Nourrices (XVIIIe - XIXe siècle)

L’industrie du nourrisson parisien

Au XVIIIe et XIXe siècles, les nouveau-nés de la bourgeoisie citadine ne vivent pas avec leurs parents mais avec leur nourrice, à la campagne. Ces séjours peuvent se prolonger jusqu’à l’âge de deux ans, lors du sevrage. Ce phénomène prend une telle ampleur qu’il va déboucher sur une pratique professionnelle que l’administration royale devra réglementer.

Cette pratique sociale a eu un impact économique considérable par ses flux financiers entre milieux urbains et ruraux. Une contribution méconnue mais bien réelle à l’unification économique du pays.

Christian de la Hubaudière

Visite à la nourrice, Jean-Honoré Fragonard, 1775, Washington, National Gallery of Art, États-Unis.

Les enfants légitimes

La princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV, écrit dans une lettre du 4 août 1718 : « En France, on n’est pas plus tendre pour les enfants qu’en Angleterre. Les gens mettent leurs enfants en nourrice à la campagne et ne se soucient pas d’eux pendant un an ou deux. »

Henri et Charles Beaubrun, Louis XIV et sa nourrice, dame Longuet de La Giraudière, vers 1638, Château de Versailles. Premier portait connu de Louis XIV, alors âgé de quelques mois.Voici une généralité qui interpelle. De quels gens parle-t-elle ? On nous a effectivement appris que la royauté et la noblesse faisaient allaiter leurs rejetons par des nourrices. Mais aussi qu’elles les faisaient venir près d’elles à la Cour, et les suivaient de près, comme le montre l’exemple de Madame de Maintenon, gouvernante dès leur naissance des enfants illégitimes de Louis XIV, si proche du père-roi qu’elle finit par l’épouser.

Il n’est pas question, dans cette haute société, d’envoyer les enfants en campagne. D’ailleurs, la Palatine aurait-elle qualifié ses membres de « gens », mot sous-entendant « du commun » ? Il faut donc se tourner vers d’autres classes de la société : peut-être la riche bourgeoisie, tenant le haut du pavé dans les villes ? L’analyse des documents montre que cette catégorie place ses enfants dans la banlieue immédiate, où les tarifs des nourrices sont les plus élevés.

Antoine Coypel, Allégorie de la musique : Mme de Maintenon avec les enfants naturels de Louis XIV, vers 1684.

Cette proximité permet aux familles de garder des liens suivis avec leurs enfants, d’aller les voir régulièrement, de vérifier les soins donnés par la nourrice, de lui verser ses mois, d’apporter de nouveaux vêtements adaptés à la taille des petits, et ce confort a un prix. La sélection s’effectue par l’argent et, là aussi, la loi de l’offre et de la demande prime.

La Nourrice, Josse-François-Joseph Leriche d'après Louis Boizot (1775), Château de Versailles, salle à manger du petit appartement de la reine.Les gens dont nous parle la princesse sont donc les autres habitants... de la ville, puisqu’il est question d’envoyer leur progéniture en campagne. En effet, les nourrices du premier cercle autour de la ville étant phagocytées par les familles aisées, les moins riches sont contraintes de rechercher celles du second, voire du troisième cercle, dont les tarifs sont moins élevés, et qui demeurent bien en campagne.

Cela est vrai pour toutes les villes du royaume, qui se mettent de plus en plus à cette mode à l’époque de son écrit, sous la régence de Philippe d’Orléans. Mais il n’est pas insurmontable de parcourir le dimanche deux lieues (8 km) à l’aller et autant au retour pour rendre visite à son enfant, si l’on tient à lui, surtout à cheval ou en voiture, et au moins une fois par mois pour payer les gages de la nourrice.

Alors, qui sont les gens contraints de rester un an ou deux sans voir leurs nouveau-nés placés en campagne ? Ceux que la Palatine a sous les yeux, c’est-à-dire le commun des habitants de Versailles et surtout de Paris : vu le nombre des naissances de ces villes populeuses, les commerçants, artisans, manouvriers doivent chercher de plus en plus loin des nourrices dont les tarifs correspondent à leur bourse.

Pierre-Louis Dumesnil, Une chambre où une servante habille des enfants, vers 1750, Paris, musée Carnavalet.

Songeons que tout au long du XVIIIe siècle, la ville de Paris intra muros (actuels arrondissements 1 à 7) voit naître près de vingt mille petits par an en moyenne ! Mais déjà bien avant la Révolution, la banlieue proche non seulement n’offre plus de nourrices, mais adopte à son tour ce mode d’allaitement des enfants. Ce sont alors soixante-dix à quatre-vingts mille nourrissons parisiens que l’on envoie chaque année en campagne.

Les mères de remplacement doivent donc se recruter de plus en plus loin, jusqu’à vingt-cinq lieues (100 km) tout autour de Paris dans un premier temps, puis cinquante, et soixante-quinze vers 1775. Et plus la distance est grande, moins il est possible pour les parents de suivre leurs nourrissons ni d’en gérer eux-mêmes le devenir. Ils les confient bien pour « un ou deux ans » comme l’explique la Palatine, le temps de les allaiter, de les sevrer et de les passer à la nourriture solide.

