Deux tours – non, trois ! – un petit port et un grand, un festival de musique dont la réputation dépasse les frontières... Au fil des ans, La Rochelle fait partie des villes devenues synonymes de soleil et de douceur de vivre. Avec ses vieilles pierres et son vent venu du large, elle fait la fierté de la côte atlantique.
Cité paisible aujourd’hui menacée par le sur-tourisme, elle a pourtant traversé de multiples bourrasques qui nous la rendent aujourd'hui d'autant plus précieuse…
Dans un coin perdu
Voilà un endroit tranquille ! C'est ce qu'a dû se dire le premier qui a eu la bonne idée de construire sa cabane dans ce qui deviendra le hameau de Cougnes (« l'angle »). Un climat agréable, un petit estuaire protégé par les îles de Ré et d'Oléron... En fait, rien d'original qui permettrait à cette baie de se distinguer de ses voisines.
Gageons plutôt que c'est Mélusine, la célèbre fée bâtisseuse, qui a porté son dévolu sur cette côte habitée dès le néolithique ! Les Gallo-Romains ne s'y trompent pas et y établissent quelques exploitations viticoles qui, même si elles sont prospères, ne risquent pas de faire de l'ombre à la capitale voisine des Santons, Mediolanum Santonum (Saintes), déjà riche au IIe siècle d'une centaine d'hectares.
Mais c'est à une autre ville de la région que celle qui n'est encore que Rupella, « la petite roche », doit un tournant dans son destin : trouvant que Châtelaillon commençait à se montrer trop indépendante, Guillaume X, le père d'Aliénor d'Aquitaine, décide en 1130 de l'assiéger avant de lui retirer tous ses privilèges. Que faire de ces avantages ? Et pourquoi ne pas les donner à cette petite cité de pêcheurs qui peine à se développer sur son promontoire ?
Un cadeau tombé du ciel ! La Rochelle devient ainsi le point d'attraction de la région où converge une nouvelle population attirée par les « libertés et libres coutumes (règles d'usages) » qui y sont accordées.
France-Angleterre : La Rochelle au cœur du match
Devenue en 1152 reine d'Angleterre, Aliénor d'Aquitaine n'oublie pas la ville qu'elle a emportée dans sa dot.
Elle choisit d'y favoriser l'installation des Templiers dont la venue est accompagnée de nombre d'opportunistes qui profitent des réseaux commerciaux établis par les moines-soldats dans toute l'Europe.
Avec son château de Vauclair, ses rues tracées en damier protégées par une fortification dont subsiste aujourd'hui la porte de la Grosse-Horloge, sur le vieux port, La Rochelle devient en quelques années une cité portuaire active grâce au commerce du vin et du sel à destination des ports de Flandre et d'Angleterre.
La reconnaissance ne se fait pas attendre : en 1199, la voici qui obtient de Richard Coeur de Lion le statut de « commune » (dico) qui lui permet d'être régie par un maire.
L'époque s'assombrit quand Louis VIII, roi de France, s'installe en 1224 au pied des remparts, bien décidé à récupérer la belle. C'est chose faite quand les bourgeois lui ouvrent leurs portes, entérinant le rattachement de la ville au royaume. Ce n'est pas l'avis de tout le monde !
En 1360, elle est cédée au roi d'Angleterre Édouard III par le traité de Brétigny contre lequel vont longtemps maugréer les magistrats locaux : « Nous obéirons aux Anglais des lèvres, mais nos cœurs ne s'en mouvront ». Le 22 juin 1372, c'est toute une flotte franco-castillane qui se présente devant le port, pensant bien régler l'affaire en détruisant les navires anglais.
Erreur ! Les occupants refusent tout net de quitter la place. La victoire viendra de l'intérieur : attirés hors de la citadelle par une ruse du maire Chaudrier, les Anglais sont désarmés, le château détruit et ses pierres réutilisées pour bâtir les tours de la Chaîne et de Saint-Nicolas qui encadrent le Vieux Port. Après 81 années (par intermittence) de présence anglaise, la Rochelle redevient définitivement française et prend la tête deux ans plus tard d'une nouvelle province : l'Aunis.
