Cinéma, le septième art

Les industriels des salles obscures

Babylon, sorti sur nos écrans en janvier 2023, nous plonge dans les vices et les fantasmes contrariés du tout Hollywood, depuis les Roaring Twenties (les « Années Folles ») jusqu'aux années 1950, avec le passage au cinéma parlant pour pivot.

À cette époque, les grands studios menaient entre eux une véritable guerre par réseaux, stars et projets interposés. L’occasion nous est donnée de faire le point sur ces fameuses majors de l’industrie cinématographique, sur ce qui les a précédés, leur puissance hégémonique acquise au cours du XXe siècle et ce qui, progressivement, s’installe et les remplace de nos jours…

Éric Guéguen

Les studios Pathé, à Paris (1905)

Des débuts batailleurs

Paris, 1895. Les frères Lumière organisent la première séance publique de cinéma. Quelques mois plus tard, ils ouvrent la première salle dédiée à la projection de films et forment une multitude d'opérateurs qui s'en vont réaliser des courts-métrages (« vues ») en Europe, aux Indes et bien sûr aux États-Unis.

Nickelodeon, Etats-Unis, vers 1905)Dans ce pays se multiplient les « nickelodeons », des salles populaires où l'on assiste à des séances de 4 minutes pour une modeste pièce d'un nickel. Le premier est ouvert à Pittsburgh en 1905. Trois ans plus tard, on en compte dix mille dans le pays.

À cette date, le cinéma est déjà le premier divertissement des ouvriers. Bientôt ouvrent les Movie Palaces, plus luxueux les uns que les autres... Des « usines » se montent en diverses villes d'Europe et des États-Unis, où l'on fabrique des films à la chaîne.

Le Gaumont Palace, près de la place de Clichy, Paris (1911)Les forains et les inventeurs qui, partout en Europe, s'étaient jetés joyeusement dans l'aventure doivent céder la place à des investisseurs avides de profits... un peu comme au tournant du XXIe siècle dans le secteur de l'internet.

Léon Gaumont et les frères Pathé fondent les premières sociétés de cinéma du monde. Mais leur suprématie est contestée aux États-Unis par Thomas Edison.

Portrait de Léon Gaumont , Félix et Paul Nadar, vers 1910. Agrandissement : A la Conquête du Monde, Pathé Frères, Affiche d'Adrien Barrère.Le génial inventeur tente de s'arroger le monopole de la production.  Omniprésent et omnipotent, il finance, autrement dit produit, le tout premier western, L’Attaque du grand train d'Edwin S. Porter dès 1903, et la première adaptation cinématographique de Frankenstein, en 1910.

En 1908, sous l'égide d'Edison, les neuf principaux producteurs (Edison, Biograph, Vitagraph, Essanay, Selig, Lubin, Kalem, Méliès, Pathé) mettent en commun leurs brevets dans une société commune, la Motion Pictures Patent Company (MPPC), aussi appelée Edison Trust, et essaient de placer le secteur sous leur coupe.

Mais leur union ne résistera pas plus de quelques années à la poussée de la concurrence...

Paris, jeudi 4 février 1909. Le Congrès international des éditeurs de films se clôt après deux jours d’âpres débats (note). Il aboutit à la création d’un consortium destiné à faire pièce au trust de Thomas Edison.

Le grand Georges Méliès, inventeur du cinéma de fiction, pionnier des sociétés de production (Star Film, dès 1897), devient le président du nouveau consortium des éditeurs de films.

Figure aussi dans le consortium l’Américain George Eastman, célèbre fondateur de l’entreprise Kodak.

Tout ce beau monde va parvenir à renverser la vapeur et contrer les ambitions d’Edison.

George Eastman avec un appareil photo Kodak n ° 2 sur le SS Gallia en 1890, Rochester, George Eastman Museum. Agrandissement : Tirage papier des Indomptables Moustaches (Le roi du maquillage, 1904), Georges Méliès saluant la caméra. Mais la discorde ne tarde pas à s'installer entre les deux géants Pathé et Eastman, le premier désirant entrer sur le marché des pellicules où Kodak règne en maître.

