe Henriot avait été surnommé le « Goebbels français » par les dignitaires nazis.

Dans une biographie claire, au style alerte, fort bien documentée -notamment grâce aux rapports des renseignements généraux-, Christian Delporte retrace le parcours de celui qui a été « la voix de la France allemande, le symbole même de la trahison ». Un homme qui, au fil de sa vie, a gravi tous les degrés du fourvoiement pour devenir le propagandiste zélé du régime de Vichy. 

Né à Reims le 7 janvier 1889, fils de militaire et d’une mère fervente croyante, le jeune Henriot a vécu une éducation scolaire et universitaire empreinte de catholicisme dans une période marquée par l’affrontement entre la République radicale et la droite catholique.

Diplômé en Lettres, il enseigne dans une école catholique dans une petite commune de Gironde, tout en exprimant sa foi dans des poèmes et des nouvelles sans succès. Frustré de ne pas être reconnu dans le milieu littéraire, il se lance dans une carrière de « publiciste » dans la presse catholique au moment de la victoire du Cartel des gauches en 1924.

Il adhère à la Fédération nationale catholique (FNC) qui vise à « restaurer l’ordre social-chrétien ». Il assiste aux réunions enflammées contre les radicaux, les francs-maçons et autres « destructeurs » de l’Église, et devient un polémiste attaquant sans relâche la politique du Cartel des gauches et ses personnalités Herriot, Blum, Chautemps.

Le propagandiste habile

Très rapidement il se mue en orateur dont l’éloquence impressionne même ses adversaires politiques, parcourant la France au rythme des meetings.

Député de Gironde en 1932, membre de la Fédération républicaine, il déchaîne contre lui les forces de gauche quand il plaide pour un rapprochement de la France avec l’Italie fasciste, mais aussi quand il adhère aux « Jeunesses patriotes », une ligue proche des « Croix de feu ». Dans son collimateur, les francs-maçons qui représentent selon lui l’Anti-France, et dont il propose l’interdiction, mais aussi les communistes.

Philippe Henriot (Reims, 7 janvier 1889 ; Paris, 28 juin 1944)En 1940, il devient un pétainiste acharné. « Il voit dans le nouveau régime l’État autoritaire qu’il souhaitait, débarrassé des arguties de la démocratie et, en Pétain, l’incarnation de la droite réactionnaire et traditionaliste dont il est lui-même issu », écrit Delporte.

Il multiplie les articles dans Gringoire et les conférences à travers le pays et jusque dans les colonies. On lui confie une chronique à la Radiodiffusion nationale, la radio de Vichy. Son style tranchant, sa lucidité - il ne cherche pas à nier la réalité, notamment l’action de la Résistance - rompent avec le ton propagandiste classique.

« Simplement, il donne son interprétation, juge avec autorité et fait preuve d’une connaissance si précise de ce dont il parle qu’il peut troubler l’auditeur. Bref, il dit sa vérité, qui peut devenir la vérité si l’on n’y prend pas garde. C’est bien en cela qu’il paraît déjà redoutable à ses adversaires », souligne Delporte dans une partie du livre qui décortique méticuleusement les mécanismes du fonctionnement intellectuel de Henriot.

Après avoir été secondaire, son antisémitisme devient « central » et « forcené ». Mais au fil du temps, Henriot se trouve à contre-courant de l’opinion majoritaire qui rejette de plus en plus de la politique de collaboration. Plutôt que de feindre de l’ignorer, habilement, il en fait un argument de propagande, notamment lorsqu’il lance en direction de la France libre : « Vous l’avez emporté, j’en conviens. Vous avez fait des adeptes nombreux. Votre thèse de la paresse attentiste était tellement plus séduisante que celle du choix résolu et de l’effort immédiat. Vous l’avez emporté. Mais, aujourd’hui, la France paie. »

Henriot sent que la bataille de l’opinion est perdue. Mais « cette apparente franchise donne à son propos l’accent de vérité qu’il recherche », souligne Delporte. Car, pour lui, l’Europe allemande « est notre dernière chance ». Il rejoint la Milice en 1943.

Son fanatisme effraie jusqu’à l’entourage de Pétain. « Contrairement à des collaborationnistes comme Doriot ou Déat, il n’est pas un idéologue et ne l’a jamais été. Tout se passe comme s’il était happé par sa propre exaltation, enivré par sa propre parole, ne pouvait plus maîtriser des logiques qui l’entraînent vers le modèle totalitaire (…) Sa vérité est celle d’un pétainisme mécaniquement converti au fascisme et qui souhaite sincèrement la victoire de l’Allemagne », analyse Delporte.

Pierre Dac  (15 août 1893, Châlons-sur-Marne ; 9 février 1975, Paris) à Londres pendant la guerre

L’affrontement avec Pierre Dac

Henriot est nommé secrétaire d’État à l’Information et à la propagande, le 7 janvier 1944, comme une sorte de consécration décidée par Laval sous la pression des Allemands qui voient en lui un précieux allié. Il réorganise les services de la Propagande, menant personnellement tous les jours ce qu’il appelle « la guerre des ondes » contre les radios étrangères et les animateurs des émissions françaises de la BBC entre autres.

Devenant un familier de Pétain, il rencontre aussi Goebbels. Curieusement, c’est le chansonnier Pierre Dac qui pousse Henriot dans ses retranchements. Après avoir rejoint Londres en 1943, il est un des animateurs de l’émission « Les Français parlent aux Français ». Dans une chanson pleine d’ironie, l’humoriste a trouvé la faille de Henriot : il lui demande de parler des Allemands, ce que le zélé collabo évite toujours de faire.  Henriot lui oppose le silence. Dac lance alors une seconde offensive en interprétant un refrain sur l’air de la Cucaracha : « Philippe Henriot ment, Philippe Henriot ment, Philippe Henriot est allemand… »

Tourné en ridicule, Henriot réagit par une diatribe en rappelant les origines juives de l’humoriste, preuve que celui-ci a visé juste. Dac réplique alors sur le ton de la gravité en rappelant les origines alsaciennes de sa famille qui a payé un lourd tribut aux guerres de 1870 et de 1914, notamment la mort de son frère en 1915 fauché par les obus allemands, avant de conclure « Sur votre tombe, si toutefois vous en avez une, il y aura aussi une inscription : elle sera ainsi libellée : Philippe Henriot, mort pour Hitler, fusillé par les Français. »

En fait Henriot sera exécuté le 28 juin 1944, sur ordre venu de Londres, par un commando de résistants aidés de quelques hommes de main. Durant les années qui suivirent la Libération, des messes se tinrent en sa mémoire - dont la première provoqua des affrontements avec d'anciens résistants - preuve que la voix de la France allemande continuait à résonner d’outre-tombe.

Jean-Pierre Bédéï
Publié ou mis à jour le : 2019-02-01 10:13:49

 
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