Mayotte et les Comores

Mayotte, paradis tropical ou enfer postmoderne ?

Il y a des cadeaux empoisonnés. La départementalisation en est un. Mayotte avait tous les atouts pour devenir un « paradis tropical » à l’image des Seychelles, un archipel de 455 km2 qui fait, comme elle, partie des « îles Vanille » : cette colonie française puis britannique est aujourd’hui un État indépendant de cent mille habitants, avec des conditions de vie décentes et relativement égalitaires, respectueuses de leur identité, sans rien de commun avec l'Union des Comores et le département français de Mayotte...

L’indépendance bâclée des Comores aurait pu offrir aux Mahorais l’occasion de suivre le même chemin. Au lieu de cela, ils ont choisi de devenir département français sous la pression d’un lobby très actif de planteurs créoles et de nostalgiques du « temps des colonies ».

Il s’ensuit aujourd’hui une société sous tension, avec des inégalités sociales et civiques bien plus grandes que partout ailleurs en métropole. Cela paraît paradoxal dans une société ethniquement plus homogène que n’importe quelle société européenne. C’est l’exploit réalisé par une succession de gouvernants, de fonctionnaires et d’élus qui ne savent agir que par la dépense. « Plus de moyens ! » est leur leitmotiv. C’est aussi la source de leur faillite.

« La situation de Mayotte n’a cessé de se dégrader depuis la départementalisation, constate l’auteur Rémi Carayol dans le magazine Alternatives économiques (7 janvier 2025). L’insécurité a augmenté, le cadre de vie se dégrade avec des logements qui ne répondent pas à la demande, un système scolaire débordé avec des enseignants souvent mal ou pas assez formés, etc. Cela génère même une vague d’émigration des Mahorais. Selon l’Insee, 25 900 d’entre eux ont quitté l’île entre 2012 et 2017, souvent pour La Réunion. » Énorme gâchis qui nous en dit long sur les conséquences d’une modernité mal gérée.

À Mayotte, une grande partie de la population réside dans des bidonvilles (photo : La Vie des idées).

Un cadeau de la Nature

Mayotte est une île volcanique de 374 km2 (l'équivalent de Malte), au milieu du canal du Mozambique, sur le tropique du Capricorne. Elle appartient à l’archipel des Comores, lequel comprend trois autres îles qui forment l'Union des Comores, indépendante depuis 1975. Elle est située à 70 km d’Anjouan, la plus proche des autres Comores, 300 km de Nosy Be (Madagascar) et 500 km du continent africain (ainsi qu’à 2000 km de la Réunion et 8000 km de la métropole).

Image aérienne de l?immense lagon de Mayotte, naturellement protégé par son récif corallien par le satellite Sentinel 2 en août 2021. Agrandissement : Vue du lagon au nord de Dzaoudzi avec au fond la barge qui relie Petite-Terre à Dzaoudzi. C’est la seule île de l’archipel à être entourée d’un lagon. On dit de cet immense lagon de 1000 km2 qu’il est le plus beau du monde. Ses eaux calmes et profondes sont protégées du large par un récif corallien franchissable par deux passes seulement, au nord et au sud. Les secousses sismiques sont quotidiennes sur l’île et les cyclones fréquents et parfois très violents comme l’a rappelé Chido (14 décembre 2024).

Mayotte comprend une île principale, la Grande-Terre, sur laquelle est située le chef-lieu du département, Mamoudzou. Elle comprend aussi une île secondaire, la Petite-Terre, à deux kilomètres à peine en face de Mamoudzou, avec la commune de Dzaoudzi, où était établie autrefois l’administration de la colonie des Comores, et la commune de Pamandzi avec l’aéroport international Marcel-Henry.

Il faudrait ajouter à cela quelques îlots inhabités du canal de Mozambique qui appartiennent aussi à la France, les îles Éparses ou Glorieuses.

