Mayotte et les Comores

L'Union des Comores, paradis des mercenaires et des coups tordus

Les quatre étoiles du drapeau de l?Union des Comores, réprésentent chacune une île de l?archipel, dont Mayotte.Colonie française jusqu’en 1975, l’archipel des Comores a été à cette date fractionné entre Mayotte, restée dans le giron de la France, et les trois autres îles, plus à l’Ouest, devenues indépendantes sous le nom d'Union des Comores : Anjouan, à 70 km de Mayotte, Mohéli et la Grande Comore sur laquelle se trouve la capitale du nouvel État, Moroni, cent mille habitants.

L’État comorien a trois langues officielles : le comorien ou shikomor (une langue proche du swahili, la langue de l’Est africain), le français et l’arabe. Le pays compte 940.000 habitants en 2023, sur une superficie totale de 2236 km2, soit une densité de 420 habitants/km2. 

Une indépendance précipitée

Après le référendum du 22 décembre 1974 par lequel les Comoriens ont revendiqué l’indépendance de l’archipel, le président du Conseil territorial des Comores, Ahmed Abdallah, se lasse des tergiversations du Parlement français sur le statut de Mayotte.

Le 6 juillet 1975, il proclame unilatéralement l’indépendance des Comores, à l’exception de Mayotte que les dirigeants du nouvel État ne vont avoir de cesse de revendiquer, en vertu du principe onusien selon lequel les frontières héritées de la colonisation sont intangibles.

Mais quatre semaines plus tard, le 3 août, il est renversé par un dénommé Ali Soilihi associé à Prince Saïd Mohamed Jaffar, lequel est en contact avec des dirigeants de la droite française dont le député gaulliste Michel Debré !

Le temps des mercenaires

Dès lors, l’archipel va entrer dans une instabilité chronique dont il n’est pas sorti, d’une part du fait de l’incompétence et de la corruption des dirigeants et de l’oligarchie comorienne, d’autre part du fait de l’immixtion dans les affaires comoriennes des dirigeants de Mayotte et la France que l’artiste comorien Soeuf Elbadawi présente comme « l’antichambre des coups de pute dans ce pays » (Rémi Carayol).

Bob Denard (1929-2007).Les choses ne traînent pas avec à la manœuvre Bob Denard, un baroudeur né en 1929 à Bordeaux. C’est un mercenaire habitué des coups tordus en Afrique (Katanga, Bénin, etc.).  

Dès le mois suivant, le 5 septembre 1975, il atterrit avec quelques soldats de fortune et des armes. Bénéficiant de l’aval de Paris, il traque Abdallah, lequel est envoyé en France.

Trois ans plus tard, le 13 mai 1978, Bob Denard récidive avec l’aval de René Journiac, successeur de Jacques Foccard à la tête de la cellule « Françafrique » de l’Élysée. Cette fois, il dépose Ali Soihili et… replace Abdallah à la présidence !

Soucieux de s’établir à l’approche de la cinquantaine, Denard obtient d’Abdallah, devenu son complice, le commandement de la Garde présidentielle, six cents hommes supervisés par une trentaine de mercenaires français.

Résidence de Bob Denard aux Comores.

Ils installent un régime de terreur et, pour leur plus grand profit, font de Moroni une porte dérobée par laquelle l’Afrique du sud, encore sous le régime de l’apartheid, contourne l’embargo dont elle fait l’objet.

Cette histoire qui semblerait sortie d’un roman de Kipling tourne à la tragédie le 27 novembre 1989, avec l’assassinat du président Abdallah sous les yeux de Denard et sans doute avec sa complicité. Peut-être le mercenaire craignait-il d’être lâché tant par son vieux complice Abdallah que par Paris et Pretoria ?

Said Mohamed Djohar (1918-2005).L’année suivante a enfin lieu une élection régulière avec le soutien de la France. Saïd Mohamed Djohar est élu. Mais il est renversé cinq ans plus tard, le 27 septembre 1995, par… Bod Denard, de retour en Zodiac avec une trentaine d’hommes !

Une fois Djohar écarté, la France envoie six cents militaires à Moroni pour déloger les mercenaires (opération Azalée). Denard, jugé et condamné avec sursis, s’offrira une retraite bien méritée dans son Bordelais natal !