Jean Froissart, chroniqueur de la Guerre de Cent ans, s'est fait un plaisir d'évoquer le stratagème tout simple mis en place par Chaudrier pour tromper les Anglais :
« Les habitants de la Rochelle, qui ont noué des intelligences avec Owen de Galles et aussi avec Bertrand du Guesclin, dès lors maître de Poitiers, voudraient bien se tourner français, mais ils sont retenus par la crainte de la garnison anglaise qui occupe leur château. Pendant l’absence du capitaine Jean Devereux, parti de la Rochelle pour répondre à l’appel du maire de Poitiers, cette garnison est commandée par un écuyer nommé Philippot Mansel, homme d’armes d’une grande bravoure, mais d’une intelligence très bornée.
Voici la ruse qu’imagine Jean Chaudrier, maire de la Rochelle, pour s’emparer du château et en expulser les Anglais. Un jour, il invite à dîner Philippot Mansel et feint pendant le repas d’avoir reçu une lettre du roi d’Angleterre lui ordonnant de passer en revue les soudoyers [soldats] de la garnison, qui sont au nombre de soixante, et de payer leurs gages échus depuis trois mois. Le lendemain, pendant que le maire passe en revue ces soudoyers sur une des places de la Rochelle, deux mille bourgeois armés leur coupent la retraite et se rendent maîtres du château resté sans défense. Les Anglais sont arrêtés, désarmés et enfermés deux par deux en divers endroits de la ville » (Chroniques, XIVe siècle).
Sous le vent de la liberté
La Rochelle peut à présent regarder de l'autre côté, vers l'océan. Terre-Neuve et ses morues, le Canada et ses fourrures sont dans la ligne de mire de ses navigateurs qui participent en 1608 à la fondation de Québec avec leur voisin Samuel de Champlain, originaire de Brouage. Le port se fait également une spécialité du rachat des captifs chrétiens auprès des marchands musulmans avec lesquels il commerce régulièrement, tout en se lançant dans la traite négrière. Le commerce, encore et toujours !
Ainsi, lorsqu'en 1542, François Ier ose imposer la gabelle à la région, la révolte n'est pas longue à se faire entendre, et le roi en sera quitte pour une petite visite.
Il aurait pu à cette occasion découvrir les travaux qui allaient donner un nouveau visage à l'Hôtel de ville, devenu au fil des ans un chef-d’œuvre du gothique, le seul en France qui ait abrité sans interruption depuis six siècles les vicissitudes de la vie municipale. Victime d'un terrible incendie dans la nuit du 27 au 28 juin 2013, il a été aussitôt après magnifiquement restauré...
Et des vicissitudes, la cité va en connaître au XVIe siècle. Exempté de taxes, ce port qui est devenu l'un des plus prospères du royaume est aussi un des bastions de la Réforme puisqu'il abrite près de 90 % de protestants, dont des imprimeurs très actifs. Trop dangereux pour Richelieu !
Le ministre de Louis XIII craint que l'influence de ces riches huguenots et de leurs amis anglais et hollandais ne s'étende au reste du pays. Il faut agir : en 1627, La Rochelle est assiégée par terre et par mer, coupée du reste du monde par une digue de 1500 mètres. Malgré la détermination du maire Jean Guiton, la ville affamée finit par céder en octobre 1628. Elle perd dans le Grand Siège son statut de commune, ses divers privilèges, ses remparts et une bonne partie de ses habitants mais peut continuer à compter sur un noyau d'entrepreneurs protestants qui vont rapidement relancer les affaires.
