1652-1902

Migrations croisées en Afrique australe

Sur le continent africain, l'Afrique du Sud a une histoire atypique : les colonisateurs blancs y ont précédé les populations noires sur une partie du territoire et les guerres pour la domination du pays ont opposé non seulement les colonisateurs européens aux ethnies locales mais également les Européens entre eux.

La complexité ethnique de ce pays peuplé de Zoulous, de Xhosas, de Bushmen, de Blancs d'origine hollandaise, britannique ou française, de métis, d'Asiatiques... en fait une mosaïque au sein de laquelle l'égalité des droits des citoyens n'a été acquise qu'en 1991, avec l'abolition de la ségrégation raciale (apartheid).

Béatrice Roman-Amat
Une extraordinaire diversité géographique et humaine

L'Afrique du Sud s'étend sur 1 200 000 km2 et compte 49 millions d'habitants en 2008, dont 80% de Noirs, 9% de Blancs, le reste de « Métis » et d'Indiens (les Blancs, également répartis entre Anglophones et Afrikaners, représentaient le quart de la population au milieu du XXe siècle). Elle reconnaît onze langues officielles !

« Finistère africain », le pays dispose de quelque 3000 km de côtes sur l'océan Indien et l'océan Atlantique. Les plaines côtières au climat méditerranéen ou tropical se heurtent rapidement à la chaîne montagneuse du Drakensberg. L'intérieur des terres est composé de savanes, prairies et zones quasi-désertiques. Le sous-sol est très riche en or, diamants, platine, uranium, fer et charbon.

Un peuplement très ancien

L'Afrique du Sud se flatte d'être l'un des berceaux de l'humanité, en concurrence avec l'Éthiopie et la Tanzanie. Des fossiles vieux d'environ 3 millions d'années ont été découverts en effet par le professeur Raymond Dart près de Johannesbourg en 1924 et aussitôt baptisés Australopithèques (singes du Sud).

Beaucoup plus près de nous, vers 20 000 avant notre ère, s'établirent en Afrique australe des groupes de chasseurs-cueilleurs de petite taille et à la peau cuivrée. Ils se perpétuent au XXIe siècle chez les Khoïsans ou Hottentots ainsi que chez les Bushmen d'Afrique du Sud, de Namibie et du Botswana (le film de Jamie Uys : Les dieux sont tombés sur la tête, 1980, leur a apporté une notoriété planétaire).

À partir de 500 av. J.-C., des communautés sédentaires noires du groupe linguistique bantou, venues du nord, migrèrent dans les régions du Natal et du Transvaal. Elles amenèrent avec elles l'élevage et l'agriculture. Au cours du premier Âge du fer, qui correspond en Afrique aux IVe-Ve siècle de notre ère, ces populations sédentaires refoulèrent les chasseurs-cueilleurs vers les zones arides ou désertiques et au sud du fleuve Orange.

Plus au nord, dans la région du Zambèze, s'épanouit aux alentours de l'An Mil un mystérieux empire, le Grand Zimbabwe, aussi appelé Monomotapa, qui pratique des échanges commerciaux avec les Arabes de la côte.

Les premiers Européens, sur la route des Indes

En 1488, le Portugais Bartolomeu Dias fut le premier Européen à atteindre le cap de Bonne Espérance, d'abord appelé cap des Tempêtes. Mais son pays était trop absorbé dans le commerce avec le golfe de Guinée pour exploiter immédiatement les possibilités offertes par les terres australes entrevues. En 1497, lorsque Vasco de Gama parvint à atteindre les Indes en contournant la pointe de l'Afrique, le site acquit une importance capitale, à mi-chemin entre Europe et Indes. Cependant, les Portugais abandonnèrent l'idée de s'y installer après l'épisode dramatique du 1er mars 1510, quand le vice-roi Francesco de Almeida et ses hommes furent décimés par une attaque de Bushmen.

Au milieu du XVIIe siècle, les Provinces Unies mirent la main sur l'Afrique australe. Le 5 avril 1652, le Hollandais Jan Van Riebeeck fonda le comptoir du Cap, avec une petite centaine de colons. Son objectif était de mettre sur pied un point de ravitaillement pour la Compagnie des Indes orientales (VOC), installée à Batavia (future Jakarta) depuis 1619. Calvinistes, les premiers colons furent rejoints par 238 huguenots français chassés par la révocation de l'édit de Nantes dans les années 1680.

En manque de main-d'oeuvre... et de femmes, les colons s'unirent assez volontiers à des femmes Khoïsans ou Hottentots à peau cuivrée. Ils ne tardèrent pas non plus à faire venir des esclaves de Madagascar ou d'Inde, voire de Malaisie et d'Insulinde. Métis et esclaves sont à l'origine de la communauté « Métis » ou « Coloured » du Cap. Par ailleurs, aujourd'hui encore, un grand nombre d'Afrikaners « blancs » conservent dans leurs traits le souvenir de métissages anciens.

