Le combat judiciaire

« Jugement de Dieu »

La foule accourue était immense. Composée de nobles pimpants et de vilains pieds-nus, la cohue était en liesse. Tous buvaient et mangeaient en attendant le spectacle. Qu’attendaient-ils ? Suivant un arrêt du Parlement de Paris, et en accord avec la volonté expresse du jeune roi de France Charles le Bien-Aimé (qui deviendra Charles VI le Fou !) la foule attendait un combat judiciaire sans merci entre le chevalier normand Jean de Carrouges et un écuyer normand nommé Jacques Le Gris. C’était un samedi, le 29 décembre 1386, à Paris.

Enluminure représentant le duel opposant Jacques Le Gris et Jean de Carrouges, Recueil des chroniques d’Angleterre, Jean de Wavrin, 1480.Quelques milliers de spectateurs assistaient à ce duel, y compris le roi de France, la reine Isabeau de Bavière et toute la cour. Après les plaidoiries, les rites religieux, les cris des hérauts, les sons aigus des trompettes luisantes, les inspections du maréchal et du connétable et l’entrée en lice des deux combattants, le combat commença. Les deux combattants apparurent, couverts d’armures en fer et montés sur des destriers caparaçonnés. Un seul allait survivre à cette épreuve. Ce fut le dernier duel judiciaire autorisé par le Parlement de Paris… 

Ce combat entre Jean de Carrouges et Jacques Le Gris a inspiré un livre (The Last Duel, Eric Jager, Random House, 2004) et un film à grand spectacle (Le Dernier Duel, Ridley Scott , 2021). Bien que conforme au droit de l’époque, ce combat reste malgré tout de nature exceptionnelle étant donné les spécificités de l’affaire Carrouges-Le Gris et l’époque à laquelle il a eu lieu.

Greg Cook

Duel judiciaire entre le maréchal Wilhelm von Dornsberg et Theodor Haschenacker sur le marché du vin d’Augsbourg (1409).

Le « Jugement de Dieu » (ou ordalie)

La longue tradition du duel judiciaire du Moyen Âge nous apprend beaucoup sur la diversité et l’évolution du droit féodal. Elle nous renseigne également sur le caractère humain et son intense besoin de conserver l’honneur et la réputation.

L'épreuve du feu devant l'empereur Otton III, Dirk Bouts,, vers 1470, Bruxelles, musée Royal des Beaux-Arts.Le combat judiciaire a des origines très anciennes. On en trouve des traces explicites dès 502, dans la Gombette, célèbre recueil de lois du roi de Bourgogne Gondebaud (ou Gundobad). C'est une forme parmi d'autres du Judicium Dei, ou « Jugement de Dieu », aussi appelé ordalie, d'après un vieux mot du latin médiéval qui désigne une épreuve.

Dans le cas d'un différend entre deux personnes, l'ordalie prend la forme d'un duel. Dans le cas d'une accusation portée contre une personne, c'est une épreuve comme de porter un fer rouge sur plusieurs pas, de plonger pieds et poings liés dans une rivière ou encore de se gaver à outrance de pain et fromage ! Dans tous les cas, c'est Dieu qui est censé guider la main de l'accusé, voire de l'accusateur. 

Si le fer rouge laisse seulement une jolie cicatrice, il paraît évident que l'impétrant est innocent (d'où l'expression : « J'en mettrais ma main au feu ! »). Si l'accusé(e) coule au fond de la rivière, au risque de mourir, c'est aussi qu'elle est innocente car l'eau l'a accepté en son sein ; innocente aussi si elle survit au gavage ! 

Ce n’est pas à dire que tout le monde croyait au rôle central de Dieu dans ces ordalies. Après Charlemagne, au IXe siècle, on tendit progressivement à restreindre leur usage. Les ecclésiastiques, y compris le pape Nicolas I en 867, ne se privaient pas de railler les injustices auxquelles elles pouvaient donner lieu. Malgré cela, elles ont perduré en Europe pendant près de mille ans.

Combat unique à décider par le jugement de Dieu, d'après une miniature des Conquêtes de Charlemagne, manuscrit du XVe siècle, BnF, Paris.

Les duels judiciaires : à la grâce de Dieu

Les duels judiciaires étaient donc placés, disait-on, sous l'arbitrage de Dieu. C’est Dieu qui désignait le parjure au champs clos par sa mort au combat ; c’est Dieu qui relevait l’honneur et la réputation du vainqueur et c’est le roi qui confirmait ce jugement en tant que souverain et élu de Dieu.

