Mayotte et les Comores

Une indépendance bâclée

Au temps de la colonisation française, la Grande Comore et sa capitale, Moroni, étaient la partie la plus avancée de l’archipel des Comores. Mayotte en était le « vilain petit canard ». Très peu d’habitants y parlaient français et il n’y avait pas de colons sur la Grande-Terre sauf à Mamoudzou, face au « Rocher » (la Petite-Terre). L’administration était concentrée sur cet îlot relativement abrité, à Dzaoudzi.

La colonie était devenue en 1946 un territoire d’outre-mer (TOM) relativement autonome, comme les possessions françaises du Pacifique. Le 14 mai 1958, l’Assemblée territoriale, au sein de laquelle les Mahorais étaient minoritaires, réclama le transfert de la capitale administrative de Dzaoudzi à Moroni (Grande Comore). 

Ce fut le début des ennuis pour Mayotte. Les notables de l’île y virent une menace pour leur statut et leur patrimoine. Georges Nahouda, issu d’une famille de planteurs de l’île Sainte-Marie, possession française sur la côte orientale de Madagascar, réunit plusieurs centaines d’entre eux dans un « Congrès des notables » et tous s’engagèrent à militer pour la départementalisation de Mayotte. Cela dès le 2 novembre 1958 !

Plutôt se soumettre à Paris qu’à la Grande Comore et Moroni !

Marcel Henry reprit le combat de son oncle Georges Nahouda avec à ses côtés Pierre Pujo, membre de l’Action française (royaliste) et nostalgique de la grandeur française. À Dzaoudzi, l’hôtel du Rocher, propriété de la famille Henry, devint le QG des partisans du maintien dans la République française. Leur détermination fut renforcée par l’indépendance douloureuse de l’Algérie et celle de Madagascar - et de l’île Sainte-Marie, française depuis 1750 -.

Marcel Henry (1926-2021), ancien sénateur de Mayotte. En 1963 est fondé le Mouvement populaire mahorais (MPM). Marcel Henry rassemble autour du projet de départementalisation des partisans musulmans, les « soroda » (« soldats » en mahorais).

Il fait aussi entrer dans son mouvement des femmes délaissées par leur époux. Fonctionnaires dans l’administration territoriale, ceux-ci ont dû quitter Dzaoudzi et abandonner femme et enfants pour travailler à Moroni, dans la Grande Comore, devenue la capitale du territoire ! Ces militantes, qui veulent avant tout voir leur mari revenir à Dzaoudzi, sont appelées les « chatouilleuses » car elles malmènent et agressent les orateurs du camp indépendantiste jusqu’à les faire battre en retraite !

Marcel Henry convainc le président du Sénat Alain Poher ainsi que des caciques du gaullisme de maintenir Mayotte au sein de la République, pour la plus grande gloire de la France. Parmi ces derniers, il y a le député de La Réunion Michel Debré et le ministre des DOM-TOM Pierre Messmer qui déclare le 30 janvier 1972 à Dzaoudzi : « Mayotte, française depuis cent trente ans, peut le rester autant d’années si elle le désire. »

Portrait officiel du président Abdallah de la République Fédérale Islamique des Comores.Arrivent les élections présidentielles de 1974. Elles donnent lieu à un duel magistral entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Ahmed Abdallah, riche homme d’affaires de l’île d’Anjouan et président du Conseil territorial des Comores, négocie le projet d’indépendance avec le gouvernement français et obtient habilement une promesse écrite de chacun des deux favoris de la présidentielle.

Il s’ensuit la loi du 23 novembre 1974 qui prévoit de demander aux électeurs comoriens si « les populations des Comores souhaitent choisir l’indépendance ou demeurer au sein de la République française » (sous-entendu : sous le statut de territoire d’outre-mer hérité de la loi de 1946). Notons que les partisans du vote île par île ont subrepticement modifié le texte initial de la loi en remplaçant « la population des Comores » par « les populations des Comores. » Comme quoi le diable se niche dans les détails…

Le référendum pour l'indépendance des Comores se tient le 22 décembre 1974. Il invite les Comoriens à répondre à la question : « Souhaitez-vous que le territoire des Comores devienne indépendant ? »

Si le résultat ne fait guère de doute dans les trois îles occidentales, il en va autrement à Mayotte où s’agite le lobby anti-indépendantiste, actif tant sur l’île qu’à Paris, dans les cercles du pouvoir. Dans la presse métropolitaine, il ne craint pas de justifier son choix en prétendant que la population de Mayotte serait tout à fait distincte de celle des autres îles et même majoritairement catholique (cela a été écrit !).

