Enjeux sociaux

Le retour des domestiques ?

5 avril 2026. En arrière toute ! La domesticité, que nous croyions appartenir au passé, fait son grand retour dans nos sociétés dites « avancées ». À côté des services à la personne (personnes âgées, isolées ou dépendantes, enfants en bas âge...), dont l'utilité sociale est incontestable, de nouvelles formes de domesticité se développent dans les ménages aisés, avec le concours de la puissance publique...

Livraisons : une précarité proche de l'esclavage >>

En 1900, à l’apogée de la « Belle Époque », on comptait en France un million d’employés de maison, soit 5% de l’emploi total. Tous les ménages bourgeois avaient au moins une bonne. Trois générations plus tard, en 1990, on n’en comptait plus que 200 000. Entre ces deux dates, les deux guerres mondiales avaient arasé les grandes fortunes ; là-dessus, l’expansion industrielle des « Trente Glorieuses » et l’État-providence avaient grandement réduit les inégalités sociales et apporté aux classes moyennes un niveau de confort qui avait rendu inutile le recours à la bonne et à la nourrice

Aujourd’hui, en 2026, nous sommes revenus au niveau de la « Belle Époque » et même l’avons dépassé avec plus de 1,2 millions de salariés qui exercent des activités de « services à la personne » (hors assistantes maternelles).

Ces emplois ont toutefois peu à voir avec le domestique d’autrefois qui vivait au domicile de ses employeurs : c’est maintenant une personne qui intervient dans différents domiciles pour des soins aux personnes âgées ou des gardes d’enfant, mais aussi pour des tâches plus conventionnelles : ménage, entretien de la maison, jardinage. Leur dimension subalterne demeure, tant par leur sous-valorisation que par la relation fortement asymétrique avec leur client. À cela s'ajoute l'extrême précarité de la profession avec des heures fractionnées entre différents employeurs et beaucoup de déplacements qui ne sont pas rémunérés.

Clément Charbonnier et Nathalie Morel, enseignants à Sciences Po, montrent dans Le retour des domestiques (La République des idées, Seuil, 2018) que ce phénomène est commun à toutes les sociétés occidentales mais il semble plus marqué en France qu’ailleurs en raison d’un choix de société assumé par la classe politique.

D'abord un impératif social

Au départ, il y a près de quatre décennies, les services à la personne se sont imposés pour des raisons sociales évidentes. L'allongement de la durée de vie, la baisse de la natalité, l'éclatement des familles ou encore l'éloignement domicile-travail ont rendu nécessaire le recours à des aides familiales pour les personnes âgées dépendantes, les personnes handicapées, les personnes isolées, les salariés avec enfants en bas âge, etc. « C’est à partir de 1986 que la politique de soutien aux services domestiques commence à se développer, mais, dans un premier temps, seulement à destination des personnes âgées et des familles avec jeunes enfants, pour répondre aux besoins de soins et de garde, » écrivent Clément Charbonnier et Nathalie Morel.

Si elle s'en était tenue aux principes assurantiels de l'État-Providence, la classe politique aurait financé ces nouveaux besoins sociaux par des cotisations sociales sur les salaires et autres revenus. Elle a reculé devant l'ampleur du défi et préféré un financement plus indolore par l'impôt.

Tout s'accélère dans les années 1990 avec le triomphe de l'idéologie du libre-échange, adossée à la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo. Les élites de l'Union européenne et tout particulièrement de la France se convainquent que les activités manuelles de l'industrie peuvent être déléguées aux pays pauvres et à bas salaires, les pays les plus « avancés » se réservant les activités à haute valeur ajoutée. 

Ce choix politique implique de procurer un revenu alternatif aux masses ouvrières vouées au chômage par la mondialisation des échanges. C'est ainsi que « la promotion de l’emploi domestique devient l’un des piliers de la stratégie de l’emploi en France, » écrivent nos auteurs susmentionnés. « Il s’agit avant tout de résorber le chômage, tiré par le déclin de l’économie industrielle, et de remettre en activité ceux et celles qui se trouvent à la marge de l’emploi. » En 1991, une première loi offre aux familles une réduction d’impôt égale à 50% des dépenses pour des services domestiques.

L’exemple français inspire la Commission européenne. Dès 1993, dans le livre blanc Croissance, Compétitivité, Emploi, elle « présente le soutien aux services domestiques comme l’une des principales solutions face aux défis socio-économiques auxquels sont confrontées les sociétés européennes à l’ère postindustrielle, » poursuivent nos auteurs. Différents pays comme la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande ou encore la Suède développent à leur tour des dispositifs similaires à celui de la France, restée pionnière en ce domaine.

De l'usine à la domesticité

Tout s'accélère au XXIe siècle quand les gouvernants et les industriels français et européens font le choix de la « mondialisation heureuse » (Alain Minc, 1999) et délocalisent massivement leurs usines vers les pays à bas coûts salariaux. Les Occidentaux se fondent sur l'illusion que ces pays demeureront indéfiniment  dépendants des Européens pour leur savoir-faire scientifique et leurs produits de haute technologie. Autant leur acheter à bas prix babioles, textiles, jouets, etc., et leur vendre en échange TGV, avions, berlines de luxe, centrales nucléaires, armes sophistiquées, parfums et autres produits de luxe. 

