13 avril 2025. Le processus ayant conduit au sabotage des gazoducs Nord Stream en mer Baltique le 26 septembre 2022 demeure à ce jour inexpliqué. Pour l’ingénieur René Freund, consultant dans l’industrie pétro-gazière offshore, la clé de l’énigme pourrait provenir d’un film de James Bond ! Il montre comment les Russes auraient pu saboter les deux gazoducs Nord Stream sans être repérés... si toutefois ils en avaient eu l'envie...
Note : cet article doit être lu comme une enquête policière sur le mode opératoire du sabotage des gazoducs ; il n'émet pas de conclusions définitives sur les auteurs du sabotage et leurs motivations et n'engage bien évidemment pas l'opinion d'Herodote.net (nous écrire pour accéder à l'étude intégrale de René Freund).
Deux ans et demi après les 4 explosions ayant détruit les tuyaux A et B du gazoduc Nord Stream 1 (NS1) et, sur 2 sites distincts, le tuyau A du gazoduc Nord Stream 2 (NS2), l’incertitude demeure quant au processus y ayant conduit et quant à leurs commanditaires.
Les commissions d’enquête mises sur pied en Suède et au Danemark, les deux pays dans la Zone Économique Exclusive desquels ces explosions se sont produites, ont toutes deux clos leurs investigations en mars 2024 sans rendre public le moindre rapport. On en est dès lors réduit à échafauder divers scénarios sur la base du peu d’indices disponibles.
Cet événement doit par ailleurs être resitué dans le contexte géopolitique qui a suivi l’invasion de l’Ukraine, et qui a conduit à un embargo progressif sur les livraisons d’hydrocarbures en provenance de Russie, contourné avec la constitution par ce pays d’une « flotte fantôme » de pétroliers couplée à celle de méthaniers aptes à desservir les terminaux de liquéfaction du golfe de l’Ob, le long de la Route Maritime du Nord (océan Arctique), sans compter ses navires de renseignement et de recherches océanographiques.
Des scénarios peu plausibles
Dès lors que la cause accidentelle (endommagement durant la pose, croisement avec un autre pipeline, crochetage par une ancre trainante ou un chalut, …) peut être écartée compte tenu de la simultanéité des trois explosions s’étant produites à 19h03 le 26 septembre 2022 sur 3 tuyaux différents, le scénario privilégié par les médias impliquerait un commando de plongeurs opérant à partir d’un navire en surface et ayant disposé les explosifs sur les parois externes des tuyaux.
La première thèse, avancée initialement par la presse allemande et reprise en août 2024 par le Wall Street Journal, se base sur le périple en mer Baltique de l’Andromeda, un petit voilier de 12 mètres de long affrété par six Ukrainiens à l’intérieur duquel on aurait retrouvé des traces d’explosifs.
Une seconde, émise par le journaliste américain Seymour Hersh, désigne comme support en surface un dragueur de mines norvégien opérant sous le couvert des manœuvres BALTOPS22 menées par l’OTAN en juin 2022.
Dans les deux cas, la furtivité d’une telle opération eût été aléatoire du fait de l’intense activité navale en mer Baltique de mai à septembre, mobilisant tant les flottes militaires occidentales que russe qui s’épiaient mutuellement.
D’autres scénarios ont également été avancés, faisant intervenir de petits submersibles ou des drones sous-marins, voire recourant à des charges nucléaires miniaturisées.
Il n’existe pour autant à ce jour aucune explication incontestée du déroulement des opérations qui ont abouti à la destruction de ces gazoducs.
Un suppositoire géant pour transporter les explosifs ?
La question est en fait de savoir si les preuves ont été cherchées au bon endroit, et si les méthodes d’investigation mises en œuvre à cet effet sont pertinentes. À titre d’analogie, lors d’une enquête sur l’incendie présumé criminel d’un bâtiment, les indices ont une plus grande probabilité d’être trouvés au sous-sol ou au rez-de-chaussée que sur le toit ou sous les combles de l’immeuble.
Or l’essentiel des scénarios échafaudés jusqu’ici se basent sur des observations en surface, mais très peu sur les rares reconnaissances du fond marin, qui pourraient permettre d’y identifier certains débris allogènes.
Face à ces théories impliquant toutes une intervention « externe », un scénario « interne » n’a jusqu’ici reçu que peu d’attention.
Celui-ci mettrait en œuvre un PIG (piston-racleur), sorte de suppositoire géant utilisé lors de la maintenance périodique des pipelines. Il est introduit dans le tuyau à son terminal de départ et propulsé à l’intérieur de celui-ci au moyen d’une surpression générée depuis ce terminal par des turbines.
Le scénario « interne » aurait ainsi utilisé le PIG pour véhiculer en toute discrétion des explosifs à l’intérieur même des tuyaux et les faire exploser sur le site idoine.
