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Les abbayes normandes

Vaisseaux chargés d'Histoire


L’évangélisation de la Lyonnaise Seconde, nom de la province romaine devenue la Normandie, a drainé des personnages hauts-en-couleur. Beaucoup se sont rendus célèbres par des exploits hors-du-commun qui leur ont valu de vastes domaines.

Ainsi sont nées les premières abbayes. Elles ont traversé les siècles et bien des vicissitudes avant de devenir les dépositaires actuelles de notre Histoire.

« Vue du Mont-saint-Michel », Jean-Jacques François Monanteuil (1785-1860), musée d’art et d'histoire, Lisieux.

La Normandie, un lieu prédestiné ?

En 1836, Victor Hugo effectue l’une de ses célèbres escapades de découverte et choisit la direction de la Normandie. À propos du mont Saint-Michel, il écrit enthousiaste : « Ici, il faudrait entasser les superlatifs d’admiration, comme les hommes ont entassé les édifices sur les rochers et comme la nature a entassé les rochers sur les édifices. » C’est bien ce que l’on ressent lorsque l’on se trouve au pied de ce monument exceptionnel, devenu au fil du temps l’emblème d’une province. Rien d’étonnant lorsque l’on sait le lien particulier que l’ancien duché toujours a entretenu avec ses monastères.

Au début de sa propagation en Europe occidentale, le christianisme est une religion essentiellement urbaine.

La cuve baptismale, baptistère paléochrétien de Portbail (Manche), témoin lointain de l’époque de l’évangélisation des campagnes. L'agrandissement montre le dôme de protection mis en place en 1978.Dans les campagnes en revanche, la pénétration s’avère beaucoup plus lente, les populations renonçant difficilement aux cultes païens ancestraux. Aux Ve et VIe siècles, les chrétiens en milieu rural sont plutôt de grands propriétaires de domaines agricoles (les villae), héritiers de l’aristocratie gallo-romaine, qui érigent volontiers de petits oratoires sur leurs terres. C’est sur des exploitations de ce type que se développent les plus anciennes abbayes.

Abbatiale de Cerisy-la-Forêt (détail). La fondation de l’édifice actuel remonte au XIe siècle, mais il a certainement succédé à un établissement d’époque mérovingienne. L'agrandissement montre une vue d'ensemble de l'abbaye (© SWG).

Au temps des rois mérovingiens

À l’origine des premiers monastères, on trouve presque toujours de vénérables personnages désireux de répandre la parole divine et prêchant les foules dans des lieux reculés. Sur fond de merveilleux, après avoir guéri des maladies réputées incurables, ressuscité des morts ou vaincu d’épouvantables monstres, on leur concède en guise de remerciement un vaste domaine où ils établissent une communauté.

Saint Samson, présumé premier évêque de Dol-de-Bretagne, est également le fondateur de Pental, dans le Cotentin. Statue à l’église Saint-Samson de Ouistreham (© SWG).C’est par exemple le cas de saint Samson, très vénéré en Bretagne, qui crée au VIe siècle le monastère de Pental (aujourd’hui Saint-Samson-de-la-Roque, dans l’Eure) après avoir triomphé - dit-on - d’un dragon anthropophage. À peu près à la même époque, saint Vigor, futur évêque de Bayeux, passe pour accomplir un exploit similaire à l’endroit où il élèvera l’abbaye de Cerisy-la-Forêt (Manche).

Parfois, il s’agit plus simplement d’ermites dont l’exemplarité attire à eux des disciples : saint Marcouf fonde ainsi Nanteuil (Saint-Marcouf, Manche) et saint Pair, Sesciacus (Saint-Pair-sur-Mer, Manche).

Au VIIe siècle, le mouvement monastique s’étend en direction du pays de Caux et de la basse vallée de la Seine à l’instigation des souverains mérovingiens. Ce phénomène est largement accompagné et amplifié par l’évêque saint Ouen de Rouen, qui voit là sans doute le moyen d’accélérer l’évangélisation toujours problématique des campagnes.