Migrations croisées en Afrique australe

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Sur le continent africain, l'Afrique du Sud a une histoire atypique : les colonisateurs blancs y précédèrent les populations noires ou bantoues, au moins au sud de la rivière Orange.

D'autre part, les guerres pour la domination du pays opposèrent non seulement les colonisateurs aux ethnies locales, Khoïsan ou Hottentots dans un premier temps, Bantous dans un deuxième temps, mais également les Européens entre eux...

Le temps des pionniers

La colonie hollandaise rencontra dans un premier temps peu de résistances car la zone du Cap était peu peuplée. Les « guerres hottentotes » opposent cependant les colons aux indigènes.

Au début du XVIIIe siècle se développa le phénomène des « Trekboers » : des colons franco-hollandais vendirent leurs terres pour pratiquer un élevage de transhumance vers le nord et l'est. Ainsi ces hommes, qualifiés avec mépris de Boers (d'un mot hollandais qui veut dire paysans) par les marchands, échappèrent-ils progressivement à l'influence de la VOC. Cette avancée du front pionnier se fit au détriment des groupes de Khoïsans, souvent réduits en esclavage.

La première rencontre entre Européens et Bantous eut lieu dans la bande côtière fertile qui s'étend au nord-est du Cap, où s'était installée l'ethnie Xhosa, au terme de longues migrations. Pendant près d'un siècle, à partir des années 1770, des affrontements opposèrent les éleveurs blancs venus du sud du continent à ces éleveurs noirs venus du nord. Ces derniers finirent par abandonner la partie ou furent exterminés.

Désespoir des Xhosas

De 1770 à la fin du XIXe siècle, on recense au total neuf « guerres des frontières » ou « guerres cafres » (d'un mot hollandais qui désigne les Noirs). Elles vont avoir raison des éleveurs Xhosas installés à l'ouest du fleuve Fish. Ces guerres s'intensifient lorsqu'arrivent les Britanniques en 1815.

Elles entraînent les Xhosas dans une action désespérée. Ainsi arrive-t-il qu'une jeune fille, Nongqawuse, reçoit un message de l'au-delà : les Xhosas reprendront le dessus à une date bien précise, le 11 août 1856. Mais il faut qu'au préalable, ils abattent leurs troupeaux et brûlent leurs récoltes !... Une majorité de Xhosas prennent la prophétie au pied de la lettre et s'exécutent. Les Britanniques peuvent dès lors s'emparer des terres sans coup férir.

Entrée en jeu des Anglais et des Zoulous

Au cours de l'hiver 1794-95, l'occupation des Provinces-Unies par les armées révolutionnaires françaises entraîne la fuite du stathouder (souverain) en Grande-Bretagne. Il demande que Le Cap soit placé sous protection britannique. Sur place, les Britanniques sont plutôt bien accueillis par les bourgeois du Cap qui goûtent la liberté du commerce. Mais ils doivent s'imposer par la force face aux Boers des districts du nord qui ont proclamé une République.

De 1803 (paix d'Amiens) à 1806, la colonie du Cap est brièvement rétrocédée à la République batave, mais les Britanniques réoccupent la ville en 1806 et, en 1815, le congrès de Vienne entérine le transfert de souveraineté de la Hollande à la Grande-Bretagne. La traite des esclaves est interdite au grand dam des éleveurs boers. Parallèlement, Londres s'engage dans une politique de colonisation active à l'ouest du fleuve Fish, au détriment des Xhosas.

Au nord-est, une petite tribu bantoue, celle des Zoulous, a pris une grande importance sous l'impulsion de son chef Chaka (ou Shaka, 1787-1828). Les Zoulous ont conquis de vastes territoires en attaquant les tribus voisines. L'émergence des Zoulous et leurs violentes incursions ont provoqué un grand brassage des ethnies d'Afrique australe et la quasi-disparition de toute trace humaine sur le plateau central sud-africain. Cela aura pour effet de faciliter la colonisation européenne !

Celle-ci reprend en raison de la détérioration des relations entre Britanniques et Boers. Tandis que l'on compte déjà une centaine de milliers d'Européens installés dans les régions littorales, les Boers sont excédés par les brimades britanniques. L'interdiction de l'esclavage, en 1834, atteint leurs intérêts et convainc deux mille d'entre eux de partir en quête de nouvelles terres. C'est le « Grand Trek », en direction du nord-est, dans les zones précédemment dévastées et dépeuplées par les Zoulous. Les Boers ne tardent pas à se heurter à ces derniers : en 1838, la bataille de Blood River se solde par de terribles pertes chez les Zoulous qui ne disposent que de sagaies face aux fusils des Blancs.