Dans quels cas avait-on le droit de demander un duel judiciaire ? Selon des traditions transmises par voie orale, il était limité aux cas où il y avait un crime violent ou un tort grave avec :
• Une accusation assermentée devant un juge,
• Une accusation formellement niée par l’accusé,
• Les deux partis assermentés jurent chacun de dire la vérité, sous peine de perdre la vie éternelle,
• Faute de compromis, les adversaires réclament le « Jugement de Dieu »,
• Le juge souverain saisi du cas ordonne explicitement un combat judiciaire, selon les formes coutumières et traditionnelles et sous la supervision des juges, pour résoudre l’affaire une fois pour toutes.

Duel judiciaire, enluminure du Maître aux mains volubiles extraite de Les Droits d’armes de noblesse, 1481, Paris, BnF.Avant le combat dans les lices, chaque adversaire devait jurer trois fois et à haute voix, avec la main sur une relique ou sur les Saintes Écritures, la vérité de sa version du différend, sous peine de perdre la vie éternelle, ce qui faisait forcément de l’un des deux un parjure. À Dieu de montrer lequel…

L’enjeu était identique pour les deux combattants : au minimum, ils risquaient chacun leur vie, leur réputation, leurs biens et la vie éternelle, ce qui n'était pas rien. Dans certains cas, comme le viol d’une femme mariée, les individus concernés pouvaient désigner un champion pour se battre à leur place. 

Si le combat judiciaire allait à son terme, il finissait avec la « miséricorde ». Ce mot désigne une dague courte qui pouvait pénétrer les interstices des armures ou du heaume et tuer un adversaire au sol.

Duel lors d'un tournoi imaginaire entre le duc de Bretagne et le duc de Bourbon. Livre des tournois, vers 1460, Paris, BnF.

Une procédure complexe

Loin d’être uniforme, le système judiciaire français, aux temps féodaux, était une mosaïque avec simultanément une justice royale, une justice locale (d’un ou de plusieurs seigneurs inféodés au roi), une justice communale, des villes franches, une justice ecclésiastique, et une justice militaire exercée par le connétable du roi. 

Le droit était surtout local, coutumier, et souvent transmis uniquement oralement. La justice séculaire était souvent aux mains d’un évêque ou d’un abbé qui possédait, en dehors de son fief ecclésiastique, un fief séculaire. Par exemple, en 1008, le roi Robert le Pieux avait investi l’abbé de Saint-Denis avec le pouvoir d’ordonner des duels judiciaires.

Si un seigneur refusait à un vassal le droit d'affronter son adversaire dans un combat judiciaire, celui-ci pouvait adresser un appel au roi, en bonne et due forme, avec un avocat. La demande était gérée par les magistrats du Parlement de Paris, le curia regis. Mais le roi en personne pouvait à tout moment intervenir et trancher la question, en ordonnant une moindre punition, une amende, la confiscation de biens, la prison à vie, l’aveuglement, voire le supplice d’Abélard (la castration). Le Parlement devait s’en accommoder : Adveniente principe, cessat magistratus («  Quand le Prince arrive, les magistrats se taisent »).

Le soleil doit être partagé également entre eux, duel judiciaire, version de Dresde du Miroir des Saxons, XIVe siècle.

Une progressive disparition du duel judiciaire

Du Xe au XIIIe siècles, un duel judiciaire pouvait être revendiqué par un noble tout autant que par un vilain (paysan libre), pour résoudre une dispute pour des biens meubles comme un retrait lignager, un moulin ou une forêt. Mais il était interdit aux serfs, aux clercs, aux mineurs, aux hommes de plus de 60 ans, aux juifs, et aux Lombards.

Droit et affaires juridiques en Normandie du XVe siècle, France : duel à l'épée entre demandeur et défendeur.En 1258, le roi Louis IX, futur Saint Louis, voulut en finir avec cette procédure et ordonna son remplacement par une enquête judiciaire (inquisitio en latin médiéval). La noblesse conserva néanmoins son droit au combat judiciaire pour les causes criminelles.  

