L'énigme de la puissance américaine

Vers une refondation des États-Unis par l'immigration

Les États-Unis étaient peuplés d'à peine cinq millions d'habitants il y a deux siècles (non compris six cent mille Amérindiens) ; ils en comptent près de 350 millions en 2025. À partir du milieu du XIXe siècle et jusqu'au milieu du XXe siècle, leur croissance démographique a bénéficié d'une immigration massive en provenance d'Europe mais son croît naturel (naissances moins décès) a toujours été très nettement supérieur au solde migratoire.

Le pays aurait franchi le seuil des 300 millions d'habitants très exactement le 17 octobre 2006 ! Il ne s'agit bien sûr que d'une estimation à valeur symbolique qui ne doit pas être prise à la lettre mais elle témoigne du dynamisme démographique de la première puissance mondiale.

Depuis le milieu du XXe siècle, par un fait inédit, le solde migratoire est devenu supérieur au croît naturel (note). Avec une immigration principalement en provenance d'Asie et d'Amérique latine, le visage des États-Unis est en passe de changer du tout au tout. L'enfant prodige de l'Europe devient un reflet de l'humanité entière.

Mais grâce au cumul de l'immigration et d'une natalité demeurée relativement forte, y compris chez les blancs d'origine européenne, la population étasunienne continue de croître plus vite que la moyenne mondiale, sans comparaison aucune avec le Vieux Continent dont la population autochtone est partout en voie de diminution plus ou moins rapide...

André Larané
Melting pot ethnique

Les États-Unis  ont vu leur population croître de 10% en dix ans, de 2000 à 2010 pour atteindre 308 millions d'habitants, au troisième rang mondial après la Chine (1,3 milliard d'habitants) et l'Inde (1,1 milliard d'habitants) :
• 1800 : 5 millions d'habitants,
• 1900 : 76 millions,
• 1950 : 150 millions,
• 2000 : 280 millions.
Selon l'US Census Bureau, qui s'autorise les statistiques ethniques (note), le groupe qui a le plus progressé dans la première décennie du XXIe siècle est celui des Latinos (Hispano-Américains). Ils sont aujourd'hui 50 millions, dont 32 millions d'origine mexicaine. Les Afro-Américains sont 38 millions, les Asiatiques 15 millions et les Amérindiens 3 à 4 millions.
Les blancs d'origine européenne demeurent très largement majoritaires (223 millions, soit 72% du total) mais en 2008, pour la première fois, les bébés issus de leurs rangs ont fait presque jeu égal avec ceux issus des minorités (52% d'un côté, 48% des autres). À ce rythme-là, les blancs seront minoritaires en 2040.
Notons la progression rapide de l'immigration en provenance d'Afrique subsaharienne dans la première décennie du XXIe siècle. Selon le New York Times (1er septembre 2014), « Pendant cette seule décennie, plus de noirs africains sont arrivés dans ce pays de leur propre volonté que n'en ont été déportés aux États-Unis pendant trois siècles de traite négrière », soit environ 400 000 Africains (note).

La population des États-Unis en 2020 (source : L'Histoire, collections N°104 daté juillet-août-septembre 2024)

Une citoyenneté réservée aux « personnes libres blanches »

À la veille de leur indépendance, les Treize Colonies anglaises d’Amérique comptaient près de quatre millions d’habitants dont 700 000 esclaves africains (et non compris quelques millions d'Amérindiens qui n'allaient pas tarder à disparaître). Les habitants d'origine européenne descendaient d'un total d'environ cinq cent mille à un million d'immigrants arrivés au cours des XVIIe et XVIIe siècles, en majorité d'origine britannique mais avec aussi une forte proportion de Hollandais, de Scandinaves et d'Allemands. Ils occupaient essentiellement le territoire compris entre l'océan Atlantique et la chaîne des Apalaches, soit environ 700 000 km2. Stimulés par une très forte natalité, des pionniers commençaient de se diriger vers l'Ouest où ils se heurtaient à des Indiens et à des trappeurs français plus ou moins hostiles.