![PIG train dissimulé à l'Intérieur d?un tuyau du gazoduc NS1 [crédit NORD STREAM]. PIG train dissimulé à l'Intérieur d?un tuyau du gazoduc NS1 [crédit NORD STREAM].](/_image/nord-stream-3-pig-ns1.jpg)
Les turbines qui compriment le gaz aux terminaux de départ des gazoducs, à Vyborg et Ust-Luga, à proximité de Saint-Pétersbourg, maintiennent un gradient de pression quasi uniforme entre la Russie (220 bars) et l’Allemagne (178 bars) et assurent ainsi un débit constant (absence de turbulences) dans le tuyau.
Tout comme les deux gazoducs, ces deux terminaux ainsi que les installations d’atterrage à Lubmin en Allemagne sont opérés par les exploitants russes du Nord Stream . Autant dire que ce scénario est tout entier dans la main de la Russie.
Un film de James Bond, Tuer n’est pas jouer (1987), illustre tout l’intérêt du PIG utilisé dans ce contexte pour exfiltrer au travers du Rideau de Fer un officier défecteur du KGB !...
Le PIG présente en effet les avantages suivants : simplicité, discrétion, efficacité, redondance et insensibilité à son environnement. Cette hypothèse permet par ailleurs d’éluder certaines incohérences liées aux scénarios impliquant des plongeurs, en particulier :
• La distance de plus de 6 Km entre les sites d’explosion A et B du gazoduc NS1 , dont les tuyaux parallèles ne sont pourtant espacés que d’une centaine de mètres,
• La profondeur d’eau de l’ordre de 80 mètres sur ces sites, qui limite la durée passée au fond par des plongeurs et augmente considérablement celle des paliers de décompression, alors que des hauts fonds d’environ 30 mètres sont accessibles plus au Nord,
• L’aspect demeuré circulaire de la déformée du tuyau.
Le débit du gazoduc NS1 qui s’était maintenu à son maximum de 55 Bcm/an depuis sa mise en service début 2012 a été réduit à 40% à partir de la mi-juin 2022, puis à 20% à partir de la mi-juillet, avant d’être définitivement interrompu fin août. Plusieurs controverses avaient entretemps surgi concernant les turbines du terminal de Vyborg, dont plusieurs se seraient subitement et simultanément révélées défectueuses. Ces variations inhabituelles de débit pourraient alors avoir servi à masquer la mise en place du PIG !

Après les gazoducs, les câbles !
D’autres actions moins spectaculaires mais tout aussi pernicieuses que le sabotage des gazoducs Nord Stream ont par la suite affecté plusieurs lignes sous-marines sillonnant la mer Baltique : pipelines, mais aussi câbles électriques et optiques.
Dans les quatre cas suivants, les dommages résultent de l’accrochage de ces lignes par l’ancre traînante d’un navire en provenance ou à destination de ports russes situés au fond du golfe de Finlande.
| Date | Navire | Câble / Pipeline | Pays Reliés |
| 08.10.2023 | porte-conteneurs Newnew Polar Bear | câble EE-S1
| Estonie-Suède |
| gazoduc Balticconnector
| Estonie-Finlande | ||
| câble Elisa
| |||
| 17.11.2024 | vraquier Yi Peng 3
| câble BCS-Arelion
| Lituanie-Suède |
| 18.11.2024 | câble C-Lion1
| Finlande-Allemagne | |
| 25.12.2024 | pétrolier Eagle S
| câble Estlink 2
| Estonie-Finlande |
| 16.01.2025 | vraquier Vezhen
| câble LVRTC
| Lettonie-Suède |
Au fil de ces incidents attribués à la Russie, les autorités européennes ont cependant commencé à faire montre de plus de détermination.
Invoquant la clause du « passage inoffensif » inscrite dans le Droit Maritime International (la faculté de restreindre le passage d’un bateau potentiellement menaçant au travers d’un détroit reserré), le Danemark a ainsi renforcé ses contrôles en amont du transit par le détroit du Storebælt visant les nombreux pétroliers délabrés qui ne cessent d’acheminer le pétrole russe depuis Ust-Luga.
La Russie aurait-elle anticipé la perte des gazoducs Nord Stream ?
En sus des incertitudes concernant les aspects techniques et logistiques liés au sabotage des gazoducs Nord Stream , on peut s’interroger sur le contexte tant économique que géopolitique les entourant.
Dès avant l’invasion de l’Ukraine, la Russie aurait peut-être déjà intégré la perte de ces gazoducs dans ses plans stratégiques. C’est ce que pourraient suggérer ses investissements colossaux dans des flottes hétéroclites visant à contourner les sanctions occidentales qui n’ont cessé de se renforcer depuis mars 2014 suite à son occupation de la Crimée.