Le climat tropical et un sol fertile valent à Mayotte un riche potentiel agricole, à quoi s’ajoute un atoll très poissonneux. Traditionnellement, les habitants pratiquent une forme d’agroforesterie en cultivant sous les manguiers, bananiers et cocotiers du manioc et des fruits. L’île se prête aussi à la culture d’une vanille réputée pour sa qualité ainsi que d’une plante aromatique, l’ylang-ylang, dont les fleurs jaunes sont prisées en parfumerie. Cela lui a valu d’être surnommée « l’île aux parfums ».

Une pirogue à balancier dans le lagon de Mayotte entre Grande-Terre et Petite-Terre. Agrandissment : Champ d'ylang-ylang.

Aujourd’hui toutefois, la vanille et l’ylang-ylang ne se vendent plus. Le parfumeur Jean-Paul Guerlain a quitté l’île avec perte et fracas en 2002 pour s’installer à… Anjouan. Il ne trouvait plus de Mahorais qui soit disposé à se lever tôt le matin pour cueillir les précieuses fleurs et les traiter comme il convient et se voyait obligé de recruter des clandestins (source).

Les cultures vivrières, quant à elles, ne servent pratiquement plus qu’à l’autoconsommation des familles. Quelques Mahorais cultivent encore leur parcelle mais la plupart des propriétaires préfèrent s’en remettre à des travailleurs sans papiers et sous-payés, les Mahorais eux-mêmes se satisfaisant d’un emploi dans la fonction publique.

Femmes et filles mahoraises portant le salouva coloré traditionnel de Mayotte et pour certaines un kichalle assorti. Photo en tenues traditionnelles prise à l'école primaire du Centre, Saint-Joseph, le lundi 23 novembre 2015. Agrandissement : Danseuses.

Les Mahorais et les autres

Les Mahorais restent naturellement attachés à leurs coutumes ancestrales. Quasiment tous musulmans, ils pratiquent l'islam avec mesure. Aux dires de certains expatriés, la consommation d’alcool connaîtrait même un pic pendant le jeûne rituel du Ramadan !... En vertu d’un droit matrilocal étranger à la tradition islamique et issu de la tradition bantoue, les femmes héritent de la terre et des maisons, ce qui a l’effet de les protéger contre la maltraitance et une répudiation hâtive.

Face à la machine bureaucratique qui s’applique à les transformer en « authentiques Français », les Mahorais affichent une belle résilience : ainsi ont-ils dû adopter en 1997 un prénom et un nom patronymique conformes aux lois françaises en remplacement de leur nom coutumier mais cela ne les empêche pas de continuer à employer ce dernier dans la vie de tous les jours.

Cadis mahorais (photo :  E. Tusevo-Diasamvu, 2011).Les Mahorais se marient devant le cadi et rarement à la mairie. C’est une facilité dont peuvent bénéficier tous les musulmans au sein de la République française, à la différence des catholiques, protestants et juifs qui ont l’obligation de passer devant l’officier d’état-civil avant de se marier religieusement. Cette facilité permet aux Mahoraises de respecter la coutume tout en se déclarant mère isolée avec les avantages financiers que cela implique. De fait, le nombre de mariages enregistrés à Mayotte en 2022 s’élève à 402 ; c’est par exemple trois fois moins que dans un département métropolitain comme l’Allier, avec une population équivalente mais beaucoup plus âgée.

Mariages mahorais.

Au quotidien, les rapports entre les Mahorais et les Comoriens sont tout-à-fait cordiaux. Il est vrai qu’ils sont très généralement très proches par les liens familiaux. « Ca n’existe plus un pur Mahorais, déclare un jeune natif de Mayotte à Nicolas Roinsard. Moi, par exemple, la plupart des collègues, quand je vais dans des réunions ou dans d’autres villages, c’est toujours des métis : un parent qui vient d’Anjouan, de Grande Comore ou de Mohéli. Ca devient rare de voir quelqu’un qui te dit : ma mère et mon père sont nés à Mayotte. »

Qui plus est, les premiers ont besoin des seconds pour accomplir les tâches viles à des salaires défiant toute concurrence. Il est arrivé plus d’une fois que des leaders et élus mahorais connus pour leurs diatribes contre les immigrés « clandestins » se fassent prendre la main dans le sac en train de faire travailler ces mêmes immigrés. Plus gravement, selon Nicolas Roinsard, on a vu dans certains villages des notables faire expulser leurs travailleurs étrangers pour n’avoir pas à les payer !

