Maître de Rome de 117 à sa mort, vingt ans plus tard, Hadrien fut de son vivant un empereur étonnamment impopulaire.
Son règne marque pourtant une période de prospérité pour l'empire romain, ainsi que l’apogée de la dynastie plus tard dite dynastie des Antonins, du nom de son successeur
Lorsqu’Hadrien succède à Trajan, il met un terme aux conquêtes pour restaurer l’équilibre de l’Empire. Il réussit son pari mais les Romains ne l’apprécient pas. A-t-il frustré leur orgueil de peuple guerrier ? Ses nombreux voyages dans les provinces, pratique inconnue de ses prédécesseurs, étaient-ils trop coûteux ? Son amour de la culture grecque a-t-il déplu ?…
Le second de Trajan lui succède sur le trône
Publius Aelius Hadrianus naît en 76 après J.-C. à Italica (actuelle Espagne) d’une famille de rang sénatorial. À la mort de son père, il devient le pupille du futur empereur Trajan, son grand-cousin, dont il épouse la petite-nièce Vibia Sabina.
Il reçoit une éducation de qualité à Rome où il débute une carrière politique discrète mais efficace. Il accompagne Trajan devenu empereur dans ses campagnes contre les Parthes, lorsque celui-ci meurt sans avoir clairement désigné un successeur.
Déjà âgé de quarante ans, Hadrien, alors légat (gouverneur) de Syrie, est acclamé empereur par ses troupes à Antioche, mais doit encore se faire reconnaître comme tel par le Sénat. L’impératrice Plotine, veuve de Trajan, qui le soutient, use d’un stratagème. Elle envoie d’abord une première lettre au Sénat pour l’informer de l’adoption d’Hadrien par Trajan. Ce n’est que dans une seconde missive qu’elle l’informe du décès de Trajan dans la lointaine Cilicie.
Reconnu empereur en 117, Hadrien rompt aussitôt avec l’expansionnisme de son prédécesseur. En effet, le règne de Trajan correspond à l’apogée territorial de l’empire. Entre 114 et 117, Trajan a combattu les Parthes et créé trois nouvelles provinces : Mésopotamie, Assyrie, et Arménie.
Hadrien fait le choix d’abandonner ces éphémères provinces et ramène la frontière sur l’Euphrate, pour privilégier la stabilité interne. Il conclut la paix avec les Parthes, établit un royaume-client en Arménie, et ensuite seulement gagne Rome en 118, où il célèbre à titre posthume le triomphe de Trajan. Pragmatique, la politique militaire d’Hadrien est incomprise et lui vaut de nombreuses critiques.
La paix en externe, les tensions en internes
Hadrien renforce les frontières de l’Empire en aménageant tout leur long des routes fortifiées : le limes. Il construit ainsi son « Mur » de 130 km à peu près à l’actuel emplacement de la frontière anglo-écossaise, ainsi qu’une autre barrière longue de 485 km, reliant le Danube au Rhin. La frontière physique matérialise ainsi la rupture entre Romanitas (terres romaines) et Barbaritas (par-delà le limes).
Soucieux de préserver les acquis de l’empire, l’empereur passe pour pacifiste. Ses concessions ne doivent cependant pas faire oublier la violence avec laquelle il écrase des révoltes en Dacie et Mauritanie, ni le déchaînement de Bar Kochba qui contrarie la fin de son règne.
Bar Kochba n’est en fait que le summum de nombreuses révoltes juives qui secouent l’empire à partir des années 110 et auxquelles ne législation transformant les ruines de Jérusalem en colonie romaine, interdisant par ailleurs la circoncision, met le feu aux poudres.
L’autoproclamé « prince d’Israël » Bar Kochba soulève des troupes qui balaye l’armée romaine et fonde un État juif indépendant en 132. Hadrien envoie huit légions pour écraser les rebelles, soit près de 50 000 hommes. Les combats sont rudes et les pertes immenses, au point qu’Hadrien renonce à célébrer son triomphe en 135. En guise de représailles, la référence au peuple juif est effacée du nom même de la province : la « Judée » devient « Syrie-Palestine » (dico).
Pérégrinations et mécénat de l’empereur
En rupture avec ses prédécesseurs, Hadrien est un empereur voyageur. Sur vingt-et-un ans de règne, il en consacre douze à sillonner les provinces de l’empire, autant d’occasion d’inspecter ses troupes et de bâtir temples et monument.
Un premier voyage l’amène en Germanie et en Espagne, en passant par la Bretagne où il lance la construction du Mur. Il met ensuite le cap vers l’Asie Mineure et embellit Athènes au passage. Un deuxième voyage lui permet de fonder de multiples cités en Afrique. Il retourne ensuite à Athènes inspecter les travaux puis se rend en Égypte et en Judée, pour mater la révolte de Bar Kochba. Très affaibli, Hadrien rentre à Rome en 134, où il décède quatre ans plus tard.
