Louise Michel (1830 - 1905)

La « Vierge rouge » de la Commune

Gravure représentant Louise Michel, vers 1871.Louise Michel, institutrice devenue égérie de la Commune et figure mythique de la gauche révolutionnaire, suscita très tôt l'admiration tant de Georges Clemenceau que de Victor Hugo, avec lequel elle échangea dès sa jeunesse une abondante correspondance. 

Son engagement politique est d’une clarté et d’une constance absolues. Il n’est pas seulement mû par des convictions profondes ; il relève carrément de la foi. Une foi qui se décline en une sorte de trinité laïque : révolution sociale, grève générale, anarchie. Toute sa vie, Louise Michel assènera ce credo, ne cessant de battre les estrades, en militante farouche et intraitable.

Tout comme le Christ prophétisait la fin des temps, Louise Michel, messianique, prédit inlassablement la fin « du vieux monde » qui sera remplacé par « un monde nouveau de bonheur, d’intelligence, de découvertes sans fin, de progrès sans bornes », celui qu’instaurera l’anarchisme…

Jean-Pierre Bédéï
Louise Michel, un destin hors du commun

Marie-Hélène Baylac, Louise Michel, 2024, éd. Perrin.Notre portrait s’appuie sur le livre de l’historienne Marie-Hélène Baylac, Louise Michel (Perrin, 424 p, 23,50 euros). Sans amoindrir la qualité de son travail, il faut reconnaître que le personnage de Louise Michel lui a facilité la tâche. Car le parcours politique de la « Vierge rouge » est d’une limpidité absolue. Chez elle point de compromission, de compromis, de doute, de calcul politicien, d’opportunisme qui pousseraient sa biographe à des interrogations, des hypothèses ou des conjectures psychologisantes. Néanmoins, ce livre est fort bien documenté, contextualisé sans lourdeur, vivant et agréable à lire. Il nous narre un destin hors du commun.

Une combattante inflexible

Née bâtarde, en 1830, à Vroncourt-la-Côte (Haute Marne) d’une servante abusée par son châtelain, Louise Michel, choyée par la famille de ses grands-parents paternels, reçoit une instruction de bon niveau qui la conduit à devenir institutrice. En 1856, elle s'installe à Paris pour y exercer ce métier.

Sa fréquentation des milieux républicains la conforte dans sa quête d’une société plus juste. Appliquant ses principes, elle s’investit dans l’éducation populaire. « L’enseignement est devenu pour Louise bien plus qu’un métier : une mission. En 1867, (…) elle crée des séances de lecture populaire pour les femmes et les filles d’ouvriers », explique l’autrice. Mais elle fréquente aussi la Société pour l’instruction élémentaire qui dispense des cours publics pour adultes gratuits où elle se familiarise avec la physique, la chimie, le droit, la sténographie, mais se passionne surtout pour l’algèbre et l’histoire.

Louise Michel, en 1871, entourée de son amie Marie Ferré (à gauche) et de la journaliste Paule Mink (à droite) avec laquelle elle cofonde la Société pour la revendication des droits civils des femmes.Elle y rencontre des présidents de cette société, les républicains Jules Simon, Jules Favre et Eugène Pelletan. Elle approfondit sa formation politique, admirative de la radicalité de Blanqui, révolutionnaire professionnel qui passa 17 ans de sa vie en prison.

Elle écrit des poèmes qui témoignent de la virulence de ses convictions, en appelant à l’une des figures les plus absolues de la Révolution, Saint-Just : « Viens, frère, parle-moi : l’heure est-elle venue ? (…) Vois ce qu’ils ont, ces loups, fait de la République ! »

Elle fait du féminisme l’un de ses combats. Elle signe le manifeste de la société « Le droit des femmes » qui réclame l’égalité d’instruction pour les deux sexes, l’égalité d’accès au travail, l’égalité civique pour les femmes mariées et une rémunération suffisante pour toutes afin de mettre fin à la « nécessité de la prostitution ».

