Gustave Eiffel (1832 - 1923)

Virtuose de l'acier

Gustave Eiffel est l'un des plus illustres ingénieurs et architectes du XIXe siècle. Avec Louis Pasteur et son aîné Victor Hugo, il a porté à son zénith le prestige de la France en dépit d'un séjour en prison. Ce sont ses réalisations métalliques qui ont fait sa célébrité : Tour Eiffel (Paris), statue de la Liberté (New York), pont Maria Pia à Porto (Portugal), etc. Il a également mené à la fin de sa vie de grandes recherches scientifiques, moins connues du grand public.

Pénélope Pélissier et Isabelle Grégor

Gustave Eiffel sur sa Tour

De Bönickhausen à Eiffel

Alexandre Gustave Bönickhausen est né à Dijon le 15 décembre 1832, dans un ménage aisé. Son père Alexandre, d'origine allemande, est un ancien officier de hussards de Napoléon. Employé dans l'administration militaire, à Dijon, il a épousé la fille d'un négociant en bois, Mélanie Moneuse. Femme d'affaires énergique, elle se tourne vers l'industrie de la houille dont elle devine le potentiel. Son entreprise prospère tant et si bien qu'elle convainc son mari de quitter son emploi administratif pour s'occuper de sa comptabilité. C'est qu'elle a besoin de sa signature pour tous les papiers administratifs. Ainsi le veut l'époque ! C'est elle qui orientera son fils vers la métallurgie.

Son patronyme étant difficilement prononçable, la famille se fait appeler « Bönickhausen dit Eiffel », en référence au massif d’Eifel, au sud de Cologne. Au zénith de sa carrière, en 1879, Gustave obtiendra de ne plus s'appeler qu'Eiffel pour éviter les médisances sur ses origines germaniques, très mal vues après la guerre franco-prussiennne.

Gustave jouit d'une jeunesse heureuse. Délaissé par ses parents qui n'ont pas le temps de s'occuper de lui, il est choyé par sa grand-mère maternelle, établie à Dijon. Écolier médiocre, il prend goût à l'étude au Collège royal de Dijon et se prend de passion pour la chimie. Cela tombe bien car son oncle, qu'il admire, a une belle entreprise de chimie. Ses études le mènent au collège Saint-Barbe, à Paris, en septembre 1850, sous la Seconde République. Mais plus intéressé par la vie nocturne et les filles, il échoue à l'oral de Polytechnique. Il se console avec l'École Centrale des Arts et Manufactures, spécialité Chimie, avant de s'orienter vers la métallurgie, sur les instances de sa mère.

Des squelettes d'acier

Son diplôme d'ingénieur en poche, le jeune homme trouve sa voie auprès de Charles Nepveu, un centralien de six ans son aîné, qui a fondé une entreprise de construction de machines à vapeur et de structures métalliques. Malheureusement, ses affaires ne se portent pas très bien et Gustave doit se réorienter vers la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest des frères Péreire. C'est ainsi qu'il construit en 1856 un pont métallique de 22 mètres à Saint-Germain-en-Laye.

Après ce hors-d'oeuvre, il retrouve Charles Nepveu dont l'entreprise a été rachetée par un industriel belge. L'entreprise lui confie la réalisation d'un pont ferroviaire au-dessus de la Garonne. Destiné à relier les deux gares bordelaises, il sera le plus long pont d'Europe avec un tablier de 500 mètres. On le connaît aujourd'hui sous le nom de passerelle Saint-Jean.

Les piles du pont sont stabilisées dans les alluvions du fleuve grâce un système de caissons à air comprimé, une innovation de Charles Nepveu que Gustave Eiffel met en oeuvre et améliore avec brio. C'est ainsi que les ouvriers sont amenés à travailler sous l'eau, dans des cubes étanches dotés de cheminées et alimentés en air par des compresseurs embarqués sur un bateau. Le chantier se déroule sans anicroche et fait la Une de la presse. Le jeune Eiffel se signale par son talent d'organisateur mais aussi en sauvant de la noyade un ouvrier tombé dans le fleuve en crue.

Il fait également la connaissance d'Adrienne, fille de Marcelin Bourgès, un riche marchand de bois auquel il a fait appel pour ses échafaudages. Il s'ensuit une idylle que raconte sa biographe Christine Kerdellant et même un projet de mariage. Mais le 20 septembre 1860, sitôt terminé le chantier (et le contrat de bois !), une lettre de Marcelin Bourgès lui fait part de la rupture des fiançailles. Adrienne sera mariée en définitive à un parti jugé plus fortuné qu'Eiffel !