L’insécurité est prégnante à Mayotte si l’on en croit les statistiques. Cela dit, les métropolitains que nous avons interrogés disent se sentir très à l’aise sur l’île. Ces Mzungu (Français de métropole ou blancs dans le parler local) louent la bonne humeur et l’absence totale d’aigreur ou de haine à leur égard, à la différence de ce qui s’observe à la Guyane, en Nouvelle-Calédonie ou même à La Réunion où l’on a pu lire des graffitis du genre « Z’oreilles dehors ! » (les z’oreilles désignent les métropolitains de La Réunion). Sans doute faut-il y voir le fait que Mayotte n’a pas été conquise et que sa population n’a pas eu à subir le joug de planteurs européens.

En matière de violence, l’île n’est pas le coupe-gorge trop souvent évoqué par les habitants et les visiteurs, du moins si l’on s’en tient aux statistiques d’homicides publiées par l’INSEE : « Sur la période 2021-2023, le nombre de victimes d’homicides pour 100 000 habitants – ou taux d’homicide par habitant – […] atteint notamment 15,7 homicides pour 100 000 habitants en Guyane, 7,5 en Guadeloupe et 6,7 en Martinique, 5,1 à Mayotte et 2,0 à La Réunion, contre 1,3 homicide pour 100 000 habitants en moyenne en métropole sur la période 2021-2023. » Ajoutons que ce taux est de 4,1 dans le département des Bouches-du-Rhône et de 3,7 en Corse, soit à peine moins élevé qu’à Mayotte (source). 

Reste que de l’avis des habitants, les déplacements de nuit sont devenus dangereux du fait des coupeurs de route... Et selon l'INSEE, « La délinquance d’appropriation est particulièrement forte à Mayotte. En 2018 ou 2019, 18 % des ménages déclarent avoir été victimes d’un cambriolage ou d’un vol sans effraction, soit quatre fois plus qu’en France métropolitaine. De plus, les habitants de Mayotte sont personnellement trois fois plus victimes de vols avec ou sans violences. [...] Les vols avec violences ou menaces sont les plus répandus, contrairement à ce qui est observé au niveau national : 7 % des personnes de 14 ans ou plus en ont été victimes en 2018 ou 2019, soit dix fois plus qu’en France métropolitaine » (source).

Les Comoriens de l'île endurent cette violence à un degré tel que certains font le choix de revenir dans leur village ! Faouza (27 ans) est l’une de ces « expulsés volontaires ». Elle témoigne dans les colonnes du Monde (2 mai 2018) : « Un climat de psychose s’y est installé. Tous les Comoriens, même ceux qui ont des papiers en règle, vivent dans la crainte de voir leur habitation détruite ou d’être agressé. Ce n’est plus vivable ». Revenue en mars 2018 après plusieurs semaines de grèves et de blocages à Mayotte, elle était employée au noir comme femme de ménage dans une famille mahoraise, à Petite-Terre. « J’ai préféré rentrer à Anjouan : il y a plus de misère ici, mais au moins on est en sécurité. »

Le cyclone Chido qui a frappé l'île le 14 décembre 2024 a mis à nu l'incroyable dénuement de l'île et l'impossibilité manifeste d'y instaurer un semblant d'ordre, si riche que soit l'État français.

Marché à Grande Terre (2009).

Une économie réduite à rien

Avec la départementalisation s’est posée en 2011 la question du financement de la nouvelle collectivité. Fallait-il introduire une TVA régionale spécifique sur toutes les marchandises d’importation ou bien un « octroi de mer » comme dans les autres départements d’outre-mer ?

Du point de vue d’un haut fonctionnaire interrogé par nos soins, l’octroi de mer eut eu l’avantage sur la TVA de pouvoir être ajusté de façon à frapper les biens de consommation mais épargner les biens d’équipement, afin d’encourager sur l’île l’investissement productif. Mais ce point de vue n’a pas été validé par les élus mahorais qui ont préféré tout taxer afin de grassement financer la fonction publique territoriale. Ce faisant, ils ont brisé toute velléité d’investissement productif.