Sitôt l'indépendance acquise (1783), la jeune fédération a encouragé l'immigration européenne en vue de consolider l'occupation du territoire et d'engager la « conquête de l'Ouest ». Par le Naturalization Act du 26 mars 1790, elle offre généreusement la citoyenneté aux free white persons (« personnes libres blanches »), autrement dit aux immigrants européens de bonnes mœurs, sous réserve qu’ils aient deux ans de résidence dans le pays.

Un Amérindien, détail du tableau La mort du général Wolfe  de Benjamin West, 1770, American Art, Vol. 9, N°1, 1995Cette loi exclut sans le dire les autres immigrants et surtout les esclaves et affranchis africains et les Indiens eux-mêmes. On peut y voir la première apparition de la couleur de peau comme catégorie juridique.

Dans le même temps, quand il s'est agi d'évaluer le poids de chacune des Treize États au sein de la fédération, la Convention de 1787 a appliqué une règle dite « des trois cinquièmes », selon laquelle cinq esclaves équivaudraient à trois citoyens libres ! Cette clause allait perdurer jusqu'à l'abolition de l'esclavage en 1865.

Les Indiens allaient demeurer des non-sujets jusqu’à la fin du XIXe siècle, même après que les noirs ont été libérés et dotés de droits civiques. C’est seulement en 1887 que le Congrès a voté le Dawes General Allotment Act qui a concédé la nationalité aux survivants des guerres indiennes, sous réserve qu’ils abandonnent leurs affiliations tribales.

Tout au long du XIXe siècle et même au-delà, le pays va voir sa population doubler tous les quarts de siècle, en premier lieu du fait d'une natalité très dynamique, en deuxième lieu, à partir de 1830, du fait de l'immigration européenne.

Au recensement de 1840, il compte déjà 17 millions d'habitants (hormis les Amérindiens en voie d'extermination) dont 2 millions de noirs et 2 millions de blancs nés à l'étranger. 

À partir des années 1840-1850, les États-Unis vont accueillir des vagues massives d'immigrants venus d'Europe, essentiellement anglo-saxons, allemands et scandinaves  (du fait de cette immigration, les Étasuniens d'origine allemande sont devenus au début du XXIe siècle le groupe le plus nombreux). 

En 1880, la population étasunienne s'élève à 50 millions d'âmes. Elle est en croissance de 30% par rapport à 1870, grâce à l'immigration mais aussi et surtout à la forte fécondité des habitants. L'immigration s'étend alors à l'Europe du Sud (Italie, Grèce) et à l'Europe centrale. Entre 1880 et 1920, près de 25 millions d'immigrants vont grossir la population résidente.

Du fait même de cette vague d'immigration, les États-Unis s'engagent tardivement et à reculons dans la Grande Guerre, par crainte d'attiser les dissensions au sein de leur propre population, les uns soutenant leurs cousins allemands ou autrichiens, les autres leurs cousins britanniques ou russes ! Après cette épreuve, l'opinion publique et le gouvernement se mettent en retrait des affaires internationales et se laissent tenter par l'« isolationnisme ».

De la difficulté de « faire Nation »

En 1920, pour éviter que le pays ne soit atteint par les divisions qui ravageaient le continent européen, le sénateur républicain William P. Dillingham proposa de limiter l'immigration à 350 000 visas par an avec des quotas par nationalité.

Son projet de loi fut repoussé par le président démocrate Thomas Woodrow Wilson mais remis en selle l'année suivante par son successeur, le républicain Warren G. Harding. Il aboutit le 16 mai 1924, sous le mandat de son successeur Calvin Coolidge, au vote par la Chambre des Représentants de l'Immigration Act, aussi appelée loi Johnson-Reed, du nom de ses rapporteurs.