En voie de se spécialiser dans la construction de ponts en acier, un matériau en plein essor, Eiffel se sépare de Nepveu, dont l'entreprise périclite, et fonde en 1863 sa propre société, la Compagnie des établissements Eiffel, dont les ateliers sont situés à Levallois, au nord-ouest de Paris. C'est là que sont préfabriqués les éléments métalliques des futurs ouvrages.

Gustave Eiffel et sa famille à Levallois-Perret, 18Remis de sa peine, Gustave épouse le 8 juillet 1862 dans la cathédrale Sainte-Bénigne de Dijon Marie Gaudelet (il l’appellera plus tard « Marguerite » pour la distinguer de sa propre sœur, également prénommée Marie). La jeune fille a une douzaine d’années de moins que lui et couve des yeux son bel ingénieur de mari. Elle a été sélectionnée par sa mère selon des critères bien précis : « Il me faudrait une bonne ménagère qui ne me fasse pas trop enrager, qui me trompe le moins possible, et qui me fasse de beaux enfants bien portants ». Il en aura 5 et restera très attaché à sa chère « Petite » jusqu'à sa mort le 8 septembre 1877, des suites de la tuberculose (on disait alors phtisie), à l'âge de 32 ans seulement.

À près de 35 ans, Gustave Eiffel se met à son compte. Avec l’aide financière de ses parents, il ouvre sa propre entreprise de constructions métalliques à Levallois-Perret, une commune de l’ouest parisien qui tient son nom… d’un marchand de vins. Profitant pleinement de la révolution industrielle et du développement du chemin de fer, il enchaîne de nombreuses commandes alimentaires.

Gustave Eiffel photographié par Nadar (15 décembre 1832-27 décembre 1923)En 1868, il réalise la structure de la gare de Verdun et surtout a la satisfaction d’obtenir une commmande à la mesure de ses capacités avec deux viaducs ferroviaires dans l’Allier, pour la compagnie Paris-Orléans. C’est l’occasion pour lui de mettre en application son invention du châssis à bascule, un dispositif qui permet de « lancer » le tablier du pont d’une rive à l’autre sans qu’il soit besoin de monter des échafaudages. Il remplace aussi la fonte, métal cassant, par le fer, plus élastique.

Après la guerre franco-prussienne, les établissements Eiffel prospectent jusqu’en Amérique latine où ils obtiennent de construire différents ponts et viaducs à partir d’éléments préfabriqués dans les ateliers de Levallois-Perret. 

En 1873 vient la commande de la gare monumentale de Pest (Budapest, Hongrie), une réalisation magnifique avec son ossature métallique et sa verrière en façade. Eiffel réalise aussi les charpentes du Bon Marché et du Crédit Lyonnais (1876) à Paris. Vient enfin le « contrat du siècle », un pont ferroviaire à Porto (Portugal), au-dessus du Douro. Gustave Eiffel conçoit avec son associé Théophile Seyrig une magnifique arche métallique qui enjambe le fleuve sur 160 mètres, avec un tablier qui le surplombe à 60 mètres. Le roi du Portugal est ébloui et demande, par une délicate attention, que le pont porte le nom de son épouse, Maria Pia.

Le palais Galliera

Autour du monde

Les établissements Eiffel, forts de leur savoir-faire et de leur technique de préfabrication, enchaînent dès lors les projets jusqu'à l'autre bout du monde, en Espagne, en Roumanie, au Pérou, en Bolivie... jusqu'à la Poste centrale de Saïgon, en Indochine (1891) et la coupole de l'observatoire astronomique du Mont Gros à Nice en 1887, en collaboration avec l'architecte Charles Garnier.

Viaduc de GarabitPour remplacer l'église d'Arica (Chili), détruite par un tremblement de terre, Eiffel expédie un bâtiment métallique en kit, à remonter sur place. 

Il conçoit également des ponts portatifs destinés aux armées en campagne, qui seront utilisés notamment en Cochinchine.

En France, Gustave Eiffel réalise les ossatures en acier du Palais Galliera (1878-1894) et au total une vingtaine de ponts et viaducs, à Neuvial et Rouzat (Allier, 1869), Saint-André-de-Cubzac (Gironde, 1879), sur le Vecchio (Corse, 1890-1894), sur la Seine (passerelle de l'Avre, 1891).

Mais l'une de ses plus belles réalisations est l'arche monumentale du viaduc ferroviaire de Garabit, dans le Cantal (1882), de 565 mètres de long et 122 mètres de haut, avec un tablier lancé d'une rive à l'autre sans échafaudage.

