Le 6 février 1934, le radical Édouard Daladier présente à la Chambre des députés son nouveau gouvernement.
C'est le prétexte à une violente manifestation antiparlementaire autour du Palais-Bourbon. Les affrontements avec les forces de l'ordre font au total une trentaine de morts et plus d'un millier de blessés.
Ce traumatisme fait trembler la République et suscite en définitive l'union des socialistes et des communistes, jusque-là refusée par ces derniers. Elle va conduire deux ans plus tard à la victoire du Front Populaire...
Fracture politique
Dans le courant de l'année 1933, les manifestations de paysans, chauffeurs de taxis, anciens combattants, etc., se multiplient dans une France frappée par la crise consécutive au krach de 1929.
Là-dessus se greffe le scandale du Crédit municipal de Bayonne qui se solde par la découverte du cadavre de son maître d'oeuvre, l'escroc, Alexandre Stavisky, le 8 janvier 1934 à Chamonix.
L'opinion publique soupçonne des ministres et des députés d'avoir trempé dans ses combines. Quatre députés radicaux et francs-maçons sont, il est vrai, compromis dans le scandale.
Le Président du Conseil Camille Chautemps refuse la constitution d'une commission d'enquête parlementaire mais il est contraint de démissionner sous la pression de l'opinion. Édouard Daladier, issu comme lui du parti radical, est pressenti le 30 janvier par le président de la République Albert Lebrun pour le remplacer à la tête du gouvernement.
Mais il ravive la méfiance de l'opinion en annonçant le 3 février la mutation du préfet de police Jean Chiappe, suspect de mansuétude à l'égard des « ligues ». Ces ligues - mouvements politiques de masse - rassemblent les mécontents de tout poil. Elles se sont multipliées à droite comme à gauche, en marge des partis parlementaires, à la faveur de la crise économique.
Elles bénéficient du soutien de trois hebdomadaires influents de droite ou d'extrême-droite : Gringoire (600 000 lecteurs), Candide (Pierre Gaxotte, 300 000 lecteurs), Je suis partout (Robert Brasillach, 100 000 lecteurs).
Elles bénéficient aussi du soutien d'un nouveau-venu, Philippe Henriot (45 ans), élu député de Bordeaux quelques mois plus tôt. Militant catholique très marqué à droite, antirépublicain, antimaçonnique et antisémite, excellent orateur au demeurant, il a appelé trois fois en janvier 1934, à la tribune de la Chambre des députés, à « balayer la République » (sous l'Occupation, bien plus tard, il mit sa voix au service de Radio-Vichy).
Manifestation hétéroclite
En signe de protestation, les ligues appellent à manifester le jour même de l'investiture de Daladier, à Paris, place de la Concorde, en face de la Chambre des députés (le Palais-Bourbon).
Parmi les organisateurs de la manifestation figure l'association d'anciens combattants Les Croix-de-Feu présidée par le lieutenant-colonel comte François de La Roque (49 ans). Leur nom vient de l'appellation donnée aux combattants décorés pour une action d'éclat en première ligne pendant la Grande Guerre.
Inspiré par le christianisme social, hostile à toute forme de racisme et d'antisémitisme, La Rocque prône un régime de type présidentiel. Combattant émérite, homme de conviction et orateur remarquable, il est adulé par les 300 000 adhérents de son association, anciens combattants et fils ou parents d'anciens combattants.
Les Croix-de-Feu constituent le groupe le plus nombreux de la manifestation.
Sont aussi présents la ligue monarchiste Action française, la ligue des Jeunesses patriotes fondée en 1924 par Pierre Taittinger, conseiller municipal de Paris ainsi que le groupe Solidarité française du parfumeur François Coty, émule de Mussolini, et même une Fédération des contribuables !
À côté de ces groupes orientés à droite ou à l'extrême-droite, on relève la présence d'un mouvement communiste, l'Association républicaine des anciens combattants (ARAC), ainsi que des sympathisants socialistes et communistes venus à titre individuel.
Au total guère plus de 30 000 manifestants dont une forte majorité d'anciens combattants. Tous se mobilisent sur le thème : « À bas les voleurs ! » et réclament davantage de civisme, d'honnêteté...
Dans l'Europe des années 1930, la haine de la démocratie parlementaire est le point commun aux extrémistes de droite comme de gauche. On en jugera par cette litanie publiée dans la revue La Conquista del Estado du 4 juin 1931, par Ramiro Ledesma :
Longue vie au nouveau monde du XXe siècle !
Longue vie à l'Italie fasciste !
Longue vie à l'URSS soviétique !
Longue vie à l'Allemagne de Hitler !
Longue vie à l'Espagne que nous ferons !
À bas les démocraties bourgeoises parlementaires ! (cité par Bartolomé Bennassar, La guerre d'Espagne et ses lendemains, Perrin, 2004)
Tragique manifestation
La manifestation débute vers 18h sur la rive gauche de la Seine, entre le théâtre de l'Odéon et le Palais-Bourbon. Dès que se produisent les premières échauffourées avec la garde mobile, les Croix-de-Feu se dispersent rapidement à l'appel du lieutenant-colonel de La Roque.
Celui-ci n'entend pas occuper le Palais-Bourbon, où siègent les députés. Pour lui comme pour les anciens combattants et les autres manifestants, il s'agit seulement, si l'on peut dire, de dénoncer la corruption et l'incurie des parlementaires. « Il n’y a aucune volonté de prise de pouvoir ni de coup d’État fasciste, » souligne l'historien Olivier Dard.