Étienne Aubry, La Visite à la nourrice, XVIIIe siècle, musée d’art et d’archéologie de Châlons-en-Champagne.

Les enfants trouvés

Depuis la création par Vincent de Paul en 1638 d’une structure d’accueil pour les enfants parisiens abandonnés et exposés dès la naissance, le nombre des entrées n’y a fait que croître de façon exponentielle : de 12 la première année, on en enregistre plusieurs milliers en 1718.

De surcroît, dans le but de protéger la vie de l’enfant, il crée en 1640 la Maison de la Couche où toute jeune femme, quelle qu’en soit la raison, peut venir accoucher anonymement et abandonner son enfant. C’est, déjà à cette époque, l’accouchement officiel sous X. De 312 en 1670, on y enregistre environ 2000 naissances par année moyenne vers 1718, si l’on excepte 1694 qui, suite au terrible hiver, en a vu naître 3788.

Saint Vincent présente les premières filles de la charité à la reine Anne d'Autriche, tableau réalisé par frère André, religieux dominicain, dans l'église de sainte Marguerite à Paris, XVIIIe siècle.  En agrandissement, Saint Vincent de Paul prêchant la charité aux dames de la cour de Louis XIII, Charles Meynier, 1824. Tableau exposé dans la chapelle Saint-Vincent-de-Paul (aujourd'hui chapelle du Saint-Sacrement) de la primatiale Saint-Jean de Lyon.

Si, dès la fondation, le roi Louis XIII abonde le budget et, à sa suite, Louis XIV le multiplie, les détracteurs de cette œuvre contestée évoquent la baisse de moralité et la facilité pour les jeunes femmes fautives de se débarrasser de leur fruit coupable. Sans entrer dans ce débat d’idées, nous sommes contraints de constater que leurs prédictions se sont confirmées : l’effet boule de neige a bien eu lieu, pour culminer, en 1772, à 7676 entrées à l’hôpital des Enfants Trouvés de la rue Saint-Antoine, dont environ 5 000 originaires de Paris.

En effet, environ 25 % des nouveau-nés parisiens sont abandonnés dès la naissance, dans cette ville où l’exemple de l’irréligion vient de haut et les scrupules tombent bien bas. En province où tout le monde se connaît et où le curé, en chaire, répète tous les trois mois l’édit d’Henri II de 1556, faisant obligation à chaque femme, mariée ou non, de déclarer sa grossesse sous les pires menaces, la trouvaille d’un enfant anonyme exposé dans un village est un événement rare.

L'hôpital des Enfants-Trouvés sur le parvis de Notre-Dame, carte postale (1886) puis à l'hôpital Trousseau (12e arr.) (voir agrandissement), Eugène Atget, 1900, Médiathèque de l'architecture et du patrimoine. Ces bâtiments n'existent plus.

La justice se met aussitôt en marche pour en retrouver l’auteur. En attendant, l’enfant est confié à une nourrice, rémunérée par le seigneur si l’enfant est trouvé sur ses terres ou les parties communes, ou par la communauté paroissiale s’il est exposé à l’église ou au cimetière. Mais ni l’un ni l’autre n’a envie d’assumer cette charge jusqu’à la majorité, fixée à 25 ans. Si l’enquête ne permet pas de retrouver la mère, le nourrisson est envoyé aux Enfants Trouvés de Paris, où son entretien tombe à la charge du roi.

Ainsi, des enfants convergent de tout le royaume vers Paris, gonflant l’effectif pléthorique de cet hospice, au point qu’en 1772, on interdit leur transport, cause de nombreux décès en route, et on les redirige vers les hospices locaux, dont on promet de payer les frais. Ne doivent alors entrer à l’hôpital de Paris que les enfants nés sur le territoire de la grande cité.

Le transport des nourrices s'occupant des enfants trouvés, collections du musée de l’AP-HP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris).

Evidemment, même si des nourrices sédentaires accueillent les petits arrivants, il n’est pas question qu’ils y restent, tous doivent être expédiés en campagne, vers des nourrices moins onéreuses que celles pour enfants légitimes, donc encore plus loin. Mais les conditions du trajet sont cause d’une forte mortalité à laquelle il convient de remédier, en suscitant l’intérêt de nourrices plus proches.

Deux solutions sont trouvées : l’une est d’accorder le droit d’allaiter trois nourrissons simultanément, alors que pour les enfants légitimes, un seul à la fois est autorisé ; la seconde, qui en est la conséquence, est d’accepter, pour les premiers seulement, l’allaitement artificiel. Cela permet aussi à des nourrices hors d’âge de continuer cette activité et, surtout, de désengorger le marché en augmentant l’offre, autorisant ainsi l’envoi des enfants trouvés à une distance plus courte, ce qui réduit d’autant leur mortalité pendant le voyage et à l’arrivée.

