Cicéron (106 av. J.-C. - 43 av. J.-C.)

La puissance des mots, la beauté de la langue

Buste de Cicéron, Rome, Musei Capitolini, Ier siècle après J.-C.Orateur de renom, avocat redouté, politicien à la carrière mouvementé, Cicéron aura certainement été le défenseur le plus acharné de la République romaine au moment même où elle tombait en lambeaux.

Son talent et son orgueil lui valurent de nombreux ennemis : Cicéron meurt assassiné à l’âge de 64 ans, laissant une œuvre philosophique et politique prolixe. Par l’élégance du style, ses écrits sont devenus la référence en matière de latin classique.

« Que les armes le cèdent à la toge ! »

Marcus Tullius Cicero naît en 106 av. J.-C. à Arpinu au sud de Rome, dans une famille aisée de rang équestre (dico). Son cognomen, cicero (« pois chiche » en français) ferait référence à un obscur ancêtre vendeur de pois chiches, ou encore serait une mauvaise plaisanterie quant à une grosse verrue qu’il aurait eue au bout du nez.

Le Jeune Cicéron lisant, détail de la fresque de Vincenzo Foppa de Brescia, v. 1464, Londres, Wallace Collection. Agrandissement : Joos van Wassenhove, Pedro Berruguete, Cicéron, vers 1472-1476, Galleria Nazionale delle Marche, Palazzo Ducale d'Urbino.Issu d’un milieu lettré, Cicéron reçoit une éducation soignée. À dix-sept ans, il s’engage dans l’armée, préalable nécessaire aux jeunes gens désireux de faire un cursus honorum. Il y rencontre Pompée dont il sera un futur allié.

Rome est alors en proie à une guerre civile multiforme depuis plus de vingt ans. Les alliés italiens qui réclamaient la citoyenneté se retournent contre Rome et obtiennent gain de cause.

Cicéron retourne à ses études tandis que les vainqueurs Marius et Sylla s’affrontent pour le contrôle de la République. Il profite de l’enseignement des philosophes grecs à Rome. C’est sans doute à ce moment qu’il épouse Terentia, issue de la prestigieuse gens Terentii. Lui-même n’étant pas de la nobilitas (noblesse), cette union lui ouvre un large réseau lui permettant de réaliser une brillante carrière.

« On naît poète, on devient orateur »

Alors que les partisans de Marius et Sylla cessent les hostilités, Cicéron fait ses débuts en tant qu’avocat. Il gagne en 80 sa première cause dans une périlleuse affaire de succession. En effet, il défend Roscius Amerinus contre Chrysogonus, le puissant affranchi de Sylla. Bien qu’il veille à ménager la partie adverse, Cicéron craint des représailles et part en voyage en Grèce et en Asie Mineure. Il perfectionne sa rhétorique à l’école de Molon à Rhodes et se lie d’amitié avec Atticus. Les deux hommes entretiennent une correspondance aussi prolixe que chaleureuse.

La mort de Sylla en 77 lui fournit l’occasion de rentrer. Cicéron s’affirme à Rome comme maître de l’art oratoire en défendant Hortensius d’une accusation de parricide, le pire des crimes.

En 75, il a trente ans soit l’âge requis pour débuter le cursus honorum ou « carrière des honneurs ». Il abandonne le barreau pour la questure, une magistrature qui donne immédiatement accès au Sénat romain. Cicéron devient ainsi l'un des rares sénateurs issus de l'ordre équestre et non d'une famille patricienne. Il est ce qu'on appelle un « homme nouveau ».

Richard Wilson, Cicéron avec son ami Atticus et son frère Quintus, dans sa villa d'Arpinum, vers 1771, Adelaide, Art Gallery of South Australia. Agrandissement : Pierre-Henri de Valenciennes, Cicéron découvrant le tombeau d'Archimède, 1787, Toulouse, musée des Augustins.

En qualité de questeur, il est appelé à gérer les finances de la cité de Lilybée en Sicile. Apprécié pour son intégrité, Cicéron est cinq ans plus tard mandé par les Siciliens de les défendre contre le propréteur (gouverneur) Verrès, magistrat corrompu pillant les œuvres d’art locales. Il mène l’accusation en prononçant ses célèbres Verrines : Veni, vidi, intellexi. Totam Siciliam Verrem esse (« Je suis venu, j’ai vu, j’ai compris. Toute la Sicile est [la proie de] Verres »).

Il obtient double gain de cause : non seulement Verrès est exilé, mais en plus lui-même est élu édile (chargé de l’approvisionnement urbain). Les Siciliens lui témoignent leur gratitude par des dons de céréales, que Cicéron met à profit pour fournir au peuple de Rome du blé à moindre coût. Il devient alors très populaire et sa réputation d’avocat est bien établie.