En janvier 1870, l’enterrement du journaliste Victor Noir, tué par le prince Pierre Bonaparte, cousin de l’Empereur, marque une date capitale dans sa vie. Dans le cortège qui suit le cercueil, elle est toute de noir vêtue ; une couleur qui l’habillera tout au long de sa vie. « Elle n’est pas seulement devenue révolutionnaire. Elle est en train de forger plus ou moins consciemment son image, pour la vie et pour la postérité », commente sa biographe Marie-Hélène Baylac.

Louise Michel en costume de fédéré, cliché Fontange, 1871, Montreuil, musée de l'Histoire vivante. Agrandissement : Une réunion des communistes à Paris : Louise Michel s'adressant au public, Joseph, the younger Nash, 1881.C’est au cours du siège de Paris par les Prussiens en 1870, qu’elle s’investit pleinement dans l’action, comme soignante, mais aussi et surtout comme combattante, le fusil à la main : « Elle court de son école aux comités de vigilance de son quartier, elle fréquente les clubs qui se multiplient, préside souvent celui de la Révolution… »

Quand, le 18 mars 1871, sur ordre d'Adolphe Thiers, des soldats se disposent à aller récupérer les canons de la butte Montmartre, c'est elle qui, au pied de la butte, alarmée par les mouvements de troupes, alerte les femmes du quartier. Ensemble, elles rattrapent les soldats sur la butte et leur font face. Quand les officiers donnent l'ordre d'ouvrir le feu, les soldats préfèrent mettre la crosse en l'air. C'est le début de l'insurrection.

Elle fait l’admiration de la presse et de Clemenceau : « Pour empêcher qu’on tuât, elle tuait (…) Comment elle ne fut pas tuée cent fois sous nos yeux, c’est ce que je puis comprendre. » Elle s’enivre et se complaît dans ce climat de guerre civile. « Oui, barbare que je suis, j’aime le canon, l’odeur de la poudre, la mitraille dans l’air », écrira-t-elle.

Jules Girardet, Louise Michel détenue au camp de Satory (Versailles), 1871, musée d'Art et d'Histoire de Saint-Denis. Agrandissement : Louise Michel photographiée par Ernest-Charles Appert à la prison des chantiers à Versailles, 1871.Dans Paris en flamme, elle s’inquiète pour le seul homme qu’elle aura vraisemblablement aimé dans sa vie, Théophile Ferré, révolutionnaire comme elle, et qui sera exécuté. Elle se soucie également de sa mère, qui n’approuve pas son engagement, mais que les Versaillais ont emmenée pour la fusiller, faute d’avoir trouvé la fille. Elle négocie la liberté de sa mère contre son propre emprisonnement.

Arrêtée le 24 mai 1871, au terme de la Semaine Sanglante, jugée et assumant pleinement ses actes, elle est condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Crânement, elle refuse de faire appel. « L’attitude de Louise pendant son procès construit durablement son image. Elle incarne le souffle révolutionnaire, dans sa pureté, un exemple d’intégrité et de probité, bref une icône », note Marie-Helène Baylac. Victor Hugo rendra hommage à sa « majesté farouche » dans un poème épique : Viro major.

Viro major

En décembre 1871, Victor Hugo, écrit ce poème en hommage à son amie, avec laquelle il a déjà échangé un millier de longues lettres. Initialement intitulé Louise Michel, le poème sera publié sous le titre : Viro major (« Une Humanité plus élevée ») :

Viro Major (Victor Hugo, manuscrit, décembre 1871, BNF)Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat,
La pitié formidable était dans tes paroles ;
Tu faisais ce que font les grandes âmes folles,
Et lasse de lutter, de rêver, de souffrir,
Tu disais : J'ai tué ! car tu voulais mourir.
(...)
Judith la sombre juive, Arria la romaine,
Eussent battu des mains pendant que tu parlais.
(...)
L'âpre attendrissement qui dort sous ta colère,
Ton long regard de haine à tous les inhumains,
Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains ;
Ceux-là, femme, devant ta majesté farouche,
Méditaient, et, malgré l'amer pli de ta bouche,
Malgré le maudisseur qui, s'acharnant sur toi,
Te jetait tous les cris indignés de la loi,
Malgré ta voix fatale et haute qui t'accuse,
Voyaient resplendir l'ange à travers la méduse.