La loi de 1924 prolonge et durcit la loi de 1790 et les lois ultérieures en établissant des quotas très sévères par nationalité. Elle limite à 165 000 le nombre de visas annuels et ces visas sont attribués aux immigrants des différentes nationalités dans la limite de 2% du nombre de ressortissants de chaque nationalité déjà établi aux États-Unis en 1890 (soit avant la grande vague d'immigration italienne et orientale !)... C'est ainsi qu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont accueilli les juifs qui fuyaient l'Allemagne et l'Autriche nazies dans la stricte limite des quotas réservés à ces pays.

En suspendant l'immigration de masse, l'Immigration Act a apaisé les tensions entre les différentes communautés. Elle a contribué à souder la société étasunienne autour de l'american way of life et sans doute tout cela a-t-il permis au pays d'atteindre son apogée après la Seconde Guerre mondiale.  Fort de 130 millions d'habitants en 1940 (6% de la population mondiale), le pays produit alors quasiment le quart de la richesse mondiale. 

En 1965, toutefois, les États-Unis se voient confrontés à une très forte pression migratoire des Latino-Américains de langue espagnole (Latinos) et notamment des wetbacks (« dos mouillés »), migrants clandestins traversant à la nage le Rio Grande, le fleuve frontalier entre le Texas et le Mexique. Le président démocrate Lyndon B. Johnson décide alors d'abolir l'Immigration Act de 1924 et la politique de quotas. Il s'ensuit une relance de l'immigration, cette fois en provenance d'Amérique latine mais aussi d'Asie.

Ce phénomène va bouleverser le visage des États-Unis, en corrélation avec le mouvement des noirs pour les droits civiques et les mesures de « discrimination positive » en faveur des noirs et de quelques autres minorités.

Little-Italy (Mulberry Street, Manhattan, New York), vers 1900

Provenance des Étasuniens « blancs »

En 2010, les Étasuniens d'origine européenne étaient d'environ 222 millions (72% de la population totale du pays). Selon l'enquête American Community Survey de 2010–2015 fondée sur les déclarations des intéressés, les principaux groupes ancestraux européens se répartissaient comme suit :
1. Origine allemande : 46 millions (14,7% de la population totale étasunienne),
2. Origine irlandaise : 33 millions (10,9%),
3. Origine anglaise : 25 millions (7,2%),
4. Origine italienne : 17 millions (5,5%),
5. Origine française : 10 millions (3,1%),
6. Origine polonaise : 9 millions (2,8%),
7. Origine écossaise : 5 millions (1,7%),
8. Origine norvégienne : 4 millions (1,4%),
9. Origine néerlandaise : 4 millions (1,4%),
10. Origine suédoise : 3,9 millions (1,2%),
(source : Slate, 1er juin 2020).

Les États-Unis nouveaux arrivent !

En ce début du XXIe siècle, les États-Unis d’Amérique ont dépassé les 300 millions d'habitants (400 millions attendus en 2050). Ils sont le troisième pays le plus peuplé après l'Union indienne et la Chine (1,4 milliard d'habitants chacune) et le cinquième pays le plus étendu (9,160 millions de km2) après la Russie, le Canada, la Chine et le Brésil. Cette jeune nation est donc passée en à peine plus d’un siècle de l’état de nature à une puissance économique et militaire jamais égalée par le passé, qui plus est sans jamais trahir ses principes de liberté et de démocratie.

Le poids croissant de l'immigration se reflète dans le fait qu'en 2015, 15% des habitants étaient nés à l'étranger contre 5% seulement en 1965 ! En un demi-siècle, le pays a accueilli plus de quarante millions d'immigrants, essentiellement d'Asie et d'Amérique latine ; c'est un flux plus important en valeur absolue que le précédent flux migratoire, 29 millions entre 1880-1920 (note).

