« Le mode de vie des Américains n’est pas négociable, » lança le président américain George H. W. Bush lors du Sommet de la Terre de Rio (1992). C'est un credo que beaucoup d'entre nous ont repris à son compte...
Ainsi sommes-nous prompts à accuser les enfants à naître de contribuer au réchauffement climatique, en revanche, « personne ne propose d’interdire les voitures dès demain en raison seulement de leur bilan carbone », note avec humour Emmanuel Pont. Personne, de façon plus surprenante, ne propose non plus de revenir sur la détaxation du kérosène, le carburant des avions, qui est trois fois moins cher que le fioul ou le super (note).
Moins nous sommes féconds et plus nous consommons et émettons de CO2
Depuis deux décennies, notre prise de conscience du réchauffement climatique s'avère impuissante face à l'accélération du consumérisme, adossé à la mondialisation des échanges et à la montée du capitalisme financier : nous nous habillons de vêtements de médiocre qualité venus du bout du monde et qui durent quelques mois tout au plus ; nous sommes friands de gadgets électroniques à obsolescence programmée ; nous roulons de plus en plus souvent et de plus en plus loin dans des voitures de plus en plus grosses et gourmandes en énergie (qu'elles soient électriques ou thermiques ne change rien à l'affaire).
Notre mode de vie, venu des États-Unis au XXe siècle, impose l'idée qu'il ne saurait y avoir de vie décente et moderne sans une voiture par adulte et la faculté de prendre l'avion pour bronzer de l'autre côté de la planète. De fait, avec l'éclatement des villes et l'éloignement des zones commerciales, d'activités et de loisirs, nos gouvernants et nos entrepreneurs ont rendu obligatoire l'usage d'une voiture par tous les ménages, si modestes soient-ils, ainsi que le déploraient déjà l'historien Lewis Mumford et le démographe Alfred Sauvy il y a plus de cinquante ans.
Le Covid n'a rien arrangé : nous avons pris l'habitude de commander des biens en ligne au lieu de les acheter nous-mêmes au coin de la rue et nous préférons regarder des séries et des films sur des TV grand écran plutôt que de sortir au cinéma. Tout cela n'est rien sans doute à côté de ce qui arrive : internet 5G, IA et metaverse (mondes virtuels). Nous sommes devant une nouvelle accélération de nos consommations d'énergie en laquelle les bébés ne portent bien évidemment aucune responsabilité.
Cette vague de fond repose sur une économie en réseaux qui multiplie les motifs de dépenses. Chacune de nos consommations sur le web donne lieu à un prélèvement parfois minime et « les petits ruisseaux faisant les grosses rivières », on en arrive aux bénéfices colossaux de nos multinationales, avec des records sans précédent (15 milliards de bénéfices annuels pour les plus grosses GAFAM de l'internet américain), cependant que les inégalités de revenus se rapprochent des sommets atteints à la « Belle Époque », avant que les deux guerres mondiales ne laminent les grosse fortunes (Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, 2013).
S'il y a des gens en trop, ce ne sont pas les enfants à naître mais les adultes des pays riches (nous-mêmes) qui persistent dans un mode de vie énergivore ! Illustration par l'absurde :
• Imaginons que disparaisse instantanément le cinquième le plus riche de l'humanité : riverains de la mer de Chine, Nord-Américains et Européens (y compris nous-mêmes). Le réchauffement climatique serait stoppé car les quatre cinquièmes survivants de l'humanité ont, pour le moment au moins, une empreinte écologique tout à fait modérée. Mais est-ce bien cela que nous souhaitons ?
• Maintenant, imaginons que disparaissent au contraire les quatre cinquièmes les plus pauvres de l'humanité et que subsiste le cinquième le plus énergivore : cela ne freinera pas le réchauffement climatique. Il est possible même qu'il s'accélère car, avec des ressources plus abondantes que jamais (espace, énergies, minerais, etc.), nous n'aurons plus aucun scrupule à consommer et voyager tant et plus.
Cette alternative pourrait nous déprimer s'il n'y avait une issue plus appétissante. Elle consiste à réformer notre mode de vie par une action politique et collective non contraignante mais déterminée ; nous en avons dessiné les contours dans notre essai : Le climat et la vie.
Les pollueurs sont les riches, pas les bébés !
Le tableau ci-après met en évidence les contrastes entre des régions très riches, à faible fécondité et très forte « empreinte écologique » (contribution au réchauffement climatique) et des régions pauvres ou très pauvres, à fécondité modérée ou très forte et à très faible empreinte écologique.
Émissions de CO2 par habitant selon les régions du monde (2019)
| Grandes régions | Population (milliards) | enfants/femme | tonnes CO2/hab/an | total CO2 (mds t/an) |
| Monde | 7,6 | 2,5 | 4,7 | 38 |
• Les pays plus ou moins pauvres du premier groupe représentent les deux tiers de l'humanité, avec une croissance modérée ou forte. Mais ils contribuent aux émissions de CO2 pour un quart tout au plus. Encore faudrait-il souligner que leurs émissions sont dues pour l'essentiel à une oligarchie ultra-minoritaire qui vit à l'américaine, se nourrit de produits importés, habite dans des logements climatisés et voyage tant et plus en voiture et en avion...
• La Chine, devenue « l’atelier du monde », est dans une situation intermédiaire : la plus grande partie de sa population vit encore très pauvrement et s'apparente au premier groupe. La population des métropoles riveraines de la mer de Chine et du fleuve Jangze, environ 300 millions de personnes, a déjà atteint un niveau de vie de type occidental et émet pour son compte propre au moins autant de CO2. C'est le cas aussi d'une centaine de millions d'Indiens.
• Le troisième groupe (Amérique du Nord, Europe, Extrême-Orient...) représente seulement 1,3 milliards d'habitants, soit à peine un sixième de l'humanité. Mais il contribue directement au tiers des émissions de gaz à effet de serre (CO2) responsables du réchauffement climatique. Sa contribution au réchauffement climatique est dans les faits supérieure car il faut y ajouter une fraction des émissions de la Chine et du Sud-Est asiatique ainsi que des transports internationaux (fret maritime et aérien). En effet, si les usines chinoises émettent du CO2, c'est en partie pour fabriquer avec des techniques énergivores (métallurgie des terres rares...) des appareils électroniques comme nos portables ou nos téléviseurs. Les émissions de CO2 très élevées des pays exportateurs de pétrole sont aussi liées à notre frénésie de consommation.
Retenons de ce qui précède que c'est notre mode de vie, exceptionnellement énergivore, qui est la première cause du réchauffement climatique en cours. Les populations concernées par cette boulimie, en Eurasie et aux Amériques, seront moins nombreuses en 2100 qu'aujourd'hui et même si leur déclin démographique devait s'accélérer, ce déclin viendrait trop tard pour éviter que les températures ne s'emballent. Quant à l'Afrique subsaharienne, sa croissance démographique très rapide va certes poser de graves problèmes dans les décennies à venir mais ces problèmes seront avant tout d'ordre géopolitique, éducatif et social (note).




• Pas négociable, notre mode de vie ?










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