Nos premiers articles sur Mayotte et les Comores nous ont valu un abondant courrier de la part de lecteurs et Amis d'Herodote.net vivant et travaillant à Mayotte aujourd'hui ou dans les années passées. Nous nous sommes entretenus avec eux sur leur vécu à Mayotte. Voici leurs témoignages téléphoniques ou écrits. Nous les avons repris en l'état et sans commentaires.
J’enseigne dans un lycée professionnel. La plupart de mes élèves sont nés à Mayotte mais aucun n’a encore la nationalité française. Sur une quinzaine, trois sont en voie de régularisation, les autres sont encore dépourvus de papiers d’identité.
Les jeunes Mahorais qui ont la nationalité française évitent les formations professionnalisantes. Ils s’orientent systématiquement vers la fonction publique. Et pour cause…
Ici, un maçon qualifié se fait trente euros par jour (trois euros de l’heure). J’en connais un dont toute la famille a la nationalité française. Lui seul ne l’a pas. Sa mère étant anjouanaise, il est Comorien. À la préfecture, son dossier est régulièrement bloqué par les employés, tous Mahorais. Ainsi, on lui demande un certificat de naissance puis, cinq mois après, un autre document, et quand enfin il apporte ce document, on lui fait savoir que son certificat de naissance est arrivé à expiration…
Dans notre lycée professionnel, le matériel est régulièrement volé, parfois à l’initiative de l’intendant mahorais. Certain jour, j’ai vu des ouvriers dans la cour qui chargeaient dans un camion le matériel électronique que j’utilise pour les travaux pratiques. Je leur ai demandé de le remettre en place et ils se sont trouvés bien embarrassés en me disant qu’ils agissaient à la demande de l’intendant !
Il est courant de voir des vendeuses de boutiques travaillant 40 heures par semaine et payées 250euros/mois, des maçons payés 3 ou 4 euros de l'heure, des nounous 100 ou 150 euros par mois. On pourrait aussi parler de tous les habitats indignes dans lesquels s'entassent les sans papiers pour 80 ou 100 euros par mois. Comme de tous ces jeunes qui se lèvent à 4h ou 5h du matin pour étudier dans des classes surchauffées. Sans compter toutes ces jeunes femmes comoriennes ou malgaches qui arrivent avec une promesse de mariage et qui se retrouvent 2ème ou 3ème maîtresse et laissées à l'abandon avec leur enfant français... Notre voisin, un Mahorais, a ainsi pu faire venir successivement trois femmes malgaches et leur a fait des enfants. Comme il les a reconnus à la naissance, ils sont devenus automatiquement français bien sûr.
Le département a de plus en plus de mal à attirer des fonctionnaires métropolitains, malgré un salaire supérieur de 40% au salaire normal et une prime d’éloignement égale à plusieurs mois de salaire. Il est vrai que les prix, à Mayotte, sont aussi beaucoup plus élevés qu’en métropole, au moins pour ce qui concerne les produits d’importation que les Européens sont accoutumés à consommer. La faute en est aux importateurs et distributeurs qui abusent d’une situation de quasi-monopole, à l’octroi de mer, un impôt aléatoire et arbitraire qui peut être très élevé (sur un livre de 25 euros commandé à la FNAC, l’octroi de mer s’élève à 20 euros environ), mais aussi aux salaires très élevés des fonctionnaires qui tirent les prix à la hausse ! Également au fait que Mayotte ne produit rien.
L’Éducation Nationale a abaissé à Mayotte le seuil d’admission au CRPE (concours de recrutement de professeurs des écoles). C’est afin de pouvoir recruter des enseignants locaux et pallier la défection des enseignants métropolitains.
Mon lycée, à Kahani, est l’un des plus difficiles du département. Dans ma classe de terminale, sur 35 élèves, les deux tiers sont pratiquement illettrés. Les uns et les autres pratiquent un français très pauvre. Entre eux, ils ne parlent jamais français.
Une année, j’ai demandé à mes élèves d’acheter tel et tel manuels pour suivre les cours. L’année suivante, j’ai suggéré aux élèves de s’adresser à leurs aînés pour l’acquisition des manuels. Quelques jours plus tard, ne voyant rien venir, je les ai interrogés et ils m’ont dit que leurs aînés voulaient leur revendre les manuels nettement plus chers qu’ils ne les avaient achetés. Comme je m’indignais de ce comportement, ils m’ont répondu en chœur : « Mais c’est normal ! »
En 1999, à mon arrivée dans l’île, il n’y avait pas d’argent en circulation à l’exception des revenus des fonctionnaires métropolitains. Il y avait encore une agriculture vivrière et de l’entraide. Ensuite, l’argent public qui est arrivé à profusion a dissous tout sens moral dans la population mahoraise.