Des chefs-d'oeuvre mondialement connus

Armatures de la Statue de la LibertéEn 1879, Gustave Eiffel est contacté par le sculpteur Auguste Bartholdi. Celui-ci, quatre ans plus tôt, a réussi à convaincre les autorités américaines et françaises d'ériger une statue monumentale à l'entrée du port de New York, en témoignage de l'amitié franco-américaine.  Il a sollicité le célèbre architecte Eugène Viollet-le-Duc pour mener à bien cette réalisation de 46 mètres de haut. Mais la mort de Viollet-le-Duc le conduit à se retourner vers Gustave Eiffel. Celui-ci confie le dossier à son collaborateur Maurice Koechlin qui propose de remplacer le sable, destiné initialement à remplir et stabiliser l'ensemble (!), par une structure métallique, légère et souple. Grâce à quoi la statue de la Liberté défie encore et toujours les tempêtes et l'usure du temps.

Mais la notoriété mondiale d'Eiffel va lui venir surtout de la tour qui porte son nom, réalisée de 1887 à 1889 et érigée sur le Champ de Mars pour l'Exposition universelle qui célèbre premier centenaire de la Révolution. Ce sont ses ingénieurs Émile Nouguier et Maurice Koechlin qui sont à la base du projet mais c'est lui qui lui a donné la forme élégante que l'on connaît, l'a porté devant l'opinion et a réussi à le financer contre vents et marées. Le chantier nécessitera la participation de plus de 40 ingénieurs et 150 ouvriers pour une construction éclair de seulement 21 mois, sans que l'on ne compte aucune victime sur le chantier, avec comme d'habitude des éléments fabriqués dans les ateliers de Levallois et assemblés sur le site.

Avec ce chef-d'oeuvre, ce sont toutes les qualités d'organisateur et de chef d'entreprise d'Eiffel qui révèlent leur indéniable efficacité.

Coup d'arrêt et reconversion

Caricature de Gustave EiffelImmensément riche et populaire, Gustave Eiffel va découvrir que « la roche Tarpéienne est proche du Capitole » : en 1893 en effet éclate le scandale financier du canal de Panama. On découvre alors que l'entrepreneur avait été sollicité dix ans plus tôt par Ferdinand de Lesseps pour remettre à flot son projet de canal à écluses, sur l'isthme américain.

L'ingénieur avait négocié son savoir-faire au prix fort. Il avait en effet reçu près de 75 millions de francs (dix fois le prix de la Tour !) en vue de mettre en place des écluses géantes avant que les travaux ne débutent. Cette trésorerie allait lui permettre de financer le chantier de la tour Eiffel ! Sans Panama, le chantier de la Tour n'aurait sans doute pas abouti... 

Suite à la mise en liquidation de la Compagnie du Canal, le voici condamné à 2 ans de prison pour abus de confiance. Son avocat Pierre Waldeck-Rousseau parvient à faire casser le jugement en raison de ce que le délai de prescription a été dépassé mais c'est trop tard : Eiffel, incarcéré pendant une semaine à la Conciergerie, a été gravement atteint dans son honneur.

Il change le nom de sa société et décide de quitter le monde de l'ingénierie pour rejoindre celui de la recherche... tout en poursuivant son travail sur les écluses du canal de Panama qui seront finalement réalisées par les Américains selon ses plans.

Il se lance par ailleurs dans des travaux sur la météorologie et l'aérodynamisme : fabrication d'un observatoire météorologique et d'un émetteur TSF sur la Tour Eiffel puis, sur le Champ-de-Mars, d'un laboratoire avant-gardiste doté d'une soufflerie dans laquelle il teste avions et dirigeables. Passionné par l'aéronautique, il cherche à perfectionner les hélices et crée même son propre avion de chasse en 1917 ! C'est à l'âge de 91 ans qu'il s'éteint à Paris, le 27 décembre 1923, heureux d'avoir obtenu que la tour à son nom ait pu échapper à la démolition.

Gustave Eiffel à la fin de sa vie (Archives Philippe Coupérie-Eiffel, collection particulière)

Bibliographie

Gustave Eiffel. Le Magicien du fer, éd. Skira/Flammarion, 2009.

La vraie vie de Gustave Eiffel, passionnante biographie (à peine romancée) par Christine Kerdellant (Robert Laffont, 2021).


Publié ou mis à jour le : 2021-10-13 17:33:58

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