Représentation probable de saint Vigor maîtrisant un dragon, en la cathédrale de Bayeux. Il reçut en récompense le domaine de Cerisy, où il éleva sans doute un premier monastère (© SWG).Wandrille, un homme appartenant à la haute noblesse, délaisse la vie de cour et fonde le monastère de Fontenelle (Saint-Wandrille, en Seine-Maritime). Saint Philibert, aquitain d’origine, bâtit pour sa part Jumièges (Seine-Maritime) pour les hommes, Pavilly et Montivilliers (Seine-Maritime) pour les femmes.

Fécamp (Seine-Maritime), également réservé aux femmes, naît à l’initiative de Waning, un noble franc de l’entourage du roi Clotaire III (657-673).

Dans tous ces établissements, souvent après une éphémère tentative d’appliquer la rude règle de saint Colomban, qui comprend notamment des mortifications, on opte finalement pour la règle de saint Benoît, plus empreinte de modération, afin de régir la vie en communauté.

Notons en marge de ce mouvement, la dédicace d’un oratoire sur le mont Tombe par l’évêque d’Avranches Aubert, l’ancêtre de l’abbaye du Mont-Saint-Michel.

Abbaye de Jumièges, église Saint-Pierre. Cette partie de la nef remonte au IXe siècle et est antérieure aux premiers raids vikings (© SWG). L’agrandissement présente une vue d’ensemble de l’abbaye de Jumièges.

Une timide renaissance

Au début du Xe siècle, après l'anarchie carolingienne et la tourmente viking, le tissu monastique (et plus globalement ecclésiastique) est réduit à néant.

Ruines de l’abbaye de Nanteuil, dessin extrait du « Bulletin Départemental de la Charente, Études Locales, 1re année, n. 3, juillet 1920 ».Les grandes abbayes du val de Seine, telles Jumièges, Fontenelle (Saint-Wandrille), ou Montivilliers, autrefois fleurissantes, ne sont plus que des repaires « de bêtes féroces et d’oiseaux de proie », pour reprendre les mots de Guillaume de Jumièges. Bref, des ruines. Certaines, comme Nanteuil, Pavilly ou Pental, ne se relèveront jamais.

C'est alors que le chef normand Rollon et ses compagnons prennent possession des terres situées « de la rivière Epte jusqu’à la mer », embryon de la Normandie.

Rollon lui-même comprend assez tôt la nécessité de raviver la flamme religieuse, afin de mieux assurer l’encadrement de populations locales majoritairement chrétiennes et d’affirmer son autorité sur elles : on ne dirige pas durablement un peuple en heurtant violemment sa foi.

Vers l’âge d’or

L’impulsion décisive est donnée par le duc Richard II (996-1026), qui réussit à attirer en Normandie l’abbé de Saint-Bénigne de Dijon Guillaume de Volpiano, un réformateur considéré comme l’un des grands intellectuels de son temps.

Accompagné de quelques moines bourguignons, il s’installe à la Trinité de Fécamp, établissement qui joue dès lors un rôle moteur dans l’Église normande en formant ses futurs cadres.

Une abbaye est par ailleurs fondée à Bernay par la volonté de la duchesse Judith, épouse de Richard II. L’abbatiale, construite dans la première moitié du XIe siècle, existe encore de nos jours et, malgré de nombreuses mutilations, constitue l’un des tous premiers jalons de l’architecture romane en Normandie.

Retable « Mariage de la Vierge » du XVIIe siècle, avec les statues de saint Roch et sainte Radegonde, abbaye de Lonlaye, Orne. L'agrandissement montre une vue d'ensemble de la façade est de l'abbaye.Le duc Robert le Libéral (1027-1035) fonde quant à lui l’abbaye de Cerisy-la-Forêt et rétablit une communauté de moniales à Montivilliers.

Notons enfin, durant la première moitié du XIe siècle, quelques initiatives dues à de grands seigneurs : la Trinité-du-Mont et Saint-Amand, tout près de Rouen, par le comte d’Arques, Notre-Dame de Lonlay par Guillaume de Bellême, Saint-Pierre de Castillon à Conches par Raoul de Tosny…

Le Bec-Hellouin, abbaye appelée un peu plus tard à un rayonnement international, constitue un cas à part : née par la seule volonté d’un simple chevalier désireux de vivre en ermite, elle ne bénéficie pas à l’origine de la protection d’un personnage important. C’est sur ces bases encore fragiles que s’amorce l’âge d’or des abbayes normandes.