 

Prison des Chantiers, le 15 août 1871, Versailles, Ernest-Charles Appert, 1871. La 2e personne debout à droite avec les bras croisés est Louise Michel.

En prison, Louise Michel s’adonne à l’écriture : des poèmes et un ouvrage Le livre du jour de l’an : historiettes, contes et légendes pour les enfants.

Louise Michel lors de sa déportation à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, 1873-1880, Archives de France.Le 9 août 1873, c’est le départ pour la déportation en Nouvelle-Calédonie. Elle embarque pour un voyage de quatre mois à bord de la Virginie, en même temps que le libelliste Henri Rochefort avec qui elle échange des poésies. Elle est débarquée à la presqu’île Ducos, une prison à ciel ouvert où les détenus peuvent circuler librement le jour, mais ne peuvent organiser des réunions ou des clubs.

Louise s’ouvre à la culture kanak bien qu’elle croit à la supériorité de la race européenne comme ses contemporains. Elle se nourrit de lectures, versifie et entretient la flamme de la Commune, donne des cours à des enfants de déportés.

Éternelle rebelle

Alors qu’en France monte une campagne des républicains radicaux en faveur de l’amnistie des Communards, la peine de Louise Michel est commuée en déportation simple, puis en dix ans de bannissement. Ses amis s’activent pour réclamer et faciliter son retour, mais l’intransigeante et fière révolutionnaire se drape dans sa dignité et refuse toute amnistie partielle.

Elle noue aussi une relation épistolaire avec Georges Clemenceau qui l'a en admiration et ne manque pas de la soutenir avec quelques mandats. Mais quand il lui offre de la faire amnistier le 25 juillet 1879, elle refuse avec panache de se dissocier de ses compagnons d'infortune : « Veuillez considérer comme nulles toutes les démarches outrageantes pour mon honneur qu’on se permet de faire en mon nom (…) Je ne comprends d’autre retour en France que celui qui ramènerait toute la déportation et toute la transportation de la Commune, et n’en accepterait jamais d’autre. »

 Le 9 novembre 1880, Louise Michel rentre du bagne grâce à la loi d'amnistie. Elle est attendue Gare Saint-Lazare par une foule énorme qui l'acclame aux cris de : Vive Louise Michel, vive la Commune, A bas les assassins !, vers 1880.

Cette inflexibilité renforce encore l’aura de la Vierge rouge. La presse lui consacre des articles, les réunions politiques de la gauche radicale la mettent à l’honneur, les féministes s’emparent de sa figure ; sept ans d’éloignement de la France ne l’ont pas fait disparaître de la scène publique. En 1880, lorsqu’intervient l’amnistie générale des crimes commis sous la Commune, Louise Michel obtient de rentrer rapidement en France pour se rendre au chevet de sa mère atteinte de paralysie.

À Paris, le 9 novembre 1880, elle reçoit un retour triomphal. Près de 10 000 personnes l’attendent autour de la gare Saint-Lazare où elle arrive par le train. Sur le quai, des personnalités comme Louis Blanc, Clemenceau, Jules Vallès, Henri Rochefort, l’attendent. Ses admirateurs veulent la voir, la toucher, crient « Vive la Révolution sociale », on entonne la Marseillaise.

Conférence de Louise Michel à la salle Graffard, 11 décembre 1880, Frédéric de Haenen, Paris, BnF, Gallica. Agrandissement : Louise Michel à la tribune, 1882, Louis Tinayre, Paris, musée Carnavalet.« Le retour de la miraculée a des allures d’événement national, comme l’avait été celui de Victor Hugo, arrivé de Belgique à la gare du Nord le 5 septembre 1870 après dix-neuf ans d’exil », écrit Marie-Hélène Baylac. Louise rejoint sa mère avec qui elle passe quelques jours avant que la fièvre de la politique ne la reprenne : « Après ma mère, ce que j’aime le plus, c’est la révolution. » La presse anarchiste lui ouvre ses colonnes, la presse socialiste rend compte de ses activités.

