19 juin 2022

Climat : les utopies du passé dessinent un autre avenir

La menace climatique est bien réelle. Mais qui peut croire que le vote du Parlement de Strasbourg sur l’arrêt de production des véhicules thermiques en 2035 y remédiera ? Et la promesse de multiplier les champs d’éoliennes sur nos côtes ? Et celle de convertir nos terres agricoles en « fermes » photovoltaïques ?

Songeons qu’un climatiseur consomme plus de 5000 watts. Les 62 éoliennes géantes du parc éolien marin de Saint-Brieuc, d’une puissance installée de 496 mégawatts, pourront tout au plus fournir l’électricité de cent mille climatiseurs, soit moins d’1% de tous les climatiseurs que nous nous disposons à installer en France. Autrement dit, quoi que nous fassions, les « nouvelles énergies renouvelables » ne pourront même pas accompagner la croissance de la demande en énergie : climatiseurs mais aussi internet 5G, drones, home-cinema, etc. Quant à remplacer les centrales nucléaires et les centrales au gaz ou au charbon pour notre chauffage et nos voitures électriques, n’y pensons pas. Si un lecteur peut démontrer le contraire, qu’il nous le dise, nous ne manquerons pas de le récompenser !

La classe politique de l’Union européenne s’égosille sur le sujet cependant que les dirigeants chinois multiplient les ouvertures de mines et de centrales à charbon pour fournir les composants électroniques et les terres rares indispensables à nos éoliennes, panneaux photovoltaïques et batteries. Quant aux deux tiers restants de l’humanité, ils se demandent comment ils pourront faire face à la flambée des prix sur les matières premières consécutive à nos programmes de « transition énergétique » (et au conflit américano-russe).

Ce salmigondis de contradictions serait de nature à décourager les jeunes gens s’il ne restait l’espérance. Celle-ci est à chercher chez les historiens et urbanistes qui ont entrevu les impasses actuelles et suggéré des alternatives. Celles-ci passent par la redéfinition de la vie en communauté et du sens que nous donnons à l’existence, autrement dit par de vrais choix politiques.

Réinventer la ville et les déplacements

La Cité à travers l'Histoire (1961, Lewis Mumford)Le premier de nos auteurs visionnaires est un historien américain, Lewis Mumford (1895-1990), auteur de Technique et Civilisation (1934) et La Cité à travers l’Histoire (1961). Dans ce dernier ouvrage, il raconte la naissance et l’épanouissement des villes, jusqu’à ce qui lui paraît être le modèle le plus accompli, la Venise médiévale, avec sa place centrale, la place Saint-Marc et son axe principal de circulation, le Grand Canal, à partir duquel se ramifient les canaux qui nourrissent la ville.

L’historien rappelle comment toutes les villes, depuis Our, en Mésopotamie, ont développé des banlieues à la jonction avec l’espace rural. Mais le phénomène s’emballe à l’ère industrielle avec la multiplication, autour des cités étasuniennes, de lotissements monotones, contraires à l’idée que l’on se fait d’une cité, « le lieu où se côtoient et se confondent des hommes différents par le métier et l’origine, un lieu d’assemblées et de rencontre, d’affrontement et d’entraide ».

« La même évolution inexorable qu’ont connue les banlieues des États-Unis, menace toutes les banlieues du monde, et la recherche de divers moyens susceptibles de la contrarier est des plus urgentes, » écrivait-il déjà en 1961. « L’universalisation d’un mode d’habitation banlieusard paraîtrait aussi néfaste que la généralisation de la mégalopole : il semble cependant qu’un développement urbain, privé de planification et de directives, tende vers cette prolifération double et également privée de sens. Une dense ceinture d’aérodromes, d’autoroutes, de parkings et de terrains de golf enserre les mornes structures d’une existence de plus en plus vide d’intérêt et profondément amoindrie. »

Bien avant qu’émerge l’enjeu climatique, Lewis Mumford entrevoit l’impasse du tout-automobile. Il déplore que « tous les modes d’existence soient organisés en fonction de l’usage d’une voiture personnelle » et plaide déjà pour « la production et la vente de petites voitures, mues électriquement, qui seraient utilisées concurremment avec les transports publics, dans les limites de la cité ». Nous en sommes encore loin, 60 ans après. « En négligeant les transports publics, en construisant des autoroutes à l’extérieur de la cité et de vastes parkings à l’intérieur pour encourager l’utilisation des voitures personnelles, nos ingénieurs et nos urbanistes ont contribué à la destruction du tissu cellulaire de la cité. Sur de courtes distances, jusqu’à 1500 mètres, les déplacements devraient pour la plupart s’effectuer à pied. Les urbanistes et les municipalités, faute de développer les moyens de transport publics, découragent le piéton et créent une situation où seule une densité résidentielle très faible peut demeurer supportable. »

L’Américain recommande de densifier les villes mais sans en passer par « ces pains de sucre mangeurs d’espace que l’on présente en Europe et en Amérique comme le dernier cri de l’Amérique moderne ». Il manifeste son intérêt pour l’utopie urbaine d’Ebenezer Howard (1850-1928) : Les Cités-Jardins de demain (1898). Dans cet opuscule, l’urbaniste anglais préconise des unités urbaines d'environ 30 000 habitants et un kilomètre de rayon (10 000 hab./km2), avec un habitat essentiellement pavillonnaire, un large éventail de services et d'emplois, ainsi qu’une ceinture verte pour les loisirs et l'approvisionnement en produits frais.