Il y a 161 421 votants sur 172 660 électeurs inscrits. 153 158, soit au total 95%, se prononcent pour l'indépendance. 8 162 votent non. Mais à Mayotte même, 8000 votants sur 12 452, soit 63%, se prononcent contre l’indépendance. 4 300 font le choix de l'indépendance et 4 500 s’abstiennent.

Soulignons qu'à ce stade, les Mahorais se sont prononcés à 63% contre le rattachement à un État comorien qui aurait pour capitale : Moroni (Grande-Comore) et pour président : Ahmed Abdallah (Anjouan). L’idée d’une départementalisation n’effleure que la minorité instruite et francophone qui milite pour cela.

Des scrutins en violation du droit international

Les résultats du référendum donnent lieu à de virulents débats à l’Assemblée.  Alain Vivien craint l’éventualité d’une « balkanisation » car « ces îles ont tout de même une indéniable communauté culturelle. Quant à leur solidarité économique, elle parait évidente. » Max Lejeune rétorque en présentant les Mahorais comme un peuple distinct des autres Comoriens : « Une des îles, Mayotte, a manifesté, je le répète, sa volonté de rester au sein de la République française. Si le Parlement ne reconnaissait plus ce droit au peuple mahorais, il se déjugerait et il nierait, pour la première fois, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Nous n'avons pas le droit d'abandonner 38 000 citoyens de la République française qui souhaitent le rester ! »

Victor Sablé invoque quant à lui le droit international et les recommandations de l’ONU et de l’Organisation de l’Unité Africaine : « Les questions de souveraineté territoriale et d'espace vital des Etats du tiers monde ont toujours été réglées non par référence à la situation précoloniale, mais conformément aux recommandations de l'organisation des Nations Unies — reprises et confirmées par l'organisation de l'unité africaine — respectant les frontières établies par les anciennes puissances coloniales à la date de l'accession de ces Etats à l'indépendance. Chaque fois que cette méthode a été transgressée, sous la pression de rivalités intérieures ou d'intrigues étrangères, des conflits parfois sanglants ont éclaté… » L’allusion à la guerre du Biafra (1969) est dans toutes les têtes.

Et il ajoute :« Il est vrai que, de nos jours, la mode intellectuelle tend à souligner les antinomies plutôt que les similitudes entre les peuples. Mais ne peut-on craindre que, de proche en proche, la primauté donnée aux motivations ethniques ne devienne rapidement un encouragement au racisme, cause de tant de révoltes et de tant de guerres que nous avons eu à déplorer jusque dans un passé récent ? »

Le Parlement, embarrassé, décide in fine de faire fi de la légalité internationale et exige que la future Constitution des Comores soit approuvée île par île. Le président Valéry Giscard d'Estaing ne s'y oppose pas et le Conseil constitutionnel reste aveugle à cette violation délibérée du droit.

Irrité par les tergiversations de Paris et ces débats parlementaires, Ahmed Abdallah n’attend pas que soit fixé le sort de Mayotte. Il proclame sur un coup de tête l’indépendance des Comores le 6 juillet 1975. Mais moins d'un mois plus tard, le 3 août 1975, il est renversé. Trop tard pour changer le cours des choses.

Les Nations unies dénoncent la tentation française de violer les frontières issues de la colonisation : la résolution 3385 du 12 novembre 1975 réaffirme « la nécessité de respecter l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores, composées des îles d’Anjouan, de la Grande-Comore, de Mayotte et de Mohéli » (cette résolution va être rappelée d’année en année à la France jusqu’en 1994, date à laquelle elle sera oubliée).

Le Parlement français vote en conséquence la loi n° 75-1337 du 31 décembre 1975 dont l'article 1er prévoit que la population de Mayotte sera appelée à se prononcer sur son appartenance au nouvel État comorien ou à la République française.

Le 8 février 1976, l'indépendance est rejetée à la quasi-unanimité des votants. Les Mahorais n’ont plus du tout envie de retrouver la pétaudière comorienne et préfèrent la tutelle lointaine de Paris, assortie de plantureuses aides, à celle de Moroni.

Réinterrogés sur le statut dont ils souhaiteraient être dotés, ils rejettent le 11 avril 1976 le statut de territoire d'outre-mer. En conséquence, la loi n° 76-1212 du 24 décembre 1976 érige Mayotte en collectivité territoriale sui generis, sur le fondement de l'article 72 de la Constitution qui rappelle le caractère temporaire de ce régime.