Le 30 avril 1628, alors même que la ville est en pleine rébellion contre le pouvoir catholique, le huguenot Jean Guiton s’assoit dans le fauteuil de maire. Pour le sieur de Repose-Pucelle, pas question de capituler, comme le prouve le récit suivant qui sert de légende aux estampes du XIXe siècle : « Le dimanche de la Quasimodo à La Rochelle, Guiton, au moment de son installation dans la mairie dit ces paroles menaçantes : Vous m'élevez à la première magistrature, j'accepte cet honneur, mais à condition que de la pointe de ce glaive je percerai le cœur de quiconque osera faire entendre des paroles de paix ou parler de soumission. Si je m'abaisse à cette lâcheté, que mon sang expie mon crime ; je consens que tout citoyen devienne mon meurtrier. L'amour de la patrie légitimera cet attentat. Cependant le poignard restera sur la table du Conseil ». Aujourd'hui, on montre toujours aux curieux le coin de table qui aurait été brisé par l'arme !
Plaque tournante
C'est paradoxalement un autre port qui va permettre à La Rochelle de revenir sur le devant de la scène : avec la création ex nihilo en 1666 de l'arsenal de Rochefort, à une trentaine de kilomètres, les côtes charentaises se couvrent de navires, et pas seulement à usage militaire.
Les armateurs, marchands et corsaires, reprennent leurs allers-retours à destination des colonies américaines tout en continuant à regarder vers cette Afrique où ils achètent les esclaves qui seront revendus à Saint-Domingue.
Premier port français pour l'importation du sucre, La Rochelle se hisse alors au 2e rang derrière Nantes pour la traite négrière, avec l'organisation de plus de 400 expéditions.
Cette page sombre de l'histoire de la ville est aujourd'hui relatée dans le musée du Nouveau Monde qui met aussi en lumière le rôle important de La Rochelle dans les migrations à destination du continent américain : aventuriers, ambitieux mais aussi « filles du Roy », ces orphelines envoyées de l'autre côté de l'Atlantique pour peupler les colonies, sont tous passés devant les tours du Vieux Port.
Un grand vent venu tout droit d'Amérique souffle au XVIIIe siècle sur la vieille cité qui profite de ses affaires florissantes pour bâtir cathédrale et hôtels particuliers, abriter ses rues sous des arcades et les paver de pierres utilisées comme lest pour les navires.
La vie intellectuelle est aussi intense, comme en témoigne le cabinet de curiosités du naturaliste Clément Lafaille conservé au Muséum d'Histoire naturelle.
Cette réussite est balayée par la perte des colonies françaises du Nouveau Monde puis l'abolition de l'esclavage.
C'est dans une ville qui se cherche que Napoléon séjourne en août 1808, à l'occasion de l'inspection de l'arsenal de Rochefort et du fort Boyard. La Rochelle y gagnera le statut de chef-lieu du département de Charente-Inférieure, créé sous la Révolution, et un rôle politique accru. Elle reste également une ville de garnison, ce qui explique la présence des fameux quatre sergents hostiles à Louis XVIII, guillotinés pour l'exemple en 1822.
Mais que vient faire ce cavalier arabe au milieu des rues piétonnes de La Rochelle ? Il fait partie d'un monument de bronze créé en 1905 en mémoire au « grand homme » de la ville, Eugène Fromentin. Écrivain romantique et peintre né le 24 octobre 1820 à La Rochelle et mort dans la même ville le 27 août 187, il s'est fait connaître pour son roman Dominique (1863) inspiré de ses amours avec une jeune créole de la région. En 1846, il a un coup de cœur pour l'Algérie, ses grands espaces et ses scènes de rue qu'il va tenter de reproduire dans toute une série de tableaux orientalistes.
On est loin des sources d'inspiration de Georges Simenon ! L'écrivain découvre dans les années 1930 l'île d'Aix puis La Rochelle qu'il apprécie au point d'élire domicile dans une commune voisine. Il ira pendant une dizaine d'années chercher ses personnages sous les arcades des rues, sur le port ou parmi les consommateurs du café de La Paix, place Verdun, au décor Art déco, où il situe en grande partie l'intrigue des Fantômes du chapelier (1949).
En avant toutes !
Et si la solution venait, une fois de plus, de la mer ? En parallèle à un secteur de la pêche à nouveau florissant, c'est aussi la venue des touristes qui donne un second souffle à la cité.