L’économie de l’île était encore un peu diversifiée à la fin du XXe siècle, avec une agriculture relativement florissante et même un réel potentiel touristique (lagon et forêts). Départementalisation aidant, elle a été rapidement intoxiquée par l’argent « magique » déversé par la métropole et par des emplois publics en surnombre et surpayés.

 Un groupe de poissons récifaux dans le Parc naturel marin de Mayotte : trois demoiselles à queue d'hirondelle. Agrandissement : Pêcheurs à Moya (Petite-Terre).

De la sorte, le secteur privé se réduit aujourd’hui aux activités de commerce et au BTP. La grande distribution alimentaire est surtout l’attribut de groupes réunionnais cependant que le commerce de proximité est tenu par des Indo-Pakistanais et des Chinois souvent présents depuis plusieurs générations. Quant au potentiel touristique, il a été réduit à néant par l’insécurité ambiante et le mauvais entretien de l’espace public.

Aujourd’hui, les indicateurs de richesse sont régulièrement invoqués par les médias et la classe politique pour rappeler aux habitants de Mayotte l’immense chance qu’ils ont d’être « en France ».

Nous lisons et entendons régulièrement que Mayotte, en dépit d'être le plus pauvre de tous les départements français, se distingue par un niveau de richesse très supérieur à celui de ses voisins ! Cela d'après le PIB/habitant (2022) :
• France : 40 000 dollars
• Mayotte : 10 000 dollars
• Comores : 1 500 dollars
• Madagascar : 500 dollars

La réalité est toute autre et révèle l'absurdité du concept de PIB (produit intérieur brut) appliqué à une fraction de territoire national  : Mayotte ne produit plus aucun bien manufacturé et doit pratiquement tout importer, y compris même son eau potable depuis une alerte au choléra en 2024 suivie du cyclone Chido. Avec le soutien des pouvoirs publics, quelques exploitants s’essaient à la culture des bananes ou encore des ananas. Par ailleurs, l’agriculture vivrière, destinée pour l’essentiel à l’autoconsommation familiale, continue heureusement de combler peu ou prou la moitié des besoins en manioc, fruits et légumes de saison (source).

La richesse de l'île se ramène de ce fait pour l’essentiel à l'addition des salaires des fonctionnaires, des allocations octroyées aux Mahorais et des revenus des commerçants et des entrepreneurs du BTP qui recyclent l'argent des précédents.

L’île est sous perfusion et le niveau de vie de la population - très confortable pour ce qui concerne les Mahorais, très précaire pour les autres – dépend entièrement du Trésor public. L’afflux d’argent public et d’aides en tous genres, y compris d’associations caritatives et de généreux particuliers, nourrit une corruption massive qui n’épargne pas les élus locaux.

La barge qui relie Mamoudzou (Grande-Terre) à Dzaoudzi (Petite-Terre), (photo : Nicolas Roinsard).

Tous nos témoins l’attestent et Rémi Carayol le confirme : « Aujourd’hui, la corruption gangrène la classe politique mahoraise ainsi qu’une partie de ses hauts fonctionnaires (qui sont d’ailleurs souvent des élus). Les scandales politico-financiers se multiplient : emplois fictifs, détournements de fonds, délits de favoritisme, etc. En mai 2024, plus de trente enquêtes visant des élus étaient en instruction. » Nous en avons eu une illustration récente avec les détournements de l’aide alimentaire qu’a évoqués la presse après le passage du cyclone Chido en décembre 2024 (Le Monde, 14 février 2025).

Selon un rapport de la Cour des comptes en 2022, la dépense publique représente 80 % du « produit intérieur brut (PIB) » de l’île. La fonction publique étatique occupe 41 % des emplois salariés… et la fonction publique territoriale ou de santé sans doute autant. Le salaire annuel moyen d’un enseignant ou d’un fonctionnaire de la territoriale dépasse les 40 000 euros nets. À lui seul, le Conseil général emploie plus de trois mille personnes (Voix du département, 4 décembre 2019), soit le double ou le triple d’un département de taille similaire en métropole.