En 1296, son petit-fils Philippe le Bel défendit tout bonnement les duels en temps de guerre pour la raison qu’il ne voulait pas diminuer le nombre de nobles disponibles pour la guerre. Mais dix ans plus tard, il publia une ordonnance pour les restaurer et les réglementer, en spécifiant toutes sortes de règles comme les dimensions du champs clos, la raideur des barrières autour des lices, etc.

Son successeur Philippe V (le Long) autorisa pendant ses cinq années de règne six duels judiciaires dont un seul aboutit à un véritable combat. De restriction en restriction, au XIVe siècle, le duel judiciaire ne s’appliqua plus qu’à de rares causes criminelles tels qu’un assassinat, un viol ou une trahison. En 1397, un duel judiciaire a eu lieu à Bourg-en-Bresse à propos d’une accusation d’empoisonnement, suite à la mort du comte Amédée VII de Savoie, dit le « comte rouge ». Le vaincu eut les deux mains coupées et en mourut avant d’être réhabilité.

Derniers duels

Revenons au combat judiciaire de 1386, devant le roi Charles VI. Le différend était une accusation de viol. Le chevalier Jean de Carrouges a accusé un certain Jacques Le Gris d’avoir violé sa femme, Marguerite de Carrouges. Pour montrer sa probité et la justesse de sa cause, le chevalier Carrouges a d'abord demandé au suzerain commun aux deux nobles, le comte d’Alençon, d’autoriser un combat judiciaire où la vérité et la volonté de Dieu seraient révélées. Mais le comte refusa d’accorder le combat. Insatisfait, Carrouges fit appel au jeune roi adolescent Charles VI qui donna son accord.

François de Vivonne, La Chataigneraie, Clouet, 1540, Chantilly, musée Condé. Agrandissement : Guy Chabot, baron de Jarnac, Léonard Limosin, émail sur cuivre, New York, The Frick Collection.L'ultime duel judiciaire est le fameux affrontement du 10 juillet 1547 entre le courtisan Guy Chabot, sire de Jarnac (38 ans), et un nobliau nommé François de Vivonne, La Chataigneraie (28 ans). C’est ce duel qui a fourni à la langue française son expression « le coup de Jarnac ». La cause du duel résultait de certaines paroles diffamatoires attribuées à La Chataigneraie, paroles dont Jarnac avait pris ombrage.

Le grand intérêt porté à cette affaire venait de ce que La Chataigneraie se faisait l’écho d’une diffamation identique susurrée contre Jarnac par le Dauphin Henri. Si un simple chevalier n’avait pas le droit de défier le Dauphin, en revanche, Jarnac pouvait provoquer La Chataigneraie.

En 1546, le roi François Ier, qui détestait ce genre d’assassinat légal, avait refusé le combat judiciaire. Mais à sa mort, son fils devenu le roi Henri II l'autorisa aussitôt pour satisfaire le goût de vengeance de sa maîtresse Diane de Poitiers et auréoler le début de son règne.

Achille perçant Hector, le combat héroïque dans l'Antiquité, Rubens, vers 1630. Agrandissement : Le duel d'Eugène Onéguine et Vladimir Lenskyi par Ilia Répine, 1899, Moscou, musée Pouchkine.

Du jugement de Dieu aux duels « d’honneur »

Malgré la diversité des coutumes et traditions qui prévalaient lors des deux derniers duels judiciaires (1386 et 1547), ceux du XVIe siècle ressemblaient beaucoup à ceux du XIVe siècle.

Si les armes disponibles s’étaient diversifiées, l’honneur la vie des deux combattants restaient des enjeux essentiels au XVIe siècle. Et le goût du public pour la violence et le spectacle des duels juridiques s’avérait toujours intense.

Quel orgueil et quelle démesure de la part des nobles plaideurs et du Parlement de sommer Dieu de faire montre de sa volonté à une heure et dans un lieu précis, au champ clos du combat judiciaire.

Depuis longtemps maintenant, ces combats ont disparu  de même que les duels extra-judiciaire des siècles suivants ayant trait à l’honneur. Il n'empêche que certains excentriques ressentent encore le besoin de  replonger dans le duel entre Gaston Deferre et le Député René Rivière !

En 2022, sommes-nous enfin devenus trop civilisés pour les duels et les combats judiciaires ? Le dernier baroud d’honneur n’a peut-être pas encore eu lieu...

Bibliographie

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Publié ou mis à jour le : 2022-02-03 08:53:57

 
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