Mais le nouveau préfet de police, Adrien Bonnefoy-Sibour, n'a pas pensé à bloquer les rues et les ponts qui mènent de l'autre côté de la Seine, vers la place de la Concorde. Les manifestants, refoulés par les forces de l'ordre, en profitent pour se regrouper sur l'immense esplanade de la Concorde où rien n'a été prévu pour les contenir.
Comme les forces de l'ordre tentent à la hâte de disperser les manifestants, ceux-ci les agressent avec tout ce qui leur tombe sous la main : mobilier urbain, matériaux de chantier, etc. Là-dessus, vers 19h30, des groupes en bonne partie issus de Solidarité française se dirigent vers le pont de la Concorde où les attendent les forces de l'ordre. Ils tentent de forcer le passage.
C'est alors que la manifestation dégénère. La Garde mobile tire à balles réelles et les premières victimes tombent, ce qui a pour effet d'attiser la fureur de la foule. Les affrontements se prolongent tard dans la nuit. Dix-huit manifestants et badaux sont tués ainsi qu'un policier. On compte plus d'un millier de blessés, notamment parmi les forces de l'ordre. Pour ne rien arranger, la rue de Rivoli est saccagée par des bandes en marge de la manifestation.
Dès le lendemain, la gauche parlementaire appelle au rassemblement des forces progressistes. Trois jours plus tard, le 9 février, une contre-manifestation à laquelle participent les socialistes et les communistes dégénère à son tour et fait neuf morts. D'autres manifestations ont encore lieu en province le 12 février.
Le président du Conseil Édouard Daladier, qui a été porté au pouvoir par la majorité socialiste et radicale élue en 1932, cède malgré tout la place dès le 7 février à l'ancien président de la République Gaston Doumergue (71 ans), beaucoup plus consensuel bien que radical-socialiste et franc-maçon. Dans le nouveau gouvernement d'union nationale entrent Édouard Herriot et les chefs de la droite battus deux ans plus tôt, dont André Tardieu.
Les militants socialistes et communistes croient voir dans les émeutes du 6 février et le changement de gouvernement une tentative de coup d'État fasciste. Ils ont poussé leurs chefs à s'unir pour faire front à la droite et gagner les prochaines élections législatives. Leurs aspirations rejoignent le calcul de Staline.
Le dictateur soviétique s'inquiète de l'accession au pouvoir de Hitler en Allemagne l'année précédente. Il craint une contagion des régimes anticommunistes en Europe. Pour la prévenir, il demande aux chefs des partis communistes réunis au sein de l'Internationale communiste, le Komintern, de faire alliance avec les autres partis de gauche, y compris les partis socio-démocrates ou socialistes abhorrés.
C'est ainsi que se constituent en France et en Espagne des alliances électorales appelées Fronts Populaires. Elles vont gagner les élections législatives de 1936.
De son côté, Gaston Doumergue tente de rendre à l'exécutif l'autorité qu'il a perdue depuis la « Crise du Seize-Mai » 1877 face à un Parlement devenu omnipotent. Mais il doit renoncer dès l'automne et Pierre-Étienne Flandin lui succède le 8 novembre 1934 à la tête d'un gouvernement centré sur le parti radical.
Le 10 janvier 1936, deux ans après les tragiques dérapages du 6 février 1934, sous le gouvernement de Pierre Laval, les députés votent une loi autorisant la dissolution des ligues hostiles à la République.
Bien que les Croix-de-Feu aient peu de chose à voir avec celles-ci, le comte de La Rocque dissout son mouvement et crée un nouveau parti, le Parti Social Français (PSF), d'inspiration chrétienne-démocrate. Il va progresser jusqu'à rassembler un million de militants et devenir le premier parti de France. Mais la guerre et l'invasion allemande ne lui permettront pas d'accéder au pouvoir.
Par ailleurs, à l'extrême-droite, les déceptions des royalistes de l'Action Française et des anciens ligueurs suscitent le développement d'une association secrète anti-républicaine, connue sous le nom de Cagoule.
La Cagoule est un mystérieux mouvement politique né après les émeutes du 6 février 1934. De son vrai nom CSAR (Comité secret d'action révolutionnaire), cette association secrète d'anciens royalistes et de ligueurs d'extrême-droite fut ainsi surnommée par la presse. Elle se montra très active à partir de 1935 et de l'ascension du Front Populaire, sous la direction du polytechnicien Eugène Deloncle. La Cagoule se proposait de renverser la République, qualifiée avec mépris de « gueuse », en fomentant une révolution par le haut.
Bénéficiant de l'aide financière de plusieurs industriels dont Eugène Schueller, fondateur de L'Oréal, la Cagoule projeta d'installer à la tête de l'État le maréchal Philippe Pétain... Il est vrai que le héros de Verdun était dans les années 1930 le Français le plus populaire. Sous l'Occupation allemande, ses membres rejoignirent, qui la Résistance, qui la Collaboration.
Bibliographie
Février 34, l’affrontement (Olivier Dard et Jean Philippet, Fayard, janvier 2024).














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Voir les 6 commentaires sur cet article
jutré (05-02-2014 23:36:34)
Cette journée du 6 février 34 a vraiment marqué les esprits. Quelques remarques : Sauf erreur de ma part, c'est peu après cette journée que le premier FRONT NATIONAL a été créé. Les organi... Lire la suite
PdlB (05-02-2014 21:41:51)
La journée du 6 février 1934 a eu un réel effet sur la gauche. La violente manifestation antiparlementaire va peut-être faire trembler le personnel politique mais elle a surtout permis de servir d... Lire la suite
h2b (05-02-2014 17:12:08)
A la manifestation "jour de colère" il n'y avait personne d'extrême gauche; merci de rectifier votre article, ou alors pour un site d'histoire, ça ne fait pas sérieux !