Fervent républicain, Cicéron se méfie tout autant des ambitieux comme César que des démagogues comme Clodius. Il travaille à ménager une troisième voie en ralliant dans les ordres équestres et sénatoriaux des optimates (conservateurs).

En 69, il accepte d’aider Pompée en lui obtenant davantage de pouvoir dans un contexte de guerre contre le roi du Pont Mithridate.

Cesare Maccari, Cicéron dénonce Catalina, fresque, vers 1880, Rome, Palazzo Madama.

« Ô temps, ô mœurs ! »

Cicéron parvient à la fonction suprême de consul en 63, où il réalise son plus grand coup d’éclat. Cicéron a vent de la conjuration projetée par Catalina, jeune noble aussi ambitieux qu’endetté, une première tentative d’assassinat des consuls ayant échouée deux ans plus tôt.

Il prononce alors ses plus célèbres discours, les quatre Catilinaires, et interpelle Catilina lors d’une séance au Sénat, par un trait incisif resté célèbre : « Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore cette folie qui est la tienne se jouera-t-elle de nous ? Jusqu’à quelle limite se jettera ton audace effrénée ? » Démasqué, Catalina fuit Rome pour lever une armée en Étrurie, vite écrasée par Rome.

Statue en marbre de Bona Dea avec épigraphe : « Dédié à Bona Dea par Callistus, esclave de Rufina ») CIL XIV, 2251 [archive], région du Latium, Albano Laziale, Italie. Statuette de Bona Dea, découverte à Rome, musée Barracco.Imbu de lui-même, Cicéron insiste tant sur son rôle de « sauveur de la République » qu’il vexe le parti populares (réformateur).

S’il est admiré de tous, il a également beaucoup d’ennemis. Le pire d’entre eux : Clodius, démagogue peu scrupuleux que Cicéron met à jour dans l’affaire de la Bonne Déesse. Le scandale, inouï, éclate en 62. Clodius est accusé d’avoir profané le culte mystérieux de la Bona Dea, lequel est interdit aux hommes. Il s’est en effet déguisé en femme pour se rendre incognito dans la maison de César où était rendu le culte, afin de passer du bon temps avec la femme de ce dernier.

Convoqué devant le tribunal, Clodius affirme ne pas avoir été à Rome durant les événements. Le témoignage de Cicéron prouve le contraire. Clodius s’en sort finalement en corrompant les jurés. Pour se venger, il fait voter en 58 une loi visant Cicéron et punissant tout magistrat ayant fait exécuter sans jugement un citoyen, comme cela a été le cas avec les partisans de Catilina. Cicéron est contraint de s’exiler, sa villa du Palatin est saccagée. 

Franciabigio, Alessandro Allori, Retour de l'exil et triomphe de Cicéron, vers 1520, Toscane, villa médicéenne de Poggio a Caiano.Grâce à Terentia et ses amis qui sollicitent Pompée, il est cependant très vite réhabilité. Son retour en 57 est salué par la foule. Il se retire toutefois un temps de la vie politique pour se consacrer à son œuvre philosophique et au barreau.

Rome est alors le théâtre de la rivalité entre Pompée et César, deux grands généraux dont le premier fonde de nouvelles provinces en Orient, le second en Gaule. Cicéron tente de se rapprocher de Pompée mais César l’en empêche. De mauvaise grâce, il est contraint de demander au Sénat la prolongation du commandement de César en Gaule. Il réplique indirectement en écrivant De oratora et De republica, où il fait l’éloge de la République et du rôle de l’orateur dans la Cité.

En 52, Clodius est assassiné. Cicéron, rancunier, assure la défense de son meurtrier Milon.

Abel de Pujol, La Clémence de César. Cicéron défendant Quintus Ligarius devant Jules César, 1808, musée des Beaux-Arts de Valenciennes. Accusé de trahison pour s'être opposé à Jules César en défendant les intérêts de Pompée en Afrique, Quintus Ligarius, défendu brillamment par Cicéron, obtint le pardon de césar. Par la suite, il conspira avec Brutus et participa à l'assassinat de César.

« Que les dieux détournent ce présage! »

Cicéron est ensuite gouverneur de Cilicie (Sud de l’Asie Mineure), où il s’illustre tant par son intégrité que par un fait d’arme : l’écrasement d’une révolte. Acclamé par ses troupes, il projette à son retour de demander la célébration d’un triomphe à Rome. Les événements l’en empêchent.