La Chine populaire elle-même est admise dans l'OMC en 2001 en dépit d'un contrôle par l'État central du système bancaire et des grandes industries tout à fait contraire aux principes d'équité inscrits dans la charte de l'OMC !

Les usines ferment à la chaîne en Europe occidentale et comme tout leur personnel ne peut être recyclé dans les administrations pas plus que dans les hypermarchés où se vendent les produits chinois, la puissance publique choisit donc d'encourager les services à la personne. 

Les dispositifs incitatifs se multiplient tous azimuts cependant que les avantages fiscaux sont étendus aux entreprises à but lucratif prestataires de services. Il ne s'agit plus seulement de favoriser le maintien à domicile des personnes âgées et les gardes d'enfants mais de faciliter le recours par les ménages aisés à des prestations domestiques de confort.

En France, le coût budgétaire de ces dispositifs s'est monté en 2014 à 6,5 milliards d’euros dont 70% sous forme de réduction d’impôts et 30% sous forme de réduction de cotisations sociales, sans qu’ait été évaluée leur efficacité.

De l'avis de Clément Charbonnier et Nathalie Morel, ce coût pour les finances publiques et les contribuables serait plusieurs fois supérieur aux salaires des emplois générés par ces aides :
• D'une part, les ménages les plus aisés auraient de toute façon recouru à des aides domestiques avec ou sans aide fiscale,
• D'autre part, les ménages les moins fortunés renoncent à de telles aides, même avec un crédit d'impôt, car leurs revenus leur suffisent tout juste à satisfaire leurs besoins vitaux.

De fait, la subvention par un crédit d’impôt est fortement régressive. « Ainsi, la moitié la plus modeste de la population a bénéficié en 2012 de seulement 6,6% du total de ces dépenses fiscales, alors que le décile le plus aisé a bénéficié de plus de 43,5% de la subvention fiscale totale, » constatent nos auteurs. Qui plus est, « cette dépense fiscale est très loin de subventionner uniquement des services sociaux ; elle subventionne aussi substantiellement des services de confort pour les plus aisés. » 

Aujourd'hui, suivant les données du ministère du Travail, seulement 8% des heures de services à la personne sont des heures de garde d’enfant (comprenant les baby-sittings et les sorties d’école) et 38% de l’aide à domicile pour des personnes âgées ou handicapées. « 54% des heures concernent des services de confort tels que le ménage et le repassage pour des personnes valides, le jardinage, le bricolage, etc. » De nouvelles sociétés comme Shiva ou Acadomia en tirent profit pour fournir aux ménages aisés des grandes villes qui des heures de ménage et repassage, qui des heures de jardinage, qui des cours de rattrappage pour les enfants ou des leçons de piano, qui des formations en informatique, etc.

Ce phénomène, notent Clément Charbonnier et Nathalie Morel, participe à la polarisation de l’économie : la politique publique permet aux femmes les plus aisées d’augmenter leurs revenus professionnels et, en même temps, redonne des perspectives d’emplois – peu rémunérés et aux mauvaises conditions de travail – aux femmes les moins qualifiées, privées de perspectives professionnelles par la désindustrialisation.

Retour à la société pré-industrielle de Balzac

Insidieusement, nous assistons à un retour à la domesticité comme elle existait aux prémices de la révolution industrielle. Elle est à mettre en relation avec la délocalisation des industries, l’effondrement du niveau éducatif et également la montée d'une immigration de masse qui ne maîtrise pas suffisamment la langue et les codes sociaux pour espérer des emplois qualifiés. Tout cela ne laisse d’autre ressource à la France que le développement de « petits boulots » sans profit pour le pays. Ce « grand bond en arrière » va de pair avec le rebond des inégalités de revenus et de patrimoine en ce XXIe siècle mis en lumière par l'économiste Thomas Piketty (Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013).

Ces inégalités se manifestent par l'avènement d'une nouvelle bourgeoisie, non pas dans l'industrie et la recherche comme après la Libération mais dans les activités de rente comme à l'époque de Balzac : haute fonction publique, professions libérales, grande distribution, négoce international, publicité, communication, etc. Et maintenant, depuis le milieu des années 2010, par le développement dans les grandes villes des livraisons à domicile (repas et autres). Cette activité pilotée par des plateformes numériques d'obédience numérique repose essentiellement sur l'exploitation d'une main-d'oeuvre immigrée le plus souvent en situation illégale et donc corvéable à merci.

Publié ou mis à jour le : 2026-04-09 11:24:42

Voir les 11 commentaires sur cet article

PROFIZI (09-04-2026 08:19:24)

Les personnes qui ont recours à des services domestiques sont considérées comme des employeurs : doivent déclarer ces services, payer des charges sociales sur les sommes versées et des indemnité... Lire la suite

Kourdane (07-04-2026 14:24:52)

Il y a confusion entre l’aide à la personne et les livreurs uberisés! Ce sont des plateformes US insuffisamment contrôlées qui organisent cet esclavage prolétarien d’émigration sans papiers ... Lire la suite

GUYOT (07-04-2026 11:46:17)

Bonjour, Je pense qu’il y a une forme de confusion dans les missions et les organisations. Il y a les emplois par “contrat” direct avec les personnes pour les services à domicile. C’est pr... Lire la suite

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