Quand un fonctionnaire métropolitain est muté à Mayotte, il bénéficie comme les fonctionnaires locaux d'une indexation salariale liée à la cherté des prix, autrement dit d'un supplément de 40% au-dessus du traitement indiciaire de base, mais aussi d'une indemnité d'éloignement ou « indemnité de sujétion géographique » équivalente à plusieurs mois de salaire par an.

Dans l’Éducation nationale, où l’État a de plus en plus de mal à recruter des enseignants compétents malgré les sursalaires, il recourt à des « chasseurs de primes » sans motivation ou à des contractuels sans guère de formation ni d’expérience. Six enseignants sur dix dans le secondaire sont dans ce cas. « Cela peut donner des idées aux responsables nationaux. Avec vingt ans d’avance, Mayotte préfigurerait le sort de la France, » note Rémi Carayol. 

Enfants de Mayotte (Photo : JP Dalbéra, 2017).

Une démographie explosive

Plus objectifs que les critères comptables (PIB/habitant), les critères démographiques illustrent l’attrait que représente Mayotte pour les Comoriens et les autres : Malgaches, Africains, etc.

Voici un tableau comparatif de la mortalité infantile (décès pour mille nourrissons de moins d’un an), de l’indicateur de fécondité (nombre d’enfants par femme) et de l’espérance de vie d’après les chiffres de l’ONU (source) :

  Mortalité infantile Fécondité Espérance de vie
  décès avant un an nombre d'enfants  âge moyen de décès
   sur 1000 naissances par femme  
Comores 30 4,3 67
Madagascar 45 4,1 68
Mayotte 5 4,5 74
La Réunion 7 2,3 82
France (métropole) 3,8 1,6 83

 
Notons que l’espérance de vie à Mayotte est au niveau de la France… en 1980. Mais le plus surprenant ci-dessus concerne la mortalité infantile de Mayotte, plus faible même qu’à La Réunion ! Elle témoigne de l’excellence du système de santé et en particulier de la maternité de Mamoudzou, « plus grande maternité d’Europe » : 7770 naissances en 2022 sur un total de 10795 dans l’île. « 53% des nouveau-nés de 2021 ont au moins un parent français et naissent ainsi Français alors qu’en 2014 la part était de 72% » (source). Sans compter en parallèle une fécondité parmi les plus élevées du monde, plus élevée même qu’aux Comores et à Madagascar.

Mais Mayotte se distingue aussi par une fécondité (nombre moyen d’enfants par femme) parmi les plus élevées du monde, plus élevée même que dans les Comores voisines et à Madagascar. C’est un paradoxe que l’on observe aussi en France métropolitaine où, par exemple, les immigrées marocaines ont une fécondité plus élevée que leurs consœurs restées au pays. Simplement parce qu’elles profitent à plein des avantages financiers, sociaux et sanitaires offerts par la société française.

Avec 320 000 habitants en 2024, Mayotte a une densité de 900 hab./k2. Sa population a été multipliée par cent en deux siècles, depuis l’appropriation de l’île par la France en 1841. C’est une croissance qui se compare à celle du Niger contemporain… ou à celle de la Nouvelle-France (Québec) dans les deux siècles qui ont suivi sa cession à l’Angleterre (1763).

La population de l’île a plus que quadruplé depuis 1985 et 2017 et inclut une moitié d’étrangers légaux ou illégaux venus en majorité depuis la départementalisation de 2011. Les habitants ont le sentiment que leur île serait beaucoup plus peuplée compte tenu des bangas clandestins (maisons de fortune ou abris en tôle) qui poussent comme des champignons. Le chiffre officiel n’en reste pas moins fiable car toutes les naissances sont enregistrées et à partir de leur décompte, l’INSEE évalue sans trop de mal le nombre d’habitants, clandestins inclus.