Au début des années 1910, les motion pictures américains ne sont pas produits en quantité suffisante pour contenter les réseaux d’exploitation. Un tiers seulement des films projetés aux États-Unis sont américains et le reste européen, dont un tiers produit par le Français Pathé. La Grande Guerre va avoir raison de cette suprématie européenne...

Une industrie devenue essentiellement américaine

Fin 1909, le producteur William Selig vient s’établir à l’ombre des orangers de Californie, le plus loin possible des conflits new-yorkais avec Edison.

Quelques mois plus tard, le réalisateur David W. Griffith, à qui l’on devra Naissance d’une Nation, premier long métrage au succès planétaire, lui emboîte le pas et s’installe à Hollywood, petit village situé à une dizaine de kilomètres de Los Angeles, pour y tourner une série de courts-métrages. En 1912, deux investisseurs établissent à Hollywood un premier studio sous le nom de Keystone. Ils confient la direction de ce temple du cinéma au réalisateur Mack Sennett, qui va se rendre célèbre par ses créations burlesques.

Mack Sennett, vers 1917. Agrandissement : les studios Keystone vers 1917.Dans la foulée, les futures majors voient le jour. Ce ne sont pour l’heure que de modestes entreprises, dirigées par d’habiles entrepreneurs.

Elles s'attellent à distribuer des films et pour assurer leur succès, elles se dotent d'un réseau exclusif en reprenant les fameux « nickelodéons », ces cinémas de quartier à moindre coût, situés pour l’essentiel dans les environs des grandes villes. On estime alors entre 7 et 10 000 le nombre de salles accessibles au public dans tout le pays, même si ce ne sont souvent que des hangars améliorés.

L’un de ces pionniers est Carl Laemmle. Ayant investi en 1906 sa fortune dans un réseau de nickelodeons, il ne supporte pas de payer des redevances sur les films au Trust Edison et engage la fronde contre lui avant de fonder sa propre maison de production, dont l'actrice Mary Pickford est la vedette.

Son objectif, comme celui des futures majors, n’est plus de se contenter de distribuer les films, il faut à présent les produire soi-même et imposer sa marque de fabrique.

Le 8 juin 1912, il fonde à New York, où il réside, le mythique studio Universal Pictures. Trois ans plus tard, il inaugure Universal City sur la côte ouest, en banlieue de Los Angeles, à une quinzaine de kilomètres d'Hollywood. Il va mettre le pied à l'étrier à l'acteur du muet Lon Chaney et surtout à l'immense réalisateur John Ford ainsi qu'à l'acteur et réalisateur Eric von Stroheim.

Dans le même temps, en 1914, William W. Hodkinson fonde à Hollywood une autre société de production, la Paramount Pictures Corporation.

Une salle de cinéma à cinq cents, 1917, Archives The New York Times. Agrandissement : Entrée actuelle de Paramount Studios dans le quartier hollywoodien de Los Angeles.

En 1914, l’Europe plonge dans la Grande Guerre et y entraîne les professionnels du cinéma. La production française est à l’arrêt, ou quasiment. Les studios Elgé (initiales de Léon Gaumont) aux Buttes Chaumont sont réquisitionnés, tout comme ceux de Charles Pathé à Montreuil. Il faut dire que les deux hommes convient eux-mêmes Alexandre Millerand, ministre de la Guerre, à faire appel à leurs talents pour maintenir par l’image le moral des troupes, le patriotisme de la population, ainsi qu’une certaine propagande. En février 1915 est ainsi créée la Section cinématographique des armées (SCA) (note).

Divers aspects du travail du Service cinématographique aux armées en février 1918, supplément illustré du Petit Journal.La mise en sommeil des studios européens ouvre un boulevard aux productions de leurs concurrents américains, jusque-là ignorés du public sur le Vieux Continent. L’essor des studios s’intensifie alors outre-Atlantique.

Au mois de janvier 1915, c’est tout d’abord Louis B. Mayer qui lance la Metro Pictures Corporation. Celle-ci ne deviendra la Metro Goldwyn Mayer qu’en avril 1924, à l’initiative du génial Marcus Loew, à qui l’on devait déjà la création dix ans plus tôt du premier complexe cinématographique, c'est-à-dire une chaîne de salles à travers les États-Unis. Un mois plus tard, la Fox Films est créée à son tour par William Fox.

