Artemisia Gentileschi (1593 - 1656)

Violence et sensualité au féminin

L’Italie a connu sa maturité artistique dans les années 1500 et 1600, le Cinquecento et le Seicento (dico). On retient de cette époque de très nombreux noms tels Michel-Ange ou Caravage. On commence aussi à découvrir ou redécouvrir des artistes féminines qui firent jeu égal avec leurs homologues masculins.

Judith et sa servante  avec la tête d'Holopherne (Artemisia Gentileschi, 1618, Palais Pitti, Florence)Pas moins de quatre-vingt-dix femmes, dit-on, s’illustrèrent de Naples à Venise en passant par Rome et Florence. Parmi elles, Sofonisba Anguissola, née à Crémone en 1532, morte à Palerme en 1625, peintre officiel à la cour d’Espagne, et à la génération suivante, Artemisia Gentileschi.

À la même époque, notons-le, les pays de religion réformée, Allemagne, Provinces-Unies, Écosse,  Suisse… connaissent la « grande chasse aux sorcières ». Les élites intellectuelles de ces régions enferment les femmes à la cuisine quand elles ne les brûlent pas. Aucune figure féminine n’émerge tant dans les arts que dans la littérature, à la grande différence de ce que l’on voit en Italie et également en France.

Artemisia, héroïne de l'art

Le musée Jacquemart-André (Paris, boulevard Haussmann) est un bijou d'élégance et un hâvre de paix consacré à l'art occidental. Jusqu'au 3 août 2025, il offre une rétrospective exceptionnelle de l'oeuvre d'Artemisia Gentileschi, avec pas moins de quarante oeuvres, y compris des chefs-d'oeuvre absolus de l'art baroque comme ce portrait ci-dessus de Judith et sa servante (1618) ou ci-dessous cet Autoportrait en joueuse de luth (vers 1615).

Autoportrait en joueuse de luth (Artemisia Gentileschi, 1614-1615, 77,5x71,8cm, Hartford CT., Wadsworth Atheneum Museum of Art)

Artemisia et le douloureux apprentissage de la vie

Personnage fascinant s’il en est, Artemisia Gentileschi révèle très tôt son talent et, pendant un demi-siècle, va le mettre au service des plus grands mécènes, de Rome à Londres en passant par Florence, Naples et Venise. Les tourments et les plaisirs de sa vie privée témoignent d’une force de caractère peu commune.

Portrait d'Artemisia Gentileschi ; le médaillon montre le mausolée d'Halicarnasse construit par une reine du nom d'Artémise (Simon Vouet, 1622,  Palazzo Blu, Pise)Artemisia est née le 8 juillet 1593 à Rome. C’est le premier enfant d’Orazio Lomi, dit aussi Gentileschi. Celui-ci est né à Pise trente ans plus tôt. C’est un artiste réputé du mouvement maniériste (della bella manera) qui tente d'aller au-delà de la reproduction de la nature. Il est aussi proche du Caravage et se présente comme son disciple.

Sa femme Prudenzia étant morte prématurément en 1605, c’est leur fille aînée Artemisia qui va devoir diriger la maisonnée et s’occuper de ses frères et sœurs. Cela ne l’empêche pas de se former à la peinture auprès de son père.

Celui-ci est conscient de son talent. Ainsi écrit-il en 1612 à la grand-duchesse de Florence, Christine de Lorraine : « Artemisia est devenue si habile que je n'ai aucun mal à affirmer qu'elle est aujourd'hui sans égal. En effet, elle a produit des œuvres qui démontrent un degré de compréhension que même les grands maîtres de la profession n'ont peut-être pas atteint. »

Suzanne et les vieillards (Artemisia Gentileschi, 1610, 170x119 cm, château de Weißenstein, Bavière)D’emblée, la jeune fille se frotte à la peinture d’histoire et aux sujets mythologiques, d’ordinaire réservés aux artistes masculins, qu’ils soient violents ou érotiques. Ses maîtres en la matière sont son propre père et également le Caravage qu’elle a pu rencontrer dans l’atelier paternel.

La première œuvre qu’on lui connaît, réalisée en 1610 à dix-sept ans, peut-être avec l'aide de son père, représente Suzanne et les vieillards, d’après un récit biblique selon lequel la jeune Suzanne, surprise au bain par deux hommes et ayant refusé leurs avances, aurait été faussement accusée d’adultère par ceux-ci.

Admiratif, son père confie à un artiste de ses relations, Agostino Tassi, le soin de compléter sa formation. Tassi, comme le Caravage ou comme Orazio Gentileschi lui-même, n’est pas un enfant de chœur. On le soupçonne d’avoir tué sa première épouse.

Profitant d’une absence d’Orazio, il coince sa jeune élève dans une chambre et la viole brutalement. Le voyou promet le mariage mais rien ne vient et Orazio lui intente un procès au nom de sa fille.

Le procès fut très éprouvant pour Artemisia qui dut se prêter à un examen pelvien et se soumettre à une torture, ainsi que raconter son épreuve dans les détails : « […] Cela fait, il me renversa sur le bord du lit en m’appuyant une main sur la poitrine et me mit un genou entre les cuisses pour que je ne puisse pas les serrer. » Mais Tassi fut condamné et dès 1612, Artemisia se maria dans les règles avec un dénommé Pierantonio Stiattesi, jeune artiste sans grand talent.