Les Boers rescapés du Grand Trek fondent la République indépendante du Natal, avec un accès à la mer à Durban. À cette époque émerge le mythe du peuple élu, qui établit un parallèle entre les Hébreux à la recherche de la Terre Promise et les Voortrekkers à la conquête de terre vierges, à la tête de petites caravanes de chariots à boeufs, accompagnés de leurs familles et de leurs esclaves. Mais il ne sera pas dit que les Boers pourront poursuivre leur rêve...

Anglais et Boers face à face

Les Britanniques ne laissent pas aux Boers le temps de respirer. En 1845, ils annexent le Natal et en font un district de la colonie du Cap. Les Boers se lancent alors dans un nouveau trek, vers le Transvaal, cette fois, où ils rejoignent des communautés patriarcales isolées. Les Noirs vivant sur ces mêmes territoires sont contraints à la sédentarisation sur des terres qu'ils ne peuvent quitter sans présenter un passeport.

En 1852, par la convention de Sand River, la Grande-Bretagne reconnaît l'indépendance des territoires situés au nord du Vaal (Transvaal). Ils prennent en 1860 le nom de République Sud-Africaine (Zuid-Afrikaanische Republiek). Andries Pretorius en devient le premier président (il laissera son nom à Pretoria, l'actuelle capitale de l'Afrique du Sud). Les Britanniques reconnaissent également l'État libre d'Orange, situé entre les fleuves Orange et Vaal. Ainsi se mettent en place deux « États-tampons » qui doivent les protéger des Bantous.

À partir des années 1860, des travailleurs sous contrat sont amenés des Indes pour travailler dans l'industrie sucrière dans le Natal, autour de Durban.

Par ailleurs se produit un premier séisme social avec la découverte en 1867 d'un énorme diamant à Hopetown, dans l'État libre d'Orange. Une foule d'immigrants attirés par l'appât du gain arrivent illico et creusent en un rien de temps le plus grand trou de l'histoire ! Auprès du gisement diamantifère naît la ville de Kimberley. Les Britanniques, au nom du droit du plus fort, rattachent la région de Kimberley à la province du Cap !

Le Transvaal est lui-même temporairement annexé par les Britanniques en 1877, sous le prétexte du réveil de la menace zouloue. En 1879, la guerre anglo-zouloue oppose les troupes britanniques à celle du chef Cetewayo (ou Cetshwayo). Malgré leur victoire retentissante d'Isandhlwana, les Zoulous sont finalement défaits. Les vainqueurs transforment le royaume zoulou en protectorat avant de l'annexer au Natal.

Les guerres anglo-boer

La menace zouloue ayant été annihilée, les Boers du Transvaal s'émancipent. Ils proclament la République du Transvaal, en 1880, déclenchant la première guerre anglo-boer, qu'ils remportent en trois mois. Londres doit reconnaître à nouveau l'indépendance de la République du Transvaal et renoncer provisoirement à la création d'une fédération d'Afrique du Sud.

Mais la découverte de fabuleux gisements aurifères dans la chaîne du Witwatersrand, au coeur du Transvaal provoque en 1886 un deuxième séisme social avec un nouvel afflux d'immigrants de toute l'Europe. La ville de Johannesburg sort de terre et devient la capitale de l'extraction minière. Les Boers, désorientés, refusent les droits civiques aux étrangers, les Uitlanders.

Cecil Rhodes, Premier ministre de la colonie du Cap, y voit l'occasion d'intervenir pour mettre fin à l'indépendance des Républiques boers et réaliser son rêve impérialiste d'une Afrique anglaise du Caire au Cap ! Il tente un coup de force en 1895, contre Johannesbourg. Il échoue et doit démissionner mais son projet est relayé par le ministre britannique des colonies Joseph Chamberlain. Malgré les concessions de Paul Kruger, président de la République du Transvaal, sur le statut des Uitlanders, Londres fait venir en Afrique du sud 10 000 soldats prélevés sur le contingent du Moyen-Orient.

La guerre des Boers éclate en octobre 1899. Les premiers mois, les Boers, bien qu'en infériorité numérique, remportent de beaux succès mais la première armée du monde, dont les troupes viennent de tout l'empire, reprend le dessus en 1900 et fait tomber Johannesbourg au mois de mai. Les Boers s'engagent alors dans une stratégie de guérilla.

Les Britanniques se protègent de leurs attaques en créant tout un réseau de fils barbelés et de fortins pour préserver « l'Afrique du Sud utile ». Ils mettent également sur pied un corps d'indigènes.

Les populations civiles boers sont parquées dans des camps de concentration. Plus de 20 000 femmes et enfants y meurent, notamment du typhus. En avril 1902, les dirigeants du Transvaal et de l'État libre d'Orange sont contraints d'accepter les négociations avec les Britanniques.

Par la paix de Vereeniging, victoire à la Pyrrhus, la Grande-Bretagne annexe enfin les deux républiques afrikaners. Elle va dès lors s'appliquer à réconcilier les deux communautés ennemies... sur le dos des populations non-Européennes.


Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 22:22:09

 
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