Photo de Jacquie The Lion. Prise de son enregistrée pour que son rugissement soit entendu au début des films MGM, 1928n Pacific & Atlantic Photos. Agrandissement : Logo de la Metro Goldwyn Mayer.

En 1916, Adolph Zukor, qui fut probablement le plus grand producteur de l’histoire du cinéma, et Jesse L. Lasky s’associent et absorbent la Paramount de Hatkinson. Très tôt, ce studio mettra en valeur le talent de Cecil B. DeMille, à qui l’on doit les deux versions (muette en 1923 et sonore en 1956) des Dix Commandements. Un très bel hommage lui a été rendu en 1950 par Billy Wilder dans Boulevard du crépuscule. Un film produit par… Paramount.

Enfin, début 1918, les frères Cohn et Joe Brandt se lancent à leur tour dans la production et ouvrent leurs studios sur Sunset Boulevard, une artère sineuse de 39 kilomètres qui relie Hollywood à Los Angeles en passant par les beaux quartiers de Beverly Hills. Quelques années plus tard, ils rebaptiseront leur société Columbia Pictures. Très tôt, la Columbia misera sur le talent du réalisateur italo-américain Frank Capra qui lui donnera son premier grand succès, New York-Miami, en 1934, avec Clark Gable et Claudette Colbert.

Après la guerre, en vue de ne plus dépendre des grands studios, le réalisateur David W. Griffith fonde United Artists avec Charles Chaplin et deux des acteurs les plus en vue du moment, Mary Pickford et Douglas Fairbanks. L’une de leurs premières contributions sera de distribuer aux États-Unis le film J’accuse d’Abel Gance produit par les studios Pathé.

La compagnie se présente à ses débuts comme une fédération de producteurs indépendants. Elle est rejointe par J. Schenck, producteur de Buster Keaton et également par Samuel Goldwyn en 1925, qui s’engage à fournir deux à cinq films par an contre 75 % des recettes brutes.

Walt Disney avec le dessin de Mickey Mouse, 1931, Washington, Library of Congress. Agrandissement : Statues de Walt Disney et Mickey Mouse, Disneyland (Los Angeles).Nous sommes en février 1919 et un certain Walter Elias Disney, qui n’a pas dix-huit ans et qui séjourne en France depuis son incorporation comme conducteur d’ambulance à la Croix-Rouge, commence à dessiner. Trois ans plus tard seulement, Disney possède son premier studio d’animation à Kansas City. Disney Brothers Studios lui succède en 1923 à Hollywood, et deviendra par la suite Walt Disney Company.

Non loin de là, au mois d’avril 1923, une autre société mythique se développe sous l’égide d’une famille immigrée de Juifs polonais, les frères Warner : Harry, Albert, Sam et Jack.

Ce nouveau-venu fera parler de lui à la fin des années 1920, lorsque les studios Warner produiront Le Chanteur de jazz (1927, avec Al Jolson) qui sera abusivement considéré comme le premier film sonore de l’histoire. Abusivement, car non seulement il ne comporte que quelques scènes sonores, mais les débuts de la synchronisation image-son datent en fait de 1900.

Carte d'entrée pour le film The Jazz Singer, 1927, Warner Bros.

En octobre 1928 est créée la société RKO Pictures, par la fusion de plusieurs entreprises du secteur dont l’une appartient à Joseph Patrick Kennedy, père du futur président. Vingt ans plus tard, elle sera rachetée par le milliardaire mégalomane Howard Hugues, immortalisé au cinéma par Martin Scorsese sous les traits de Leonardo DiCaprio.

C’est dans les années 1930 que verra le jour la dernière grande société de production de l’Âge d’or. La Twentieth Century Pictures est en effet fondée en 1932 par Darryl Zanuck et Joseph Schenck. Trois ans plus tard, après fusion avec la Fox, elle devient la Twentieth Century Fox dont le jingle composé par Alfred Newman fut sans aucun doute le plus célèbre de toute l’histoire du cinéma.