Accueillis dans une gare flambant neuf (1857), ils peuvent profiter des Bains Marie-Thérèse (1827), une création originale soutenue par la fille de Louis XVI, avant de se rendre au marché couvert (1836).
Mais l'absence d'une plage aménagée et la concurrence d'autres villes comme Royan ne permettent pas de se passer de l'activité de commerce maritime qui prend une nouvelle ampleur avec le creusement du Bassin des chalutiers, fini en 1862, puis du port de La Pallice, le seul de l'Atlantique en eau profonde, inauguré en 1890.
Place à la pêche industrielle ! Le commerce avec les colonies est loin d'être mis en retrait si l'on en croit l'exposition coloniale organisée en 1927 dans les parcs de la ville où se pressent 250 000 visiteurs.
Par sa situation en front de mer, La Rochelle ne pouvait échapper aux deux guerres mondiales. Mais aurait-elle pu imaginer, au début du conflit de 1914-1918, qu'elle allait accueillir sur ses terres près de 20 000 soldats américains ? Ces Samnies ne se contentent de faire découvrir aux Rochelais leur culture, jazz et base-ball compris, mais apportent leur savoir-faire en matière d'assemblage des wagons, ce qui donnera par la suite naissance aux ateliers d'Alstom dans la commune voisine d'Aytré.
En juin 1940, changement d'ambiance : l'armée allemande entre dans la ville. Malgré l'opposition systématique de son maire, le résistant Léonce Vieljeux, exécuté en 1944, une base sous-marine est construite à La Pallice pour abriter les U-Boote destinés à protéger le Mur de l'Atlantique. Site hautement stratégique, La Rochelle devient en 1944 une des « poches » du littoral, ce qui va l'obliger à subir le 5e siège de son histoire. Le 8 mai 1945, enfin, l'amiral Shirlitz se rend : La Rochelle, intacte, est de nouveau libre.
Écologie gratifiante
Après la parenthèse de la Seconde Guerre mondiale, La Rochelle retrouve tout son dynamisme, aussi bien démographique, économique que touristique notamment grâce à l'énergie d'un avocat radical-socialiste élu en 1971 pour 28 ans, Michel Crépeau.
La ville devient une pionnière dans l'innovation urbaine écologique, avec les premières rues piétonnes de France (1975) suivies de peu par les premiers vélos en libre-service (1976). Port de plaisance des Minimes (1972), aquarium (agrandi en 1988), quartier coloré du Gabut (1989), université (1992), gare TGV (1993)...
Les projets changent peu à peu le visage de la ville qui se tourne vers l'avenir et la jeunesse tout en ne cessant de mettre en valeur son patrimoine, pour le plus grand plaisir des visiteurs, adeptes des Francofolies (1985), plaisanciers ou simples touristes.
Aujourd'hui, si la renaissance de son Hôtel de ville, ravagé en juin 2013 par un incendie, est un beau symbole de son attachement à son histoire, la ville doit faire face à son tour aux dangers du sur-tourisme.
À elle de trouver le juste équilibre pour rester un lieu d'accueil mais aussi de vie agréable pour ses 80 000 habitants.
Sources
• Mickaël Augeron et Jean-Louis Mahé, Histoire de La Rochelle, éd. La Geste, 2012.
• Laurent Bonnet, La Rochelle d'hier à aujourd'hui, éd. La Geste, 2020.
• Jean-Louis Mahé, Petite histoire de La Rochelle, éd. La Geste, 2022.














Vos réactions à cet article
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Rochelais (28-06-2026 19:55:44)
@Scribetrotter :
Désolé de vous contredire, je confirme qu'il s'agit bien de la Tour de la Grosse Horloge de La Rochelle.
Scribetrotter (28-06-2026 12:31:25)
Petite question : est-il possible que la photo de la Grosse Horloge soit celle de Rouen et non pas de La Rochelle ?
Bouchard (28-06-2026 11:04:01)
Peut on parler de "maire: en 1626?