Selon Rémi Carayol, le gouvernement français lui-même se serait servi de Denard pour écarter Djohar par le fait que celui-ci s’irritait de l’instauration entre les Comores et Mayotte du « visa Balladur ».

Bob Denard le 5 octobre 1995 avant son arrestation lors de l'opération Azalée réalisée aux Comores par l'armée française.

Fuir l’enfer vaille que vaille

Avant 1995, les Comoriens pouvaient se rendre librement à Mayotte avec un laissez-passer théoriquement limité à trois mois. Du fait de la misère, de l’absence de débouchés et plus encore de l’incurie et de la corruption de l’administration et de la classe politique, de plus en plus de Comoriens en usaient pour s’expatrier, au moins temporairement. Certains Anjouanais allaient ainsi travailler à Mayotte la journée et revenaient le soir dormir chez eux. 

À Mayotte, des tensions n’avaient pas tardé à surgir au point que les autorités françaises devaient protéger les campements d’immigrants contre les opérations de « décasage » menées  par les Mahorais. Pour tenter d’y remédier, le Premier ministre français Édouard Balladur et le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua instaurent le 18 janvier 1995 un visa territorialisé destiné aux Comoriens et qui ne permet à ceux-ci que de se rendre sous conditions à Mayotte.

Le « visa Balladur » instaure une frontière artificielle entre des populations très similaires et habituées à des contacts très fréquents, avec un effet inverse à celui recherché : il encourage en effet les habitants des Comores à s’installer durablement à Mayotte !

« La procédure, très complexe, a poussé des milliers de Comoriens à s’aventurer dans la traversée clandestine et mortifère depuis les côtes anjouanaises, où les filières d’immigration illégale ont profité de la frontière administrative pour prendre racine. Selon un rapport du Sénat français en 2012, entre 7 000 et 10 000 personnes ont péri dans l’océan Indien depuis 1995. «Visa Balladur, génocide légalisé», résume un panneau sur une place de Mutsamudu, la capitale anjouanaise » (Ghalia Kadiri, Le Monde, 4 mai 2018).

Chape de plomb sur les Comores

Saïd Mohamed Djohar, le premier président des Comores qui ait été normalement élu a été donc démis en 1995 suite à un coup bas de Paris.

Portrait officiel du président Mohamed Taki Abdoulkarim (1936-1998).Le 25 mars 1996 est élu son successeur, Mohamed Taki Abdoulkarim. Il mène une politique d’islamisation brouillonne qui aggrave le dénuement des habitants. Il décède deux ans plus tard dans des circonstances non élucidées et après quelques mois d’instabilité, un coup d’État amène au pouvoir le colonel Azali Assoumani le 30 avril 1999.

Il s’engage à instaurer une « présidence tournante » entre les trois îles de l'archipel et fait mine de se retirer en 2006 mais c’est pour se faire réélire dans des conditions douteuses en 2016 et en 2019. 

Azali Assoumani en 2023.Depuis lors, « les militaires font régner la terreur dans ce pays gangrené par la corruption, où les services publics sont pour ainsi dire à l’arrêt, notamment dans le domaine de la santé. Pour survivre, il faut partir, ou envoyer un proche travailler à l’étranger, le plus souvent à Mayotte » (Le Monde, 8 novembre 2022).

L’aggravation des pénuries et de l’insécurité aux Comores a contribué à accélérer les flux d’émigration. Dès les années 2000, à Mayotte, on s’émeut devant le grand nombre d’enfants livrés à eux-mêmes. Leurs parents, expulsés par la PAF (police aux frontières) ont choisi de les abandonner dans l’espoir qu’ils s’en sortent mieux qu’eux-mêmes !

Il s’ensuit que la France métropolitaine compte d’ores et déjà une diaspora d’environ trois cent mille Comoriens (et Mahorais) dont la moitié sont établis à Marseille, ce qui fait de la cité phocéenne la première ville comorienne du monde !

André Larané

Épisode suivant Voir la suite
La France d'outre-mer
Publié ou mis à jour le : 2025-02-26 11:39:26

Aucune réaction disponible

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire

Histoire & multimédia

Nos livres d'Histoire

Récits et synthèses

Jouer et apprendre

Frise des personnages