Cedric Hardwicke et Fredric March dans Les Misérables, film de 1935 produit par Twentieth Century Pictures. Agrandissement : Logo actuel de la 20th Century Fox.

Un studio, des stars… et des films-stars

Le 5 novembre 1930, le film À l’ouest, rien de nouveau, produit par Universal, remporte la statuette du meilleur film et celle du meilleur réalisateur lors de la troisième cérémonie des Oscars. L’histoire est celle de jeunes soldats allemands durant la Première Guerre mondiale, désillusionnés et revenus de leur nationalisme pubère après avoir été confrontés aux horreurs des tranchées. Au moment de sa sortie, le film est interdit en Allemagne.

Cette capacité à s’approprier une histoire qui n’est pas la sienne pour en faire un spectacle grandiose et ensuite s’envoyer des fleurs est typiquement américaine et va bien au-delà du septième art. Néanmoins, c’est dans celui-ci que ce sentiment s’expérimente le mieux, de par les moyens que les Américains sont susceptibles de déployer pour charmer leur public, par l’image et par la musique symphonique savamment mise à son service. Parfois, ils iront même jusqu’à travestir l’Histoire pour y introduire des héros américains sans lesquels leur public bouderait leurs productions (Le Dernier Samouraï, 2003).

Vitrine de la réussite sociale autant qu’usine à rêves, le cinéma hollywoodien va rapidement se doter des moyens d’influencer le monde. Non seulement les studios portent à l’écran des superproductions dans tous les domaines (guerre, burlesque, romance, aventures, western, policier, historique, fantastique) capables de rayonner et de résonner à travers le monde, mais ils attirent à eux les talents d’Allemagne et d’Europe de l’Est qui fuient le régime nazi. Le réalisateur Billy Wilder fut de ceux-là, lui qui déclarera : « les pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz ».

Charlie Chaplin dans le film The Great Dictator (1940). Agrandissement : Joan Fontaine et Gary Cooper tenant leurs Oscars pour le film Sergent York réalisé par Howard Hawks réalisé en 1941.Ce formidable creuset culturel, servi par une vision ouvertement mercantile et décomplexée du cinéma, fera très tôt de ce média l’agent principal du soft power états-unien et d’un certain mimétisme à l’étranger.

Toutefois, tout ceci ne serait pas possible sans le star system qui explose au moment de la Grande Dépression, alors que les travailleurs américains désœuvrés se divertissent au cinéma pour une somme plus modique qu’au théâtre.

Lorsqu’un nouveau conflit éclatera en Europe, certains acteurs mettront même leur nom et leur image au service de la propagande de guerre (Charles Chaplin dans Le Dictateur en 1940 pour United Artists, Gary Cooper dans Sergent York réalisé par Howard Hawks et produit par la Warner l’année suivante).

Avant les années 1930, peu d’acteurs ou d’actrices, en proportion, accédèrent au rang de stars. Dans le burlesque, il y eut bien sûr Charlot et avant lui Roscoe Arbuckle et Harold Lloyd. Suivront Buster Keaton, puis le tandem Laurel et Hardy, tous dirigés par le jovial Hal Roach. Tom Mix est alors le plus grand cow-boy du cinéma, d’autant plus qu’il le fut aussi bien à la ville qu’à l’écran. Il débute dans les westerns dès 1909. Marion Robert Morrison, dit John Wayne, n’a alors que deux ans.

Gloria Swanson et Rudolph Valentino dans Beyond the Rocks, film muet réalisé par Sam Wood en 1922. Agrandissement : Lillian Gish photographiée par Ruth Harriet Louise, vers 1930.La coqueluche des dames est l’acteur d’origine italienne Rudolph Valentino qui triomphe en 1921 dans Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, produit par Louis B. Mayer. Il joue ensuite pour la Paramount et United Artists, mais décède subitement d’une péritonite en 1926, à l’âge de 31 ans seulement. Valentino demeurera véritablement, en une carrière fulgurante, le prince du muet. Quant aux actrices, les plus en vues sont alors Mary Pickford, Gloria Swanson et Lilian Gish.

