1902-1990

L'Union sud-africaine face à la question raciale

Au terme de la guerre des Boers, la Grande-Bretagne a soumis les républiques de paysans franco-hollandais établis en Afrique australe, non sans difficulté.

Le gouvernement de Londres va dès lors s'appliquer à réconcilier les Boers avec les colons anglo-saxons fraîchement établis dans la province du Cap et dans la zone minière du Witwatersrand, autour de Johannesbourg.

Mais cette réconciliation va se faire sur le dos des populations non-Européennes : Hottentots, Noirs, métis, Indiens... et entraîner le pays dans une voie sans issue.

Béatrice Roman-Amat
La difficile construction d'un État sud-africain

Le 31 mai 1910, huit ans jour pour jour après le traité de Vereeniging qui a mis fin à la guerre des Boers, l'Afrique australe devient un dominion (colonie britannique autonome) à structure fédérale : l'Union Sud-Africaine qui réunit la province du Cap, le Transvaal, l'État libre d'Orange et le Natal. Au total, en 1911, 4 millions de Noirs, 750 000 Boers et 550 000 Anglo-Saxons, 525 000 « Métis du Cap » (métis et Malais), 150 000 Indiens.

Le nouvel État scelle la réconciliation des deux ennemis. Les Boers, plus nombreux que les colons anglophones, dominent le gouvernement. Le général boer Louis Botha devient Premier ministre et dans son gouvernement figure en bonne place un autre général boer Jan Smuts.

À la demande expresse de Jan Smuts, Londres laisse à chaque province le soin de décider du système électoral. À l'exception de la province du Cap, qui accorde le droit de vote aux Noirs et métis sous certaines conditions, toutes les autres provinces le leur refusent.

Le Parlement de Westminster, soucieux de ne pas envenimer les relations avec les rudes Boers, se résigne à cette injustice que dénoncent les organisations noires, métisses et indiennes, ainsi que nombre de Blancs.

Le système des réserves indigènes est généralisé et, en 1913, les terres des Noirs situées en dehors des réserves sont confisquées !

Pour défendre les droits des Noirs, Sol Plaatje, un Zoulou ayant étudié aux États-Unis et en Angleterre fonde le 8 janvier 1912 le South African Native Nation Congress, à l'imitation du Natal Indian Congress, parti fondé au Natal en 1894 par un certain Gandhi pour défendre les droits civiques des Indiens (il prendra le nom d'African National Congress en 1923).

L'Union participe à la Grande Guerre de 14-18. Ses troupes envahissent le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie), possession de l'Allemagne et vaste étendue dont la population peu nombreuse est divisée entre de multiples ethnies. En 1919, la Société des Nations (SDN) lui donne un mandat sur cette région et l'armée sud-africaine ne quittera la Namibie qu'en 1989.

Des mineurs en grève bloquent la route DR. sahistory.orgLa période d'après-guerre est secouée par des crises, et notamment le soulèvement des ouvriers blancs en 1922, conséquence de la forte baisse du prix de l'once d'or et de la montée du chômage. Le mouvement prend une coloration raciale quand les ouvriers blancs demandent que les emplois qualifiés soient interdits aux Noirs.

Quoique malmené par la guerre des Boers, le nationalisme afrikaner (l'« Afrikanerdom ») n'est pas mort et connaît même une importante poussée dans les années 1920 et 1930 qui s'exprime par la naissance d'une myriade de partis politiques et d'organisations, parfois secrètes. En 1925, l'afrikaans (dialecte franco-hollandais parlé par les Boers) remplace le hollandais comme deuxième langue officielle du pays.

L'année suivante, le Mines and Works Amendment (Color Bar) renforce la ségrégation raciale dans le monde du travail et réserve les emplois qualifiés aux Blancs... ce qui rend inutile l'éducation des Noirs !

Les années 1930 sont marquées par le vote de lois qui ébauchent un système de ségrégation raciale plus tard baptisé apartheid, d'un néologisme afrikaans qui veut dire « séparation ». Les Noirs perdent le droit de vote y compris dans la province du Cap.

À l'approche de la Seconde Guerre mondiale, une frange du mouvement nationaliste afrikaner se radicalise et forme des groupes paramilitaires, opposés à la participation à la guerre.

L'Afrique du Sud, devenue un dominion souverain en 1931, rentre cependant en guerre aux côtés des Alliés. Ses troupes participent aux combats en Éthiopie, à la bataille d'El-Alamein et à la campagne d'Italie, à l'initiative du Premier ministre Jan Smuts.

Celui-ci a déjà participé au cabinet de guerre de Londres pendant la Grande Guerre et aux négociations de Versailles en 1919. Auréolé de prestige et bien que très âgé (il est né en 1870), il assiste à nouveau les chefs alliés dans les opérations de guerre, ce qui lui vaut d'être fait Maréchal d'Empire en 1941.

Soweto en 1990 DR. gamma-rapho-expo

De l'apartheid au développement séparé

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Jan Smuts prend une part active à la fondation des Nations Unies.