De retour de Gaule en 49, César a en effet franchi le Rubicon avec ses légions et s’est emparé du pouvoir. Comme la plupart des sénateurs, Cicéron bat en retraite à la campagne où César vient le visiter afin de le gagner à sa cause. Cicéron refuse et déclare soutenir le rival de César : Pompée.

Miniature de Cicéron avec Terentia recevant le message de la mort de sa fille Tullia, vers 1500, Bibliothèque nationale des Pays-Bas.Or, lorsqu’il rejoint l’armée de Pompée, il est fort mal accueilli. Ne se sentant guère le bienvenu, Cicéron s’investit peu et finit même par courtiser César après l’assassinat de Pompée en 48 et dont il obtient aisément le pardon. Il se plonge à nouveau dans la philosophie.

Les années suivantes lui sont peu clémentes. Divorcer avec Terentia, à laquelle il doit rembourser sa dot, creuse sérieusement ses finances. La mort de leur fille Tullia en 45 l’affecte profondément. Enfin, après un dernier succès politique : le vote d’une amnistie pour les assassins de César, afin de ramener la paix sociale, le vent tourne pour Cicéron.

Il prononce entre 44 et 43 une série de discours intitulés les Philippiques, dans lesquels il fait l’éloge du fils adoptif de César Octave, son allié. L’objectif sous-jacent est une critique en contrepoint féroce de Marc Antoine, perçu comme une menace tyrannique. Cicéron fait hélas les frais d’un retournement politique inattendu. Octave s’entend finalement avec Marc-Antoine et Lépide pour former un second triumvirat.

François Perrier, La Mort de Cicéron, vers 1635, Allemagne, Château de Bad Homburg vor der Höhe.

« À l'heure de la mort, c'est une ressource bien consolante que le souvenir d'une belle vie »

Cicéron avait raison de craindre le pouvoir personnel de Marc Antoine et de fuir Rome pour son domaine de Gaète (sud de Rome). Il est une des premières victimes de la proscription, liste de 300 ennemis des triumvirs, pour la plupart des sénateurs favorables à un retour de la République, qui seront éliminés en 43.

Plutarque indique cependant que Marc-Antoine dût longuement plaider auprès d’Octave (le futur Auguste) pour obtenir la mort de Cicéron.

Cette fin tragique de Cicéron aurait toutefois pu être évitée. Et pour cause, il n’est pas encore arrivé lorsque les hommes de Marc Antoine enfoncent les portes de sa villa à Gaète. Il y a là notamment le tribun militaire Popilius, et l’ingrat centurion Herrenius que Cicéron avait autrefois défendu contre une accusation de parricide. Les personnes de la maison affirment n’avoir pas vu Cicéron, mais l’un d’entre eux, Philologus, indique qu’il est en chemin pour Gaète.

Francesco Maria Bassi, Fulvia avec la tête de Cicéron ou La vengeance de Fulvia, XVIIe siècle. Agrandissement : Francisco Maura y Montaner, Fulvia et Marc-Antoine ou La vengeance de Fulvia, 1888, Madrid, musée du Prado.

Ses assassins n’ont alors plus qu’à cueillir Cicéron. Celui-ci fait arrêter sa litière et offre sa gorge en disant ces mots : « Il n’y a rien de correct dans ce que tu fais, soldat, mais efforce-toi au moins de me tuer correctement. » Sur ordre de Marc Antoine, les « mains qui avaient écrit les Philippiques » (Plutarque, Vie de Cicéron) sont accrochées à la tribune des Rostres sur le Forum.

Vaniteux, pusillanime mais aussi intègre, patriote et brillant orateur, Cicéron aura jusqu’au bout défendu la République sénatoriale.

Il lègue une œuvre philosophique dense : De republica, l’Hortensius, les Tusculanes ainsi que de nombreux plaidoyers et près de mille missives, autant de vecteurs de diffusion de la sagesse grecque à Rome et de précieuses sources pour les historiens d’aujourd’hui.

Apolline Commin-Humeau

Publié ou mis à jour le : 2025-12-08 06:10:52

Voir les 4 commentaires sur cet article

Jezierski (07-12-2025 19:09:09)

Pro murène, pro Milone, que de souvenirs.

Légionnaire Prepus (27-07-2025 19:27:19)

Un Talleyrand avant l'heure.

atomiseam (11-07-2025 22:24:12)

Les comportements de l'époque ne sont pas différents de ceux d'aujourd'hui. Les gens de haute valeur se font encore persécuter jusqu'à la destruction de leur vie ainsi que de leurs biens par ceux ... Lire la suite

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