Au fil des décennies, chaque studio va s’attacher les services de réalisateurs et d’acteurs emblématiques, susceptibles de fédérer par leur seul nom un très large public. C’est ainsi que Paramount va lancer Kirk Douglas. La Fox révèlera Rita Hayworth. Orson Welles signera, en parfait novice, un contrat en or chez RKO. Tous les films réalisés par Clint Eastwood sont distribués sous étiquette Warner. Quant à Steven Spielberg, lorsqu’il ne produit pas lui-même, il s’en remet aisément à Universal (Les Dents de la mer, E.T. , Jurassic Park).

Bientôt, les films eux-mêmes deviennent des stars. La RKO cartonne en 1941 avec Citizen Kane, de Welles, l’un des films les plus mythiques du cinéma. À la même époque, la MGM n’est pas en reste. Elle rafle huit Oscars pour Autant en emporte le vent et installe pour encore longtemps ce film en tête du box-office mondial, loin devant Avatar si l’on tient compte de l’inflation. Un événement. La MGM est d’ailleurs abonnée aux productions monumentales (Chantons sous la pluie en 1952, Ben Hur en 1959, Docteur Jivago en 1965, 2001, l’Odyssée de l’espace en 1968).

Columbia peut revendiquer de très jolis succès, même si moins nombreux, grâce notamment à David Lean, réalisateur du Pont de la rivière Kwaï (1957) et de Lawrence d’Arabie (1962). En revanche, la production catastrophique de Cléopâtre (Joseph L. Mankiewicz, 1963) est restée célèbre pour avoir failli couler la Twentieth Century Fox. Quelques années plus tard, la science-fiction remettra définitivement la firme à flot avec La Planète des singes en 1968, et surtout La Guerre des Étoiles en 1977.

Affiche du film Fantasia en 1940. Agrandissement : Affiche du film Braveheart de Mel Gibson en 1995.United Artists connaîtra coup sur coup les mêmes mésaventures suite à deux tournages dispendieux : Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) en tant que distributeur, La Porte du paradis (Michael Cimino, 1980) en tant que producteur. La société de production ne s’en remettra jamais.

Parfois, un film à gros budget fait l’objet d’un partenariat. Blanche-Neige et les sept nains, le tout premier classique produit par les studios Disney, sorti en 1937, a été distribué par RKO, tout comme Fantasia trois ans plus tard. Mais l’exemple le plus célèbre demeure le film Titanic en 1997, pour la distribution duquel James Cameron est parvenu à mobiliser la Fox et Paramount .

Les deux firmes avaient déjà travaillé ensemble deux ans plus tôt (sur Braveheart, de Mel Gibson, Oscar du meilleur film), mais cette fois, les recettes dépassaient tout ce que l’on avait pu imaginer auparavant. Ainsi chacune empochait-elle dix fois sa mise, soit 650 millions de dollars pour la Paramount après en avoir déboursé 65, et la bagatelle de 1,5 milliard pour la Fox pour un budget initial de 150 millions de dollars.

Fin de l’Âge d’Or

Dans les années 1950, la télévision s’installe dans les foyers et accapare le temps libre par la diversité des programmes proposés et la convivialité de son usage. Les séries produites par la chaîne ABC, notamment, font florès. On croit alors le cinéma sur le déclin durant un quart de siècle. En effet, l’Américain moyen qui visionnait vingt films en salle sur l’année 1950 ne se rend plus au cinéma que cinq fois en 1975.

Affiche du film Network de Sidney Lumet : Main basse sur la télévision, 1976.La tendance est presque la même en France sur la même période, avec une chute de neuf à environ trois films vus au cinéma chaque année par habitant. La location de VHS durant la décennie suivante aura, contre toute attente, moins d’impact. En 1976, Sidney Lumet réalise pour la MGM l’excellent Network : Main basse sur la télévision, une diatribe du cinéma adressée au monde hypocrite et boutiquier de la télévision.