Le couple s’établit à Florence et eut quatre enfants, dont un seul, une fille dénommée Prudenzia, allait atteindre l’âge adulte et se former à son tour à l’art. Après une dizaine d’années, le mari sortit de la vie d’Artemisia et celle-ci, semble-t-il, eut en 1627 une deuxième fille qui allait aussi lui survivre et tâter de la peinture.

Le souvenir du viol a pu très vraisemblablement contribuer à la gestation du deuxième chef-d’œuvre, Judith et Holopherne, réalisé en 1612-1613 et dans une seconde version, plus grande, en 1620-1621.

Judith, auquel l’artiste a prêté ses traits, était selon la Bible une jeune juive qui feignit de céder aux avances d’un ennemi de son peuple, le général Holopherne, et profita de leur intimité pour le décapiter avec le concours de sa servante. On est tenté de voir dans les traits d’Holopherne le visage de Tassi.

Artemisia reprend le sujet dans une autre toile, Judith et sa servante (1618) : elle montre les deux femmes dérangées après leur action, avec la tête d’Holopherne dans un panier…

Gardons-nous cependant de l’anachronisme qui ferait d’Artemisia une éternelle victime. Ce n’est pas ainsi que se perçoit l’artiste comme nous le rappellent ses biographes Asia Graziano et Claudio Strinati (2025, éditions Citadelles & Mazenod). Loin de gémir sur son sort et la violence des hommes, elle va mener sa vie en femme libre, volontaire et indépendante.

Judith décapitant Holopherne, détail (Artemisia Gentileschi, 1620, Galerie des Offices, Florence)

Une reconnaissance internationale

Les œuvres de l’artiste saisissent le spectateur par l’expressivité des visages, une sensualité parfois morbide et une violence poussée à son paroxysme que l’on ne soupçonnerait pas venant d’une femme (voir le sang d’Holopherne jaillissant jusque sur la poitrine de Judith). Elles hissent l’art baroque à des sommets que seul le Caravage avait auparavant atteints.

Allégorie de l'inclination (Artemisia Gentileschi, 1615 - les voilages ont été ajoutés plus tard -, 152x61cm, Casa Buonarroti, Florence)Artemisia assoit définitivement sa réputation à Florence où elle est accueillie avec faveur par le grand-duc Cosme II de Médicis et son épouse Christine de Lorraine. La jeune femme côtoie les plus grands esprits de son temps, entre autres Galilée. Elle bénéficie également de l’entregent et du soutien financier du patricien Francesco Maria Maringhi, qui fut sans doute aussi son amant.

Elle confie à vingt ans n’avoir jamais appris à lire et écrire mais sa correspondance témoigne d’un beau style et d’une grande sensibilité. L’étendue de sa culture apparaît aussi dans son Autoportrait en joueuse de luth, peint pour le grand-duc en 1614-1615.

À la demande du petit-neveu de Michel-Ange, elle réalise pour le palais Buonarroti une très audacieuse Allégorie de l’Inclination sous la forme d’une jeune femme nue à laquelle elle a aussi prêté son visage (et son corps ?).

Ce travail et quelques autres lui valent en 1616 d’être la première femme admise à la prestigieuse Guilde des peintres de l’Academia del Disegno de Florence.

En 1621, toutefois, Maringhi n’étant plus en situation de la protéger de ses créanciers, Artemisia doit quitter Florence avec sa famille. Elle s’établit à Rome cependant que l’on perd la trace de son mari. Elle coupe aussi les ponts avec son père, lequel s’établit à Gênes avant de partir plus tard pour Londres, au service du roi Charles Ier.

À Rome puis à Venise, elle se fait vaille que vaille une réputation de portraitiste. Enfin, en 1630, elle s’établit à Naples, qui est alors la capitale rutilante du royaume des Deux-Siciles. Elle ouvre son propre atelier et va le diriger jusqu’à sa mort, survenue dans des conditions obscures, sans doute en 1656, lors d’une épidémie de peste dévastatrice.

Entretemps, en 1638, elle s’était rendue à Londres à l'invitation du roi Charles Ier, pour aider son vieux père à peindre les plafonds de la Casa delle Delizie dans la Maison de la Reine à Greenwich. Orazio étant mort dans ses bras, elle reste quelque temps encore en Angleterre pour satisfaire des commandes de portraits.

Après sa mort, Artemisia Gentileschi tombera dans l’oubli et ses toiles les plus remarquables seront attribuées qui à son père, qui au Caravage ! C’est seulement au XXe siècle que les critiques d’art découvrirent son apport au mouvement baroque ainsi que sa personnalité forte et singulière.


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Vies d'artistes
Publié ou mis à jour le : 2025-07-25 09:25:03
Philou (27-07-2025 21:19:22)

Quelle puissance, quelle présence et quelle beauté dans ces toiles. Merci de nous faire découvrir cette illustre inconnue pour un néophyte en peinture. Et ainsi d'enrichir nos connaissances. Amica... Lire la suite

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