L’un des commerces les plus florissants est celui des voitures de luxe, SUV et 4x4. Ces grosses voitures stationnent à la sortie de mon lycée. Leurs conducteurs y viennent cueillir des lycéennes qui se livrent pour quelques euros ; étrangères sans papiers, elles ne voient pas d’autre solution pour survivre, elles et leurs proches.
Aujourd’hui, le SMIC est à peu près le même qu’en métropole. Les allocations familiales et le RSA sont quant à eux inférieurs de moitié environ à leur équivalent métropolitain. Mais ces avantages ne profitent qu’aux Mahorais et aux étrangers en situation régulière.
Des gendarmes stationnent en permanence devant mon lycée mais c’est afin de prévenir les rixes sur le hub des cars scolaires. Il m’est arrivé en novembre 2017 de voir une cinquantaine de jeunes encagoulés et armés de machettes en découdre avec des lycéens devant l’établissement. Avant 2020, nous devions évacuer le lycée une fois par semaine environ sous la protection des gendarmes. C’était avant que soit construit un mur d’enceinte de 3,5 mètres de haut surmonté de barbelés.
La corruption est générale et s’étend aux scrutins électoraux. Dans les bureaux de vote, on distribue ouvertement des ailes de poulet (mabawas) aux adultes et de la bière aux jeunes afin d’orienter leurs votes.
Une Mahoraise qui travaille comme femme de ménage dans une mairie à raison de vingt heures par semaine s’est flattée devant moi de gagner… 4800 euros/mois.
Quelques employés de la fonction publique suffisent pour paralyser la préfecture, voire l’île entière. C’est arrivé il y a quelques mois quand une demi-douzaine de grévistes ont fait un barrage sur la seule route qui fait le tour de l’île, sans que la gendarmerie ose les affronter.
Les Mahorais sont très remontés contre les immigrants tant légaux qu’illégaux. Ils sont très remontés aussi contre les personnes nées sur l’île d’un parent étranger, Comorien ou Malgache. C’est le cas de beaucoup de jeunes dont la mère est venue d’Anjouan ou de Madagascar pour combler les désirs d’un Mahorais avant d’être abandonnée avec son enfant.
Je ne vis plus à Mayotte mais à La Réunion où la délinquance des adolescents mahorais et des détenus qui restent à La Réunion après avoir purgé leur peine commence à faire des vagues dans la population et parmi les élus (pour la plupart LFI).
Mayotte n'a rien à faire dans l'ensemble français. L’île fait partie historiquement des Comores et son peuplement témoigne d’échanges migratoires anciens et constants avec notamment Anjouan.
Témoin personnel de la période 1972-1976, j’ai vu comme s'est créé un lobby mahorais très efficace, porté par quelques familles de colons à qui s'est ralliée au fil du temps une partie militante et bruyante de la population locale, et qui a su accréditer un récit romantique et fantasmé sur l'appartenance viscérale à la France, l'abandon par la mère-patrie, etc. Tout ceci a abouti à l'aberration du referendum île par île et à la situation actuelle. Il est incontestable qu'il existe des liens historiques spécifiques entre la France et Mayotte. Ceci n'imposait nullement d'en faire un département français contre nature. Un traité avec la République des Comores, reconnaissant à Mayotte un statut particulier et des droits et garanties spécifiques à la communauté française de l'île, avec un accord de coopération substantiellement doté en matière économique, financière et culturelle eut peut-être évité l'impasse actuelle.
Dans les années 2000, sur injonction des autorités, on a commencé d’intégrer massivement des Mahorais dans la fonction publique
Dans la fonction publique, à Mayotte, les sur-rémunérations ne concernent pas exclusivement les « expatriés », mais l'ensemble de la fonction publique, qu'elle soit d'État, hospitalière ou territoriale. Tout fonctionnaire touche une indexation de 40%, conquises lors du mouvement social de 2011, pour rattrapage de la vie chère et qui tendait à rejoindre ce qui se faisait déjà dans d'autres DOM. D'autre part, cette fonction publique s'est largement « mahorisée », et les m'zungus (« expats » venant de métropole) ne représentent qu'une petite partie des classes les plus aisées de Mayotte.
