Université de la terre (UNESCO)

Réinventons nos villes

27 novembre 2022 : à quoi ressembleront nos villes et nos logements dans les prochaines décennies ? Comment vivrons-nous le réchauffement climatique ?... Ces thèmes ont été au cœur des cinquante débats et tables rondes de l’Université de la terre. Cette 17e édition s’est tenue les 25 et 26 novembre 2022 au siège de l’UNESCO, au cœur de Paris, avec dix mille participants et trois cents intervenants appartenant à tous les domaines de compétences…

Agnès Sinai, enseignante à Sciences Po, donne le ton de l’enjeu climatique avec une boutade : « Notre civilisation aura tout à la fois réussi à rendre possible le ski alpin en Arabie séoudite… et impossible dans les Alpes ».

Dans le domaine central de l’urbanisation, un intervenant rappelle que, suivant la pente actuelle, les trois métropoles les plus peuplées du monde à l’horizon 2100 pourraient être Lagos (Nigéria), Dar-es-Salam (Tanzanie), Kinshasa (Congo), avec 80 millions d'habitants chacune. Autant dire l’ampleur de l’enjeu.

Construire du neuf ou améliorer l’ancien ?

Pour ce qui concerne l’hémisphère occidental, Agnès Sinai note que plutôt que métropoliser à outrance en nous obligeant à construire des dizaines de milliers de logements dans les métropoles, mieux vaudrait rénover ce qui existe et surtout revitaliser les petites villes et les villages, dont les centres historiques sont aujourd’hui désertés et laissés à l’abandon.

« Rien de plus funeste et de plus amoindrissant que le goût des démolitions. Qui démolit sa maison, démolit sa famille ; qui démolit sa ville démolit sa patrie ; qui détruit sa demeure, détruit son nom. C’est le vieil honneur qui est dans les vieilles pierres, » nous lance de l’au-delà Victor Hugo.

Christine Leconte, présidente du Conseil national de l’Ordre des architectes, en convient et élargit la proposition à l’ensemble de la construction : « Il importe de restaurer et adapter l'existant plutôt que construire du neuf ! » François de Mazières, maire de Versailles, partage cet avis, d'autant que les principales émissions de gaz à effet de serre d'un bâtiment se font au moment de sa construction. Donc, autant ne pas démolir l'ancien quand celui-ci est de bonne qualité !

Cette évidence devrait s’appliquer à bien d’autres secteurs, comme la construction automobile : est-il pertinent de la part des fonctionnaires de Bruxelles et de Paris de précipiter le remplacement des voitures à moteur thermique par des voitures électriques dont le « bilan carbone » ne deviendra positif qu’après cent mille kilomètres au mieux ?

Dans le même temps, note l’architecte, il importe de rendre la ville aux enfants : « Au fil des dernières décennies, dans les nouveaux habitats voués à la voiture et dans les villages traditionnels aux trottoirs défoncés et impraticables, les enfants ont été peu à peu expulsés de l’espace public, avec impossibilité d’y circuler en toute sécurité et d’y jouer ».

En France comme dans les pays voisins, nous ne manquons pourtant pas d’exemples de belles réhabilitations et reconversions de quartiers anciens (usines ou logements). Mais ainsi que le déplore le maire de Saint-Germain-en-Laye, l’administration centrale ne va pas dans ce sens et pousse les communes et les intercommunalités à construire tant et plus de logements neufs, ce qui a le triple inconvénient de consommer beaucoup de matériaux énergivores, d’accélérer l’artificialisation des sols naturels et agricoles et d’étendre à l’infini les zones urbaines, avec les problèmes de déplacement qui s’ensuivent (routes, rocades, parkings, etc.).

Le projet affiché par le président Macron de créer des réseaux express régionaux dans les dix métropoles provinciales, à l'image du RER francilien, va dans le même sens, celui d'une bétonisation et d'une artificialisation à tout va des espaces naturels et agricoles fertiles qui entourent lesdites métropoles, au détriment de la revitalisation de la France périphérique. 

Contre les gratte-ciels

C’est également un non-sens urbain et écologique que de multiplier les gratte-ciels. « Je ne suis pas du tout favorable aux immeubles de grande hauteur, souligne François de Mazières. Le quartier d’affaires de La Défense, à l’ouest de Paris, est une aberration écologique ! »

Contrairement à ce que nous pourrions croire au premier abord, les constructions de grande hauteur, qu’il s’agisse de bureaux ou logements, sont gaspilleuses d’espace et d’énergie.

Sur l’esplanade de la Défense, les couloirs de tours génèrent des vents violents qui contribuent à refroidir les tours et nécessitent d’autant plus d’énergie pour maintenir à l’intérieur de celles-ci une température décente. À cela s’ajoutent bien sûr les dépenses d’énergie occasionnées par les batteries d’ascenseurs et les sécurités incendie. Les concentrations d’emplois multiplient également les déplacements domicile-travail coûteux en énergie.

Les immeubles d’habitation de grande hauteur ne sont pas plus économes d’espaces. Il y a quelques années, l’architecte Remi Koltirine faisait ainsi remarquer que tel « grand ensemble » des années 1970, en bordure du 7e arrondissement de Paris, avait une densité plus faible que les 15000 habitants au km2 de cet arrondissement, l’un des plus agréables de la capitale, avec ses avenues arborées bordées d’immeubles haussmanniens de six étages en pierre calcaire blonde.

Si la construction de gratte-ciels de verre et d’acier est une impasse écologique et tout simplement humaine, il en va de même du recours massif à ces matériaux comme au ciment. La seule fabrication du ciment génère dans le monde environ 8% de toutes les émissions de gaz à effet de serre. Or, ce matériau est loin d’avoir les vertus qu’on lui prête. L’architecte Marc Held rappelle ainsi qu’il vieillit et, à la différence de matériaux plus traditionnels comme la terre, la pierre ou le bois, ne peut pas se remplacer. Les ouvrages d’art en béton armé nécessitent ou nécessiteront à l’horizon d’un siècle environ d’être reconstruits.

À l’Université de la terre, Pierre-André de Chalendar, président du conseil d’administration de Saint-Gobain, ne craint pas lui-même de revendiquer le retour à des matériaux locaux pour des raisons tant humaines qu’environnementales et économiques. Il est rejoint en cela par l’architecte Kengo Kuma qui, de Tokyo, rappelle sa propre prédilection pour le bois, y compris dans des édifices publics de grande taille et de belle apparence. Il souligne aussi la nécessité de recourir dans toute la mesure du possible à la ventilation naturelle.

Il existe depuis la nuit des temps mille et une manières de maintenir à l’intérieur d’un bâtiment des températures correctes qui ne demandent qu’à être optimisées et modernisées. C’est un impératif urgent car, ainsi que le note Christine Leconte, « suivant la courbe actuelle, il y aura 4 fois plus de climatisation en 2050, et avec le béton, la climatisation sera parmi les principaux facteurs d'accroissement des émissions de gaz à effet de serre ! »

Revenir à des matériaux locaux, respectueux de l’environnement comme de l’identité des villes, développer par ailleurs la végétalisation des villes en ménageant des espaces pleine terre où peuvent s’épanouir des arbres de grande hauteur, voilà les objectifs affichés par le maire François de Mazières : « Versailles la blonde et Toulouse la rose doivent l’une et l’autre leur beauté singulière au matériau dont elles sont faites, ici le calcaire du Bassin parisien, là la brique de la Garonne. »

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-11-29 09:08:28

 
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