L'élection en novembre 2008 de Barack Hussein Obama, fils d'un Kényan et d'une blanche du Kansas, est l'illustration spectaculaire de cet immense brassage. Elle eut été proprement impensable cinquante ans plus tôt : les blancs d'origine européenne représentaient alors plus de 85% de la population et les WASP (White Anglo-Saxon Protestant ; en français : « Protestants blancs et Anglo-Saxons ») tenaient les rênes du pouvoir. Quinze ans plus tard, ainsi que se plaît à le souligner l'historien Emmanuel Todd, le gouvernement de Joe Biden ne compte aucun WASP : le président est lui-même catholique cependant que sa vice-présidente Kamala Harris, née d'une mère tamoul et d'un père jamaïcain, témoigne de la montée en puissance de l'immigration indienne (note).

En 2020, la catégorie WASP demeure majoritaire (205 millions, soit 62% des 331 millions d'Étasuniens) mais en 2008, pour la première fois, les bébés issus des minorités ont fait presque jeu égal avec ceux issus de ses rangs (48% d'un côté, 52% de l'autre) et il est probable qu'ils sont à ce jour plus nombreux.

Mais à la différence de l'immigration qui change le visage de l'Europe, cette immigration-là, plus sélective, assimile instantanément les valeurs qui ont fait et font encore la puissance de l'Amérique et notamment son civisme, son esprit d'initiative et son âpreté au travail. D'ores et déjà, les personnes d'origine indienne et chinoise affichent un revenu moyen supérieur à celui de leurs concitoyens, y compris les « Blancs non-hispaniques » ! Et ce sont des natifs d'Inde qui dirigent Google, Microsoft, IBM, Alphabet, etc.

Qui plus est, à la différence là aussi de l'Europe, « il y a peu de différence entre les taux de natalité des Blancs, des Noirs et des Latinos aux États-Unis, » soulignent  Darrell Bricker et John Ibbitson (Planète vide, Les Arènes, 2020). C'est ce que montre le graphique ci-après :

Indices de fécondité aux États-Unis en 2020 (source : Statista.com) :

Indices de fécondité aux États-Unis en 2020 (source : Statista.com)

Par la combinaison d'une natalité relativement soutenue et d'une immigration forte et de qualité, la population étasunienne va croître d'au moins cent millions d'ici la fin du siècle, à plus de 430 millions d'après les projections de l'ONU (5% de la population mondiale contre 6% en 1950). Le pays est donc assuré de faire encore longtemps la course en tête.

Simplement, les États-Unis de demain n'auront plus rien à voir avec ceux des présidents Wilson et Roosevelt... Le lien particulier que ceux-ci entretenaient avec l'Europe n'existera plus. Vu de Washington comme de New York ou de San Francisco, l'Europe ne comptera pas plus que la Chine ou l'Inde, d'un point de vue ethnique comme d'un point de vue culturel.

En dépit de tout, ce basculement démographique engendre des tensions dans les catégories populaires, victimes d'une concurrence inédite, d'un déclassement social et parfois même d'une régression des conditions de vie et d'une baisse de l'espérance de vie.

Donald Trump a su exploiter ces inquiétudes pour se faire porter à la présidence en 2016 et en 2024, sur la promesse d'une restriction drastique de l'immigration et de lois « isolationnistes » comme en avait connues le pays dans les années 1920. Il a d'une part entrepris de murer la longue frontière qui sépare le pays du Mexique et d'autre part tenté de refouler hors du pays les étrangers indésirables. Minneapolis, au nord-ouest de Chicago, est devenue le barycentre des les tensions raciales et migratoires, notamment parce qu'elle a accueilli la moitié environ des 111 000 réfugiés somaliens installés dans le pays entre 2001 et 2023. C'est la ville de George Floyd, Renee Good et Alex Pretti, victimes de violences policières.


Publié ou mis à jour le : 2026-02-02 14:13:36
Yves Montenay (19-01-2025 12:23:24)

Très bon article qui dit l'essentiel. On peut ajouter qu'il y a maintenant dans les formulaires de recensement une rubrique «mixed race» (de mémoire) dont Barak Obama a dit s'être servi, alors qu... Lire la suite

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