Les fonctionnaires sont ici certes mieux payés qu’en métropole mais il faut accepter d'y être et c'est loin d'être simple. D’autant qu’on nous contraint d’engager de nombreux Mahorais sans nous interroger sur leurs compétences professionnelles et leur maîtrise de la langue française. Ils sont recrutés sans concours, avec un bon salaire et une carrière assurée. Alors qu’en métropole, chacun doit passer les concours !
La situation s'est dégradée à cause de l'immigration illégale, des principes de l'acquisition de la nationalité, des mineurs isolés, d'une tertiarisation de la société mahoraise qui freine la production agricole endogène et les autres activités professionnelles. En bref, il faut être dans l'administration d'État ou territoriale, où les fonctionnaires sont très très bien payés, ou chez un opérateur téléphonique.
La corruption de la classe politique locale, qui est aussi celle qui détient une grande partie des emplois publics et des avantages qui y sont liés, constitue un handicap essentiel au développement de l'île. Et si on peut qualifier l'État de « colonial » à Mayotte, c'est dans son laxisme avec les élites locales, les plus promptes d'ailleurs à « recaser » les immigrés clandestins et à voter Le Pen.
Pour les Mahorais mais aussi pour tous les immigrants, réguliers ou irréguliers, les Comores sont un repoussoir absolu. Dictature, corruption, misère, injustices. Si peu qu’ils gagnent à Mayotte, les « clandestins » préfèrent cela à un retour aux Comores.
Il s’est constitué à Mayotte une vraie classe moyenne à l’image du directeur informatique de mon entreprise, une personne très compétente formée en métropole.
Le matin et le soir, Mamoudzou connaît des embouteillages monstres. Cela peut surprendre dans une ville d’à peine cent mille habitant et sur une île de taille aussi réduite. Dans les villages, certains lycéens doivent se lever à 4h pour prendre le bus et arriver au lycée pour la rentrée de 7h.
Giscard voulait donner l’indépendance à tout l’archipel des Comores mais lorsque Mayotte a dit non, ce fut un véritable séisme au Palais et du jamais vu dans les annales. Comment pouvait-on refuser d’être indépendant ? Je peux confirmer que le seul argument avancé pour ce refus et que j’ai pu constater sur place en discutant avec la population, c’est que depuis la nuit des temps les Mahorais constituaient une réserve inépuisable d’esclaves des trois autres îles et en particulier de la Grande Comore. En cas de rattachement au reste des Comores, les Mahorais craignaient donc d’être à nouveau exploités et opprimés.
Le témoin ci-après a séjourné à Mayotte en 1975, au sein d’une compagnie de la Légion étrangère et publié ses souvenirs sur le web (source)
Environ 25 000 habitants, pas d’eau courante, pas d’électricité, une épidémie de choléra, quelques cas de typhus. Des instituteurs qui allaient d’un village à l’autre avec leurs rares livres sur la tête, pas de dentiste, seulement le médecin militaire, pas de radiographie, un hôpital dans lequel il pleuvait sur un scialytique sans électricité. On passait, on distribuait, on soignait, on faisait des points de suture.
Des alambics en cuivre de plusieurs mètres de diamètre sous des hangars en ruine, envahis par les lianes au milieu de champs de canne à sucre à l’abandon ou de plantations d’ylang-ylang qui servait de bois pour faire la cuisine.
Les tortues venaient pondre sur les plages, les langoustes se nichaient dans les patates de corail par trois mètres de fond. J’ai entendu chanter quelque chose qui ressemblait plus à Maréchal nous voilà qu’a la Marseillaise, par un jour de rassemblement d’un village autour d’un bambou sur lequel le chef hissait un drapeau tricolore cousu avec des tee-shirts. Les enfants de 10 ans n’avaient jamais vu un homme blanc.
Une population insouciante, heureuse, le matriarcat. Les femmes possédaient la terre, cultivaient les champs, s’enduisaient d’huile de coco. Les hommes faisaient la « palabre », sortaient à la pêche quand il faisait beau, allaient à la mosquée le jour et aux séances de sorcellerie la nuit. S’il y avait trop de poisson, ils le rejetaient à la mer, car pas de moyen de conservation.
C’était un petit paradis, malgré l’enfer des maladies, la malnutrition, l’espérance de vie entre 30 et 50 ans et un petit cyclone de temps en temps.




L'enquête mahoraise : paroles de témoins









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