Ses contemporains perçoivent d’un mauvais œil les voyages de l’empereur : pourquoi ne pas se contenter du très performant réseau de poste ? Ajoutons que les va-et-vient d’une suite de 5000 personnes coûtent cher…
Il faut certainement attribuer à l’empereur une véritable soif de culture. Surnommé « Greaculus », le petit Grec, l’empereur philhellène cherche à restaurer la grandeur de la Grèce antique et finance pléthore de monuments, notamment la bibliothèque et le temple de Zeus olympien à Athènes.
Son affection particulière pour la Grèce ne lui fait cependant pas négliger l’Italie. Hadrien dote Rome d’un superbe temple dédié à Vénus, et reconstruit un Panthéon détruit par la foudre.
Enfin, il se construit une villa de plaisance à Tivoli (banlieue de Rome) entre 124 et 136. Outre de nombreuses œuvres, la villa Hadriana abrite des reconstitutions des sites appréciés par l’empereur lors de ses voyages : Prytanée d’Athènes, temple de Sérapis d’Égypte. Hadrien est également grand bâtisseur de temple, en écho avec sa politique religieuse conservatrice. S’il tolère les chrétiens, l’empereur s’efforce de raviver les cultes ancestraux et d’entretenir le culte impérial.
Une mémoire complexe
Populaire auprès de la plèbe, Hadrien entretient en revanche des relations désastreuses avec le Sénat. Et pour cause, dès son ascension au pouvoir il fait exécuter quatre sénateurs complotant contre lui.
Arrogant, autoritaire, souvent lunatique, l’empereur fait preuve d’un grand mépris envers le Sénat et lui martèle qu’il exerce seul le pouvoir, là où le diplomate Trajan était soucieux de le ménager en demandant ses avis. Passionné par les arts et les sciences, Hadrien l’est aussi par la chasse, alors considérée comme une activité servile. Son intérêt pour la magie et l’astrologie semble également douteux aux yeux du Sénat.
Enfin, si l’homosexualité d’Hadrien ne pose pas de réel problème, sa passion pour le jeune Bithynien Antinoüs fait quant à elle scandale. Lorsque son favori meurt de noyade en 130, l’empereur choque en montrant en public des signes de deuil alors même qu’il n’a rien exprimé lors de la mort de sa sœur quelques temps plus tôt. Fou de chagrin, il organise des jeux en l’honneur d’Antinoüs, fonde la cité d’Antinoupolis et va jusqu’à instituer un culte en son honneur.
Despote éclairé, Hadrien mène de nombreuses réformes conduisant l’empire à un apogée. Il modernise l’armée en favorisant le recrutement régional et en augmentant les effectifs de la cavalerie. Son règne marque la fin du monopole de la chancellerie impériale par les affranchis, aux profits des cavaliers.
Aidé par le juriste Salvius Julianus, Hadrien compile et codifie le droit dans un édit perpétuel qui sert de référence jusqu’aux réformes de Justinien au VIe siècle.
Enfin, Hadrien relance l’économie de l’empire. S’efforçant de remettre en culture les grands domaines abandonnés, il encourage les baux à long terme et les associations d’agriculteurs. Chacun est libre de s’installer sur les terres en friche. Enfin, il améliore le réseau routier, ce qui développe le commerce.
Avec l’âge, Hadrien devient paranoïaque et ordonne de nombreuses exécutions sommaires. Sans enfant biologique, il ménage sa succession en contraignant des proches au suicide. Son pupille meurt bien jeune : l’empereur se résout alors à adopter Antonin, lequel, fort de ses cinquante ans, est pensé comme un empereur de transition pour l’avènement de Marc Aurèle, qu’Hadrien force Antonin à adopter.
Cette fin de règne est si chaotique qu’Hadrien échappe de peu à la damnation memoriae (condamnation à l’oubli) par le Sénat, Antonin parvenant de justesse à le diviniser après sa mort.
S’il ne fut guère populaire de son vivant, Hadrien parvint à moderniser, pacifier et embellir l’empire. Son héritage se compose aujourd’hui surtout des nombreux vestiges du Mur et de sa Villa, ainsi que du chef-d’œuvre de Marguerite Yourcenar : les Mémoires d’Hadrien, paru en 1951 qui a su résumer l’empereur ainsi : « C’est en latin que j’ai administré l’empire […], mais c’est en grec que j’aurai pensé et vécu. »











Vos réactions à cet article
Recommander cet article
Voir les 4 commentaires sur cet article
Liger (28-07-2025 18:17:25)
De l'empereur Hadrien : « Animula vagula, blandula, / Hospes comesque corporis, Quae nunc abibis in loca / Pallidula, rigida, nudula, Nec, ut soles, dabis iocos... » « Petite â... Lire la suite
Meurger RobertPierre (28-07-2025 11:20:12)
J'apprécie énormément Herodote.net Le Media de l'histoire pour ses remarquables parutions. Quoique professeur certifié d'anglais, j'ai toujours été passionné par l'Histoire et Herodote.net est ... Lire la suite
Savonarole (27-07-2025 12:09:26)
Excellent article.
« Le mur d’´Hadrien » c’est curieux, aujourd’hui personne ne reprend cette idée ????