Elle a ainsi constitué à partir de navires anciens et souvent mal entretenus une « flotte fantôme » considérable constituée de pétroliers opérant sous pavillon de complaisance et propriété de diverses sociétés écrans (un nombre de 600 à 1000 unités est évoqué).
En parallèle, elle s’est engagée dans la construction d’une flotte de méthaniers géants de classe Arc7 (300 mètres de long, 55 mètres de large, 22 mètres de haut) capables de transporter le gaz naturel liquéfié (GNL) le long de la Route Maritime du Nord toute l’année sans l’assistance d’un brise-glace.
Cette flotte comporte à ce jour 15 unités opérationnelles. Elle devrait croître à l’avenir jusqu’à atteindre la soixantaine. Ces méthaniers sont alimentés par les vastes complexes de liquéfaction Yamal LNG et Arctic LNG2 établis sur les rives du golfe de l’Ob ; ils vont ensuite transborder leur cargaison dans deux barges flottantes (FSUs) respectivement positionnées au large de Mourmansk et du Kamchatka, à partir desquelles des méthaniers conventionnels viennent s’approvisionner pour ensuite rayonner dans le monde.
À qui profite le crime ?
Se référer à l'adage latin Cui Bono ? ne permet pourtant pas de désigner sans équivoque le commanditaire du sabotage de ces gazoducs.
• Le président américain Joe Biden n’a jamais fait mystère de son souhait à voir disparaître le gazoduc NS2 qui pourtant n'a jamais été opérationnel. Par ailleurs, les livraisons par méthaniers emplis à ras bord de gaz de schiste auparavant banni d’Europe renforcent désormais la dépendance de celle-ci vis-à-vis des États-Unis.
• L'Ukraine a pour sa part tout lieu de se féliciter de la disparition de ce cordon ombilical qui assujettissait économiquement l'Allemagne à la Russie, mais ne peut par contre prendre le risque de s'aliéner le premier contributeur européen à l'effort de guerre contre l’envahisseur russe.
• La Norvège a quant à elle tiré grand profit (108 milliards d’€ en 2022-23) de l'augmentation des prix du gaz. Cependant, en dépit de son expertise dans le domaine sous-marin, sa tradition conciliatrice combinée aux menaces rémanentes que fait peser la Russie à l’Est du Finnmark et au Svalbard n’en fait pas un commanditaire plausible.
• Les atteintes aux gazoducs Nord Stream puis Balticconnector combinées aux endommagements successifs de câbles sous-marins par des navires tous liés à la Russie, ainsi que la présence suspecte de navires russes de « recherches océanographiques » à proximité d'installations pétrolières et de parcs éoliens offshore ont certes tous des relents de guerre hybride destinée à intimider l'Occident, mais sans qu’aucune preuve formelle ait jusqu'ici pu être clairement établie. Par ailleurs, la présomption de sabotage permet à GAZPROM d’invoquer la force majeure pour s'affranchir des pénalités dont cette société aurait eu à s'acquitter envers ses clients pour interruption intempestive des livraisons. Quant à l'absence pour la Russie de revenus directement liés au contrat Nord Stream, celle-ci est compensée par la hausse mondiale des prix du gaz, combinée au fait que les hydrocarbures russes transitent désormais par des pays tiers comme l'Inde ou la Chine.
Quel espoir d’un retour à la raison ?
C'est en définitive l'Union Européenne, Allemagne en tête, qui paie le prix fort du sabotage des gazoducs Nord Stream… Sans compter que le recours au gaz de schiste américain, voire l'extension de plusieurs mines de lignite en Allemagne, constitue un bond en arrière pour ce qui concerne la sauvegarde de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique.
Reste une énigme : pourquoi avoir saboté les deux tuyaux A et B du gazoduc NS1 et le tuyau A du NS2 alors qu’a été épargné le tuyau B du NS2 ? On pourrait y voir l'intention russe de préserver l'avenir en maintenant la possibilité d’une restauration quasi-immédiate de la moitié du débit nominal du gazoduc NS1.













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Voir les 15 commentaires sur cet article
Jihème (18-04-2025 23:38:39)
Bien d'accord avec la majorité des commentaires : 1/ Les Russes, même avec l'esprit tordu qu'on leur prête volontiers (mais jamais à leurs adversaires qui sont, comme chacun sait, de petits saints... Lire la suite
Jean-Michel Duprat (15-04-2025 17:40:24)
Cher Hérodote.net, je me range à l'avis d'une majorité de lecteurs qui, pour une fois, trouve farcesque cet article . On pourrait sourire à l'évocation jamesbondesque de la présentation de l'enq... Lire la suite
El Oso (15-04-2025 15:15:25)
Souvenirs de lecture: Il me semble que l'enquête menée par l'Allemagne en suivant la piste "Andromède", et qui est toujours en cours, s'est orientée nettement vers une piste de sabotage par ... Lire la suite