Mais, plus ou moins opposé à la ségrégation raciale, il est contesté par le Parti National afrikaner. Celui-ci, à la surprise générale, remporte les élections de mai 1948. Bien que très minoritaire en voix, il bénéficie d'un découpage favorable des circonscriptions. 

Son chef, le pasteur Daniël Malan (74 ans), attribue sa victoire à la divine Providence ! Celle-ci lui permettra de rester au pouvoir jusqu'en 1980... C'est une spectaculaire revanche des Afrikaners sur les Anglos détestés. Daniël Malan, devenu Premier ministre, déclare vouloir « assurer la sécurité de la race blanche et de la civilisation chrétienne par le maintien honnête des principes de l'apartheid ».

Le pays bascule dans un régime d'apartheid total à l'initiative d'Hendrik Verwoerd, ministre des Affaires indigènes. Né aux Pays-Bas, celui-ci est arrivé en Afrique du Sud avec ses parents à l'âge de trois ans. Comme un certain nombre d'Afrikaners, c'est un ancien sympathisant du régime nazi.

La loi définit scrupuleusement quatre groupes raciaux : Blancs, Bantous (Noirs), « Coloured », (Métis du Cap), « Asians » (Indiens du Natal). Les mariages interraciaux sont interdits par l'Immorality Act. Des espaces géographiques précis sont attribués à chacun des quatre groupes raciaux par le Group Area Act, au prix d'expulsions de quartiers entiers des centres-villes vers les locations ou townships, villes nouvelles réservées aux familles des travailleurs noirs et implantées dans de lointaines banlieues (la principale est Soweto, 1 million d'habitants, près de Johannesbourg). Le Job Reservation Act définit les emplois réservés à chaque groupe !

En 1953, qui l'eût cru ? L'apartheid se fait encore plus brutal avec le Separate Amenities Act qui sépare Blancs et non-Blancs jusque dans les lieux publics : il y a des bancs réservés pour les uns et les autres ! Plus grave encore, le Bantu Education Act restreint l'accès des Noirs à l'éducation (il suit sa logique : à quoi bon faire des études d'ingénieur si les emplois d'ingénieur ne sont pas accessibles ?).

Ces dispositions vont au-devant des désirs de la majeure partie des Blancs. Ceux-ci votent de plus en plus nombreux pour le Parti national malgré les objurgations des Églises qui, toutes, condamnent l'apartheid à l'exception de la confession (minoritaire) du pasteur Malan. Les opposants à l'apartheid, en premier lieu les Noirs, protestent sans trêve mais sont réduits à l'impuissance par un arsenal répressif rigoureux.

Une race inédite : les « Coloured » !

Dans leur souci de classer tous les Sud-Africains dans un groupe racial déterminé, les dirigeants inventent une catégorie fourre-tout : les « Coloured », qui réunit aussi bien les descendants des Malais musulmans que les métis d'Hottentots et d'Européens, ou encore les Chinois. On y retrouve des Noirs qui ont un bisaïeul blanc (ou l'inverse).

Les « Coloured » (un dixième de la population) sont surtout présents autour du Cap.

Le plus étonnant est que ce groupe, contraint pendant plus d'un demi-siècle à vivre dans des quartiers réservés, a fini par développer une culture et une manière d'être qui transcendent les différences de pigmentation et même de religion ! Aujourd'hui encore, un quartier « coloured » est identifiable au premier coup d'oeil.

L'apartheid est officiellement réprouvé à l'étranger même s'il rencontre de la compréhension aux États-Unis, où sévit encore la ségrégation, et chez les Européens qui colonisent le reste de l'Afrique.

Premier ministre en 1958, Hendrik Verwoerd engage une ultime étape : le « développement séparé ». Il s'agit de « retribaliser » progressivement les Noirs dans les réserves indigènes et de transformer celles-ci en États autonomes, voire indépendants : les « Bantoustans ». Le projet est vicié dès l'origine par le fait que ces territoires clairsemés représentent à peine plus d'un dixième de la superficie du pays et sont hors d'état d'accueillir les deux tiers de la population sud-africaine qui leur est pourtant rattachée officiellement.

La lutte pour l'égalité

Dans les années 1960, les divisions politiques entre Blancs anglophones et Afrikaners s'estompent, tandis que l'opposition au système d'apartheid est plus que jamais réprimée. Cette opposition est conduite tant bien que mal par l'African National Congress (ANC), le Parti communiste et le Pan Africanist Congress (PAC), issu d'une scission de l'ANC en 1959. Tandis que l'ANC, héritier des anciens partis africains et indiens, prône une nation multiraciale, le PAC veut en expulser les Blancs.

L'ANC ainsi que le PAC et le Parti communiste sont interdits à la suite des manifestations du 21 mars 1960 contre la généralisation du pass, un « laissez-passer » dont les Noirs doivent être munis pour avoir le droit de circuler en ville. À Sharpeville, près de Vereeniging, la manifestation, bien que non-violente, tourne au bain de sang et 69 manifestants sont tués délibérément par la police.