Une nouvelle génération de réalisateurs prend alors les commandes, réinvente Hollywood, redynamise les films à gros budget et le box-office. Ces réalisateurs ont pour noms Spielberg, Lucas, Coppola, Scorsese, De Palma. Ils bousculent les codes, sont pour certains très bankables (« rentables »), mais cherchent en même temps à s’affranchir du diktat des grands studios.

Les années 1980 seront ensuite celles de la reconnaissance du cinéma indépendant (Sundance Institute, fondé par Robert Redford) et des héros aux gros bras que l’on se plaît à admirer sur grand écran (Rocky, Mad Max, Indiana Jones, Rambo).

Virginia Gregg et Steve McQueen en 1959 dans la série télévisée Au nom de la loi.Néanmoins, l’opposition ciné-télé ne se résume pas aux rapports de force. Les frontières sont poreuses. Steve McQueen et Clint Eastwood ont débuté leur carrière sur le petit écran, dans des séries produites par CBS à la fin des années 1950 pour, ensuite, devenir les stars que l’on sait.

Inversement, Kevin Costner ou Sylvester Stallone ne se tournent que maintenant, en fin de carrière, vers les séries télévisées, et Harrison Ford y revient. Pour leur rôle tenu dans ces séries, tous trois sont sous cachet Paramount. Bon nombre des grands protagonistes du septième art savent pertinemment qu’il faut ménager des ponts entre les deux types d’écrans, au risque de rester enfermé dans celui qui, pour un temps, décline.

À compter des années 1980, le mercato des studios va débuter et le paysage cinématographique américain va considérablement évoluer.

En 1980, les majors historiques sont encore au nombre de sept. Les quatre premières ci-dessous constituaient à l'origine les Big Five avec la RKO Pictures, dissoute dès 1959 ; les trois dernières, les Little Three :
• Metro-Goldwyn-Mayer
• Warner Bros
• Pictures Paramount Pictures
• 20th Century Fox Film Corporation

• Columbia
• Universal Pictures
• United Artists

En 1981, la MGM rachète United Artists et s’approprie son catalogue (dont le plus grand succès demeure à jamais West Side Story, 1961).

En 1982, Columbia est rachetée par Coca-Cola ! Voilà au moins un acteur présent depuis le début dans les cinémas du monde entier. En 1989, moyennant la coquette somme de 5 milliards de dollars, Columbia passe entre les mains d’un nouveau venu dans l’industrie du divertissement et de la course aux blockbusters, Sony Pictures Entertainment. Son arrivée à Hollywood marque l’apogée du Japon et de son industrie.

Statue de cire de Spider-Man au musée Tussauds de Londres. Agrandissement : Super-héros dans les films sous licence Marvel (exposition à Los Angeles en 2011).

Sony initie en 2002 la liste sans fin des juteuses adaptations de l’univers Marvel en acquérant la franchise Spider-Man. Le premier opus, tourné à New York en 2001, est le premier film de super-héros post 11-septembre.

En 2006, un grand tournant est amorcé. Walt Disney Studios Entertainment rachète Pixar Animation (référence en la matière) au prix de sept milliards de dollars, dont l’actionnaire principal n’est autre que Steve Jobs, patron d’Apple. Disney poursuit la constitution de son empire en 2009 avec le rachat de Marvel Entertainment pour 4 milliards de dollars. La même somme est déboursée en 2012 lors du rachat de Lucasfilm à George Lucas.

Pour finir, la Twentieth Century Fox elle-même devient une simple filiale de la planète Disney en 2019. Le rachat pharaonique est alors estimé à 71 milliards de dollars.

Affiche du film Black Panther : Wakanda Forever (2022) produit par Marvel Studios et distribué par Walt Disney Studios Motion Pictures.Fut un temps où les prouesses technologiques suffisaient à un studio pour faire la différence : le procédé Vitaphone de Warner Bros en 1926, le CinemaScope développé par la Twentieth Century Fox en 1953 ou VistaVision, la réponse de la Paramount l’année suivante.

Aujourd'hui, les réseaux imbriqués des médias, de l’industrie du divertissement et de la haute finance imposent leurs règles.

Il n’est pas certain que John Ford, Alfred Hitchcock ou même Jean Renoir dans sa période américaine auraient accepté de n’être que de simples metteurs en scène de productions hors de prix mises au service d’une idéologie.