La naissance de foyers culturels

Au milieu du XIe siècle, après une période d’instabilité politique, le duc Guillaume le Bâtard (également surnommé « le Conquérant », 1035-1087) instaure fermement son pouvoir sur l’ensemble de son duché.

Abbayes-aux-Dames de Caen, fondée en 1059 par Mathilde de Flandre et le duc Guillaume le Bâtard (© SWG). L’agrandissement est une vue de l’abbaye à la tombée de la nuit.L’atmosphère plus sereine qui règne en Normandie favorise la multiplication des monastères. Guillaume montre lui-même l’exemple et fonde à Caen deux abbayes prestigieuses : la Trinité (Abbaye-aux-Dames), avec le concours de Mathilde de Flandre, sa femme, et Saint-Étienne (Abbaye-aux-Hommes).

Dans le même temps se mettent en place des écoles monastiques, qui constitueront bientôt des foyers intellectuels brillants. Des Italiens en sont régulièrement à l’origine, tels Guillaume de Volpiano - déjà cité - et Jean de Ravenne à Fécamp, mais aussi Lanfranc de Pavie puis Anselme d’Aoste au Bec-Hellouin, ou encore Suppo de Rome au Mont-Saint-Michel.

Chaque établissement crée son scriptorium afin de se doter des ouvrages nécessaires à l’éducation des esprits : livres religieux bien sûr (Bible, commentaires des Pères de l’Église, récits hagiographiques...), mais aussi grammaires latines, œuvres de philosophes antiques… Les scriptoria du Bec, de Fécamp, du Mont-Saint-Michel, de Jumièges, de Saint-Wandrille, sont particulièrement réputés pour la qualité de leur production.

« Abbaye Saint-Étienne de Caen » ou « Abbaye aux Hommes », XIème siècle

L’âge d’or des abbayes anglo-normandes

À compter de 1066, les Normands s’emparent de l’Angleterre. La plupart des monastères du continent reçoivent alors d’immenses domaines outre-Manche et y implantent des prieurés. Ils reçoivent également des dons plus importants de la part des principaux seigneurs laïcs, eux-aussi enrichis par la conquête.

Les ressources presque illimitées dont disposent désormais les abbés normands leur permettent de se lancer dans des programmes architecturaux audacieux. L’exemple le plus emblématique est assurément l’abbatiale Saint-Étienne de Caen, chef-d’œuvre de l’art roman dédicacé en 1077, appelé à faire école sur bien d’autres chantiers.

La cathédrale d’Ely, Cambridgeshire, Royaume-Uni. L’agrandissement montre le chœur à l’intérieur de la cathédrale.Par ailleurs, Guillaume le Conquérant procède à une véritable purge parmi le clergé anglo-saxon et il puise dans les monastères de son duché normand pour pourvoir chaires abbatiales et sièges épiscopaux d'Angleterre : les moines Serlon du Mont-Saint-Michel et Siméon de Saint-Ouen, par exemple, reçoivent respectivement les abbayes de Gloucester et d’Ely ; Lanfranc de Pavie devient archevêque de Canterbury et Gundulf du Bec reçoit l’évêché de Rochester…

Ces hommes introduisent dans l’île l’architecture romane qui y était pratiquement inconnue : abbatiales ou cathédrales aux dimensions colossales poussent comme des champignons. L’impact est tel que les Anglais, de nos jours encore, qualifient l’art roman de « Norman style ».

Le renouveau du XIIe siècle

Au XIIe siècle, dans les grandes abbayes, devenues immensément riches, certains aspirent à retrouver la pureté originelle de la règle de saint Benoît. C’est le cas de Bernard de Tiron, qui crée un monastère à Tiron (Eure-et-Loir), dans le Perche, à la base de l’ordre du même nom, auquel appartient l’abbaye de Hambye (Manche, 1145).

L’ordre de Savigny, du nom d’une abbaye de la Manche fondée en 1105 par saint Vital, essaime quantité d’établissements à travers tout le duché, à commencer par l’abbaye blanche de Mortain vers 1115. En 1147, il est rattaché à l’ordre cistercien qui compte déjà en Normandie le monastère de Mortemer (Eure, 1134). Les autres religieux n’échappent pas à cette volonté de réforme...