« La croissance démographique à Mayotte repose sur le dynamisme des naissances, souligne l’INSEE (source). Or celles-ci sont portées pour les trois quarts par les mères nées à l’étranger. Elles ont une fécondité deux fois plus élevée que les mères natives de Mayotte : leur indicateur conjoncturel de fécondité est de 6,0 enfants par femme en 2017 contre 3,5 pour les femmes natives de Mayotte. Sauf évolution forte des comportements de fécondité, l’accroissement à venir de la population mahoraise dépendra donc en grande partie de celle des migrations. »

Pour l’heure, la plus grande partie des étrangers sont d’une part des enfants nés et grandis sur place, qui fréquentent comme il se doit les établissements scolaires, d’autre part des Comoriens et des Sakalavas (Malgaches de la côte) qui se rattachent à des Mahorais par les liens du sang (mariage, fratrie, ascendance).

La maternité de Mamoudzou met au monde chaque année 7000 bébés, dont 80% nés de mères immigrées originaires des Comores, de Madagascar, de toute l’Afrique orientale et jusqu’à la cuvette du Congo. Ces femmes sont pour une grande partie d’entre elles devenues enceintes sur place, par le fait d’un amant mahorais qui a reconnu sa paternité. Aussi ces nouveau-nés de père français sont-ils français d’office sans que le « droit du sol » ait à y voir. Quant à leur mère, elle peut caresser l’espoir de voir son propre statut régularisé après quelques années de clandestinité dans un banga où son amant viendra lui rendre visite de temps en temps.

Pour le futur, l’INSEE avance trois scénarios, soit en prolongeant les mouvements migratoires actuels, soit en pariant sur une baisse des arrivées depuis l'étranger, soit enfin dans l'hypothèse (improbable) d'un solde migratoire déficitaire.

Selon le scénario le plus pessimiste, à soldes migratoire et naturel inchangés, la population de l’île pourrait plus que doubler, pour dépasser les 760 000 habitants en 2050. C’est dans l’hypothèse où l’immigration en provenance des Comores voisines resterait aussi élevée qu’entre 2012 et 2017, avec l’arrivée de nombreuses femmes âgées de 15 à 34 ans et un nombre élevé de naissances. La densité de population dépasserait alors 2 000 habitants au kilomètre carré, faisant de Mayotte le département le plus densément peuplé après Paris et la petite couronne.

Depuis la départementalisation, Mayotte n’attire plus seulement des Comoriens et des Malgaches venus en cousins. Débarquent aussi en nombre croissant des Africains du continent, Congolais, Soudanais ou même Somaliens, convoyés par des passeurs payés à prix d’or. Ces nouveaux flux migratoires de jeunes gens venus de pays en guerre et eux-mêmes accoutumés à la violence font craindre à certains observateurs un risque de guerre civile façon Rwanda 94.

La crainte que les tensions communautaires dégénèrent est dans toutes les têtes. Sur Facebook, des propos xénophobes, des insultes et des menaces de « nettoyage » ont été publiés. « Lors des manifestations contre l’insécurité à Mayotte, en mars, certaines femmes ont brandi des pancartes où il était écrit que si les Comoriens ne partaient pas, ils leur feraient subir le même sort qu’au Rwanda », témoigne une Comorienne dans Le Monde (2 mai 2018).

Au vu du système de santé dont bénéficie Mayotte, on peut comprendre que les Comoriens soient tentés de risquer la traversée dans leurs petits bateaux à moteur, les kwassa-kwassa. Prévus pour cinq à six passagers, ils transportent jusqu’à trente candidats à l’immigration à leurs risques et périls.

« Plus Mayotte se rapproche de la France en matière de services publics, de prestations sociales et autres, plus elle se rapproche des Comores car cela augmente son attraction sur l’archipel et au-delà, puisqu’on assiste désormais à l’arrivée de Malgaches et d’Africains de la zone des Grands Lacs, voire du Yémen », constate Rémi Carayol. Plus fort encore :  « Plus l'île avance dans la départementalisation depuis le début des années 2000, plus elle s'en éloigne. Le législateur doit sans cesse imaginer des dérogations aux textes de lois pour qu'ils ne soient pas complètement (ou pas du tout) appliqués à Maore ».

Et l'on peut se demander jusqu'à quand la France et Mayotte résisteront à cette contradiction insoluble.

André Larané

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La France d'outre-mer
Publié ou mis à jour le : 2025-03-03 08:24:37

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