C’est le cas depuis quelques années des productions Disney, terrain de jeu des fanatiques de la justice sociale (idéologie woke) s’appuyant sur la religion des quotas. Le dernier Black Panther : Wakanda Forever, produit le plus abouti de cette environnement, n’a d’ailleurs pas obtenu le succès escompté.

Walt Disney Company est tellement puissante à ce jour qu’elle en vient à se confronter aux gouvernements eux-mêmes. La France, en particulier, a bien du mal à maintenir son « exception culturelle » face au mastodonte préféré des enfants.

Les GAFA à la rescousse ?

L’empire Disney est devenu tout autre chose qu’une simple entreprise consacrée au divertissement. Après ses multiples rachats et en attendant les suivants, il n'a plus de réel opposant. La Paramount a su récemment tirer son épingle du jeu grâce à Tom Cruise et au succès de son film Top Gun : Maverick.

Certaines licences échappent encore à Disney, telles que DC Comics, Matrix et Harry Potter (toutes trois émargent chez Warner) ou Jurassic World (Universal). Quant à Sony, est-ce vraiment encore du cinéma ? Au box-office mondial, les rares films qui, en 2023, atteignent et dépassent les deux milliards de recette sont tous de marque Disney (Avatar inclus après le rachat de la Fox).

Maverick (Tom Cruise) dans une scène du film de Joseph Kosinski, Top Gun : Maverick (2022). Six nominations pour ce film à la cérémonie des Oscars ce 12 mars 2023 : meilleur film, meilleur scénario adapté et meilleurs effets visuels.

En 2022, nouveau coup de théâtre. Le lion de la MGM ne rugissait plus beaucoup, si bien qu’Amazon a racheté la firme pour un montant d’environ 8 milliards de dollars. Amazon est un autre empire, le fruit d’une autre histoire, d’une autre culture. Même s’il va nécessairement peser face à Disney dans les années à venir, il n’y a pas forcément lieu de se réjouir d’une telle acquisition.

Mais si les géants du Web et du numérique investissent le domaine cinématographique, les majors, elles, ont compris l’intérêt qu’elles pouvaient tirer des plateformes de vidéo à la demande. Warner, notamment, devenue conglomérat suite à sa récente fusion avec la chaîne de télévision Discovery, possède HBO Max et ménage un partenariat avec Prime Video pour contrer l’offensive de Disney+, lancée en 2019. Tout se bouscule. Même Universal et Paramount ont lancé leur propre plateforme (en 2020 et 2021).

Qu’en est-il de Netflix ? Cette entreprise a été fondée en 1997, un an avant Google. Elle est donc pionnière en matière de vidéo à la demande, celle sur lesquelles toutes les autres se sont alignées ces dernières années, en particulier depuis la crise sanitaire de 2020 et l’explosion des nouvelles pratiques domestiques de visionnage. À présent, des réalisateurs chevronnés n’hésitent pas à travailler avec elle pour voir aboutir des projets de plus en plus onéreux à notre époque, et de plus en plus difficiles à distribuer.

Martin Scorsese en fait partie (The Irishman en 2019, avec Al Pacino et Robert De Niro). Par ailleurs, le film À l’Ouest, rien de nouveau, nouvelle adaptation du roman éponyme et distribué par Netflix, chevauche une nouvelle fois en tête dans la course aux prochains Oscars. Quant à Ridley Scott, c’est à Apple Studios, dernier venu, qu’il s’en remet, aussi bien pour la production que pour la distribution inédite de son prochain film, Napoléon, avec Joaquin Phoenix dans le rôle-titre.

Comme on le voit, les coulisses du cinéma sont révélatrices des temps en cours. Ce n’est pas porter atteinte à sa « magie » que de les mettre en perspective. C’est tenter de faire comprendre ce qui nous attend si l’une de ces firmes, qu’elle soit GAFA ou major, venait à s’imposer de nos jours à la manière du Trust Edison, moyennant cette fois une mainmise sur la production du moindre message vidéo.

Publié ou mis à jour le : 2023-03-12 07:50:18

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