Le président de l'ANC, Albert Luthuli, est assigné à résidence. Contraint à la clandestinité, le parti abandonne alors sa stratégie non-violente.

L'Union sud-africaine se retrouve au ban des nations. Qu'à cela ne tienne ! Hendrik Verwoerd mobilise l'électorat blanc et, par un référendum, l'amène à transformer le dominion britannique en République. Le 31 janvier 1961 est officialisé le retrait de l'Union sud-africaine du Commonwealth. À défaut d'aider concrètement l'ANC multiraciale et le PAC africaniste, dont ils déplorent les orientations marxistes, les Occidentaux offrent le prix Nobel de la Paix 1960 à Albert Luthuli.

Nelson Mandela en août 1958 à Pretoria DR.LaPresse.caDans le même temps, un populaire leader de l'ANC, Nelson Mandela, fonde un groupe de sabotage : le « Fer de lance de la Nation » (MK, Umkhoto). Le 16 décembre 1961, une première salve de bombes frappe des bâtiments administratifs sans faire de victime. Nelson Mandela est arrêté en août 1962 et jeté en prison, ce qui ne va pas l'empêcher d'acquérir une stature nationale et même internationale.

La même année, en 1962, l'Assemblée générale de l'ONU vote des sanctions contre l'Afrique du Sud. Mais les dirigeants de l'ANC ne peuvent faire mieux que de se réfugier à Lusaka, en Zambie, pour tenter de poursuivre leur combat sous la direction d'Oliver Tambo, un proche de Nelson Mandela.

Laminée au cours de la décennie 1960-1970, l'opposition noire se réveille après les émeutes sanglantes de Soweto, faubourg noir de Johannesburg, le 16 juin 1976, provoquées par l'obligation faite aux enfants non-Blancs d'apprendre l'afrikaans et non plus l'anglais. Elles déboucheront sur la mort d'environ 700 personnes (l'anniversaire de ce drame est aujourd'hui célébré comme le Jour de la Jeunesse, Youth Day). Les affrontements entre Noirs et Blancs, mais aussi entre ethnies noires et entre Noirs et Indiens se multiplient. Les tensions ethniques sont exacerbées par l'action du gouvernement qui tente de réveiller le nationalisme zoulou pour gêner l'ANC. Beaucoup d'intellectuels noirs et blancs émigrent dans la crainte d'un bain de sang imminent.

En 1983 est créé l'UDF (United Democratic Front), vitrine légale de l'ANC et de l'opposition démocratique. Le Syndicat national des mineurs (UNM) devient une puissante organisation de 300 000 sous la direction de Cyril Ramaphosa. Ce représentant de l'ethnie minoritaire Venda, établie au nord du pays, deviendra en 2018 le chef de l'exécutif sud-africain, succédant au Zoulou Jacob Zuma et au Xhosa Thabo Mbeki, dauphin de Nelson Mandela. Signe d'un regain d'intérêt des Occidentaux pour le combat des Noirs contre l'apartheid, l'évêque anglican Desmond Tutu reçoit le Prix Nobel de la Paix en 1984.

Nelson Mandela et Pieter W. Botha à cape Town en 1989 DR. syhistoryMais parallèlement, l'armée sud-africaine bombarde les bases de l'ANC installées dans les pays voisins (Botswana, Zimbabwe...). Le président Pieter W. Botha tente d'amadouer les opposants avec une nouvelle Constitution qui accorde quelques droits civiques aux Métis et aux Indiens. En 1985, le ministre des Affaires Roelof « Pik » Botha abolit l'interdiction des mariages interraciaux et l'obligation de résidence : les Noirs peuvent dès lors circuler librement... Il s'ensuit un afflux de population noire dans les townships et les centre-villes que délaissent les Blancs.

Malgré ces concessions, la dénonciation du régime sud-africain d'apartheid et de développement séparé monte en puissance dans les démocraties occidentales. Les gouvernants et les chefs d'entreprise sont plus ou moins obligés de suivre leur opinion publique. Les entreprises américaines sont sommées par le Congrès de Washington de se retirer du pays. Certaines entreprises, comme Total, se font honnir en raison de la poursuite de leurs investissements dans le pays. D'autres, fortement implantées en Afrique du Sud, comme la De Beers, géant du diamant, prennent parti sans ambigüité contre l'apartheid et violent le Job Reservation Act qui exclut Noirs et Métis de certains emplois.

En janvier 1989, le retrait de Pieter W. Botha et son remplacement par Frederik de Klerk vont bouleverser la donne. Le nouveau Premier ministre, pour lever l'isolement de son pays, se résout à libérer Nelson Mandela, plus populaire que jamais après 27 ans de détention. Les deux hommes vont conduire de concert l'abolition de l'apartheid et la formation d'une nouvelle Afrique du sud, multiraciale et démocratique.


Publié ou mis à jour le : 2019-04-30 00:27:12

 
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