Cités-jardins de demain (illustration extraite de l'ouvrage d'Ebenezer Howard, Garden-cities for tomorrow, 1902)Ces villes sont dédiées à la marche : on va en un quart d'heure du centre à la périphérie. L’automobile reste néanmoins présente pour les nécessités des services publics, pour le transport de charges lourdes, etc. Les particuliers peuvent eux-mêmes rouler en voiture s’ils en ont besoin mais cela ne concerne qu’une petite fraction de la population. La voirie automobile est de ce fait limitée au minimum : des voies généralement à sens unique, pas de stationnement sur les bas-côtés mais des trottoirs élargis et arborés.

Le centre de Paris, conçu il y a cent cinquante ans par le baron Haussmann, autorise aussi une existence (presque) sans automobile ! Avec des transports en commun diversifiés, de nombreux commerces et emplois de proximité et une grande mixité sociale, la ville haussmannienne offre un cadre de vie convivial sur un espace restreint. Le VIIe arrondissement de Paris, par exemple, avec ses esplanades et ses avenues, a un aspect très riant malgré une densité élevée de 15 000 hab./km2. Dans la capitale française, chacun ou presque peut aller à son travail en métro ou en bus, voire en vélo ou à pied, et la plupart des services et des loisirs sont partout accessibles à pied. En conséquence, plus de la moitié des ménages ne possèdent pas de voiture. Pour les sorties dominicales et les vacances, c'est le train ou la voiture de location.

D'autres villes ont réussi à se dégager de l'emprise automobile. C'est le cas de Strasbourg et Montpellier, du moins de leur centre historique où l'on se surprend à flâner sans stress du fait de l'absence de bruit et de pollution. C'est aussi le cas de Turin qui privilégie le piéton dans le très vaste quadrilatère de son centre historique, comme d’Amsterdam qui a remplacé les voitures par des vélos dans tout le centre historique. Et l’on peut parler aussi de Pontevedra, une ville de 80000 habitants en Galice. Par petites touches, en vingt ans, son maire a réussi à bannir la voiture de l’espace public en construisant des parkings à la périphérie et surtout en privilégiant la proximité entre services et logements. En matière de liaisons interurbaines, la Suisse montre l'exemple. Dans ce pays, tous les villages, y compris les plus reculés, sont accessibles par les transports publics, train, tramway, bus, avec d'excellentes correspondances entre les uns et les autres.

Ces exemples bien réels montrent que l’on peut en France comme dans tous les pays du monde envisager des villes et des villages libérés de la pression automobile, de la pollution et du bruit, où les habitants auront plaisir à vivre sans éprouver le besoin de prendre l’avion pour une plage des antipodes, où les jeunes pourront aussi se retrouver pour de vrai, jouer et flirter dans leur quartier en laissant de côté les réseaux sociaux. Cela passe par une action politique volontaire, nourrie par les financements qui sont aujourd’hui mobilisés en pure perte par une « transition énergétique » aussi coûteuse qu’inutile.

Il s’agira que le législateur recentre les services, commerces et emplois dans les cités existantes, de façon à reconstituer des bourgs, des quartiers et des villes où dix à trente mille habitants jouiront de tous les agréments de la modernité dans un rayon d’un kilomètre environ. Grâce à des liaisons interurbaines rapides (trains, tramways, autocars), chacun bénéficiera à bon compte d’un bassin d’emploi et de loisirs équivalent à celui d’une grande métropole. Ces actions seront beaucoup moins coûteuses que les politiques actuelle de « transition énergétique » avec des résultats bien plus probants sur les émissions de gaz à effet de serre. N’est-ce pas mieux que les cités futuristes du type « Cinquième Dimension » que nous promettent Bahreïn, Shanghai et Singapour ?

Mais que de temps perdu ! Le professeur américain Steve Chu, Prix Nobel de Physique, donnait en 2007 ce conseil aux dirigeants chinois et indiens : « Que la Chine et l'Inde ne refassent pas les mêmes erreurs que les États-Unis qui gaspillent l'énergie. La Chine va au cours des trente prochaines années construire 600 millions de nouveaux logements pour accueillir ses paysans dans des villes nouvelles. C'est une occasion unique pour faire en sorte que les gens vivent et travaillent sur le même lieu, économisant les coûts de transports. » (Le Figaro, 26 janvier 2007, page 22). Quinze ans plus tard, on peut regretter qu'il n'ait pas été davantage écouté.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-06-20 09:02:04

 
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