Il est possible que la Marine nationale se soit réjouie de conserver un port au milieu du canal du Mozambique, une façon de compenser la perte en 1972 de la base navale de Diego-Suarez, à la pointe septentrionale de Madagascar…

François Mitterrand, élu à la présidence de la République sur ces entrefaites, ne se presse pas d’intervenir et c’est seulement son successeur Jacques Chirac qui va reprendre langue avec le lobby mahorais en lui promettant la départementalisation.

Panneau à Mamoudzou (photo : Nicolas Roinsard).On en est encore loin ! Par un fait significatif, quand le Premier ministre Jacques Chirac se rend aux Comores en 1986, son discours à Mayotte doit être traduit en shimaore alors qu’à Moroni, on n’éprouve pas la nécessité de le traduire…

C’est qu’à Mayotte, les efforts de développement ne vont réellement débuter que quinze ans après la séparation, soit en 1990. À cette date, écrit Rémi Carayol, « 90% de la population ignore la langue française, la quasi-totalité respecte le droit coutumier d’inspiration islamique, et l’économie est encore largement agraire et non monétarisée. Comme durant l’ère coloniale… Un exemple parmi d’autres : la scolarisation obligatoire des enfants de plus de six ans n’a été imposée qu’en 1986, et les premières écoles maternelles ne sont apparues qu’en 1993. »

En dépit de ces retards, un projet prévoyant la création d’une « collectivité départementale » est approuvé par les Mahorais à 72,94% le 2 juillet 2000. Enfin, par le référendum du 29 mars 2009, les Mahorais votent à 95% pour la départementalisation de leur île.

Une départementalisation hasardeuse

Notons qu’à aucun moment, les citoyens français n'ont été consultés sur adjonction de Mayotte à la République, en dépit de ce que cela allait leur coûter. Un mariage de cette sorte ne peut se satisfaire d'un référendum unilatéral. Il requiert normalement l'assentiment des deux partenaires, sans compter qu'il doit être agréé par la communauté internationale avec un traité en bonne et due forme (ainsi en alla-t-il par exemple de l'annexion de Nice et la Savoie par la France en 1860).

Justement, sitôt après la création officielle du 101e département, le 31 mars 2011, un vigoureux mouvement social contre la vie chère embrasa l’île. À partir du 27 septembre 2011, la grève fut quasi-générale avec, presque tous les jours pendant deux mois, des manifestations et des barrages sous le slogan « Mabawas nachouké ! » (« Ailes de poulet moins chères ! »).

Émeute contre la vie chère à Mayotte en octobre 2011.

Cette révolte des « mabawas » tire son nom des ailes de poulet fournies par les abattoirs industriels d’Afrique du sud et du Brésil et devenues l’aliment de base des Mahorais pauvres, avec la farine, le riz, le sucre, le lait, les tomates… Elle inaugure une succession sans fin de mouvements sociaux dans la fonction publique pour des primes de vie chère, la mise à niveau des statuts et la mise à niveau des conditions de vie par rapport à la métropole…

« Comment a-t-on pu croire, ou faire semblant de croire, qu’une île de l’océan Indien appartenant au monde swahili, en petite partie francophone et à 98% musulmane, allait devenir par un coup de baguette magique un département français ? » se demande l’africaniste Bernard Lugan.

Mosquées de Sada (centre-ouest dede Mayotte) et de Mtsapéré à Mamoudzou.

Mayotte est aujourd’hui un département français dans lequel les fêtes musulmanes sont chômées, les horaires de travail alignés sur ceux du ramadan et où un statut personnel dérogatoire au code civil et à la laïcité, très proche de la charia, autorise encore la polygamie ainsi que la répudiation des femmes. C’est un département dans lequel les habitants peuvent pour quelque temps encore conserver leur statut personnel, la justice leur étant alors rendue par des magistrats français, non selon le droit français, mais conformément au droit coutumier. C'est surtout un département miné par une très grande pauvreté, des inégalités extrêmes et une discrimination « systémique » entre une moitié de privilégiés dotée de la citoyenneté française et une autre moitié qui en est privée en dépit d'une totale identité ethnique. 

Peut-être la départementalisation demeurera-t-elle dans l'Histoire comme le legs le plus coûteux et le plus lourd de conséquences de la présidence Sarkozy. C'est aussi un échec de la classe politique et de la haute administration française qui n'ont pas entrevu l'impasse (à de rares exceptions comme le diplomate Stéphane Hessel qui s'était opposé en vain au référendum de 1974). C'est enfin une bombe à retardement : on n'ose imaginer ce qu'il adviendra si l'État doit un jour prochain déployer l'armée pour ramener un semblant d'ordre dans ce minuscule territoire.

André Larané

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La France d'outre-mer
Publié ou mis à jour le : 2025-02-26 10:38:25

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