Les journaux modérés ou conservateurs alertent contre les dangers que représente cette « pétroleuse », les caricaturistes accentuent sa laideur. Pour ces contempteurs, elle est l’incarnation de l’hystérie. Louise Michel n’en a cure. Durant la dernière partie de sa vie, elle enchaîne, insatiable, les réunions publiques, les banquets, les commémorations à travers la France, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, véritable « commis voyageur de l’anarchisme », déclenchant enthousiasme et rejet violent.

Affiche pour La Misère de Louise Michel, 1880, Paris, BnF, Gallica. Agrandissement : Annonce dans le journal L'Aurore d'une conférence donnée par Louise Michel à Paris en mai 1902.Si l’entrée à ses meetings est payante, elle n’empoche pas un sou ; elle verse les recettes aux amnistiés, aux familles des camarades emprisonnés, à des ouvriers en difficulté. Louise Michel vivra toujours dans une forme de précarité, aidant financièrement les plus déshérités. Malgré un activisme débordant, elle se replonge dans l’écriture de nouvelles, de romans, de pièces de théâtre.

Mais à la fin de sa vie, « tout le discours de Louise est traversé par cette contradiction entre la prédiction de la proximité de la Révolution et un pessimisme sur les capacités du peuple à l’accomplir », affirme Marie-Helène Baylac. Elle commet deux pas de côté dans un itinéraire politique rectiligne : elle cède brièvement aux sirènes du boulangisme, et elle ne prend pas partie dans l’Affaire Dreyfus, les anarchistes se montrant divisés à l’image de la France.

Après un passage en prison, elle est accusée de folie, échappe de peu à l’internement et se réfugie à Londres où elle se répand contre le gouvernement français. Elle passe la fin de sa vie entre l’Angleterre et la France, mais son rayonnement s’amenuise. « Le discours de Louise n’effraie plus les bons bourgeois, pas plus qu’il ne soulève l’enthousiasme des travailleurs, davantage tentés de trouver des solutions dans l’action syndicale. On l’a tant entendue ! », constate Marie-Hélène Baylac.

Les obsèques de Louise Michel, le 22 janvier 1905, de la Gare de Lyon au Cimetière de Levallois-Perret. Agrandissement : La foule autour du catafalque, La Vie illustrée, 1905.À 75 ans, Louise Michel fait un ultime voyage : elle se rend en Algérie. À son retour, elle doit s’aliter à Marseille, souffrant de quintes de toux, elle entre en agonie et décède sans avoir repris connaissance, victime d’une double pneumonie et d’épuisement provoqué par son militantisme permanent et ses années de détention. Ses funérailles sont un événement national. Plus de 10 000 personnes accompagnent son cercueil. L’égérie de l’anarchisme entre dans la postérité.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette fervente utopiste révolutionnaire ? Rien sur le plan politique. Pas plus la révolution sociale que la grève générale n’ont réussi à s’imposer ; quant à l’anarchie elle a toujours été recluse dans la marginalité. En revanche, la militante endurante et inlassable lègue une foi inébranlable dans la politique, un combat féministe, un engagement sincère et désintéressé, un courage à toute épreuve, une probité totale et une générosité concrète envers les plus démunis. Autant de caractéristiques qu’est loin de réunir de nos jours le personnel politique, y compris ceux qui revendiquent une certaine radicalité.

Publié ou mis à jour le : 2024-04-16 13:00:07

Voir les 4 commentaires sur cet article

alain Delos (21-04-2024 15:28:45)

...très bon article, comme d'habitude. Je pense qu'il faut souligner l'antisémitisme de cette gauche, bien dans l'air du temps : "ne pas prendre partie dans l'affaire Dreyfus" est une litote !

mery (20-04-2024 14:59:01)

Une pseudo révolutionnaire adepte de la bien-pensance avant l'heure .

GUERAUD (17-04-2024 11:11:48)

Félicitations , très bel article sur uen femme qui est un exemple pour nous tous et un exemple pour la reconnaissance de la cause des femmes

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net