Abbaye de Lessay. On y trouve les premiers essais de voûtes sur croisée d’ogives, bien avant l’apparition de l’art français (© SWG). L’agrandissement montre une vue d’ensemble de l’abbaye.On construit encore de très beaux édifices romans en Normandie comme l'abbatiale Saint-Georges, à Saint-Martin-de-Boscherville. Mais à la fin du siècle, les architectes du duché subissent l’influence des expérimentations menées en Île-de-France, sur les chantiers de l’abbatiale Saint-Denis et de la cathédrale de Sens notamment : recours aux voûtes sur croisée d’ogives (déjà connues dans le monde anglo-normand dès la fin du XIe siècle), remplacement des arcs en plein cintre par des arcs brisés, utilisation des arcs-boutants externes (connus dans l’architecture anglo-normande romane en interne, sous toiture)...

Par commodité, nous avons pris l’habitude d’appeler ce style « gothique », même s’il serait plus juste (et surtout moins méprisant) de parler d’« art français » (opus francigenum en latin, entendre par là d’Île-de-France, selon le mot d’un auteur allemand du XIIIe siècle).

Abbayes dans la tourmente

Dès le commencement du XIVe siècle, de nombreux signes annoncent une période difficile après une longue ère de paix et de prospérité, en Normandie comme ailleurs. La guerre de Cent Ans apporte avec elle son cortège de misères.

Les guerres de Religion accélèrent le processus et la réforme mauriste du XVIIe siècle ne donne qu’un sursaut à une poignée d’établissements, parmi lesquels Jumièges, Saint-Wandrille, Saint-Étienne de Caen, la Trinité de Fécamp, le Bec-Hellouin, Notre-Dame de Bernay, Saint-Évroult d’Ouche (Orne).

Ruines de l'abbaye de Saint-Evroult, illustration extraite de l'ouvrage de Léon de La Sicotière, « Le département de l'Orne archéologique et pittoresque », édition de 1845.   L'agrandissement présente les ruines actuelles de l'abbaye.Mais ce n’est qu’une éphémère reprise et la fin approche. La Révolution décrète la dissolution et l’expulsion des congrégations religieuses. Il ne reste alors que dix-huit moines à Jumièges, une petite dizaine au Mont-Saint-Michel, quatre à Mortemer (qui seront massacrés dans le cellier).

Et aujourd’hui ?

Malgré les destructions dues à l’ignorance, à l’acharnement et à l’indifférence des hommes, il demeure de nos jours encore en Normandie un ensemble d’abbayes exceptionnel, profondément ancré dans l’identité même de la région.

Partout des acteurs, privés ou publics, s’emploient à restaurer, entretenir, préserver pour les générations futures. Citons par exemple la remarquable restauration-reconstruction de la Lucerne d’Outremer, près de la ville d’Avranches. Ici et là enfin, la vie monastique a repris, comme à Saint-Wandrille, au Bec-Hellouin ou au Mont-Saint-Michel. Que l’on soit croyant ou non, on ne peut s’empêcher de songer que ces lieux hors norme retournent ainsi à leur vocation originelle.

Version intégrale pour les amis d
L'auteur : Stéphane William Gondoin

Stéphane William Gondoin, historien et journaliste normand, est l'auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la période médiévale.

Il a notamment publié Emma de Normandie, reine au temps des Vikings (987-1052) (éditions La Louve, 2010) et Histoires normandes au temps des Vikings et des ducs de Normandie (820-1204).

Publié ou mis à jour le : 2017-07-08 10:29:20

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

raymond (13-07-201707:43:26)

Excellent article, de belles photos, mais dommage que leur origine ne soit pas précisée ....

Tilde (09-07-201720:23:13)

Merci pour ce très bel article qui fait rêver et donne envie de parcourir la Normandie médiévale. Bravo pour les photos et agrandissements.

Pierre Munier (09-07-201714:29:36)

Continuez très longtemps et beaucoup de précision. Vous nous régalez. Merci à vous tous.


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