Joseph-Marie Flouest, Départ de l’enfant en nourrice, fin XVIIIe siècle, Dieppe, musée-château.

Les raisons du placement en nourrice

Une question récurrente porte sur la nécessité pour une femme du XVIIIe siècle de se séparer d’un nourrisson. Ce serait croire que la femme parisienne ne travaille pas, idée fausse.

Jean-Laurent Mosnier, La jeune maman, vers 1775. En agrandissement, La Maternité, vers 1800, Marguerite Gérard, Munich, Leuchtenberg Gallery.Si le commerçant ou l’artisan, après son apprentissage et son compagnonnage, prend boutique et porte seul le titre de sa maîtrise, son épouse ne l’aide pas moins au comptoir, pour recevoir la clientèle, prendre les commandes, les servir, s’occuper des comptes, de la gestion de l’entreprise comme du ménage, qui ne font souvent qu’un, en plus de celle de la maisonnée.

Si le mari meurt, elle peut obtenir la survivance de sa maîtrise, poursuivre l’activité en gérant des ouvriers, et la transmettre à ses enfants, excusez du peu ! Son rôle, complémentaire de celui de son époux, est tout aussi important dans le travail et les revenus de la famille et lui prend beaucoup de temps. On peut donc admettre qu’il lui serait malaisé d’allaiter un nourrisson en surplus de tout cela, qui la mobiliserait une grande partie de la journée.

Il en est de même pour l’épouse d’un commerçant, aussi souvent à la boutique que son mari, et si la femme du manœuvre ne partage pas son activité, elle gagne son salaire de son côté, qu’elle soit blanchisseuse, couturière ou bonne à tout faire au service de familles plus aisées.

Vu le coût de la vie, on vient à Paris avant tout pour travailler, et le prix des loyers oblige les deux membres du couple à « trimer ». Il faut arriver dans des sphères plus élevées de la société pour permettre à l’épouse de ne pas avoir à gagner sa part.

La Nourrice, Marguerite Gérard, 1802. En agrandissement, École française de la première moitié du XIXe siècle, Enfants et leur nourrice dans un intérieur rustique, coll. privée.Mais les raisons pratiques sont nombreuses pour contre-indiquer la pratique de l’allaitement maternel, à commencer par l’habitat précaire dans la grande ville. Les familles s’entassent dans des locations superposées sans isolation phonique, souvent à plus de quarante personnes et il serait malvenu qu’un tout petit réveille régulièrement la maisonnée en pleine nuit. Ne parlons même pas des problèmes d’hygiène dans la ville, voire dans les maisons.

Quant au coût impliqué par la mise en nourrice, il est largement compensé par celui de la nourriture, de l’habillement et de la main-d’œuvre à Paris. Enfin, en cas de décès du nourrisson, son inhumation coûte infiniment moins en province qu’à Paris, vu le prix du terrain.

L’histoire officielle invoque souvent le dégoût des mères de l’époque pour l’allaitement et la coupure sociale qu’il implique, mais là encore, on se trompe de cible : on parle de la haute société, hors sujet, mais pas du peuple de Paris.

Vieille nourrice tenant un nourrisson, terre cuite de Béotie, v. 300 av. J.-C., Vienne, Kunsthistorisches Museum. En agrandissement, Unis jusque dans la mort, Danse macabre, XVe siècle, Paris, BnF. La mort de la nourrice entraîne celle de l'enfant.

Une pratique ancienne

La consultation des archives nous atteste déjà cette pratique au XIIIe siècle. On serait même tenté de dire que la nourrice, mère de remplacement, est le plus vieux métier du monde, d’abord à cause des décès des mères, puis dès que leurs activités exigent beaucoup de leur temps et les empêchent de le consacrer uniquement à leur progéniture.

C’est un principe de répartition des tâches et d’équilibre financier : si la mère gagne bien plus, en employant son temps à une activité lucrative, que ce qu’elle donne à la nourrice, son choix est vite orienté vers cette pratique. Est-ce à dire que le côté sentimental n’entre pas en ligne de compte ?

Le choix de la nourrice, Aldebrandin de Sienne, XIIIe siècle, BnF. La mère presse le sein d'une candidate à la fonction de nourrice pour vérifier la qualité de son lait. En agrandissement, Une bonne nourrice, Tacuinum sanitatis, XIVe siècle, Paris, BnF.Il semble que le concept d’amour maternel « naturel » soit une notion moderne, émanant d’une société nantie et bourgeoise. Mais elle n’est pas de tout temps, ni de tous pays, donc elle est plus culturelle que naturelle.

Notre époque actuelle magnifie l’enfant en France, surtout quand il est rare, de même qu’elle rend la mort tragique. Mais au XVIIIe siècle où les naissances sont nombreuses et ne représentent pas toujours une bonne nouvelle, où les morts sont également fréquentes et ne sont pas toujours un malheur, l’état d’esprit n’est pas le même, en tout cas pas pour tout le monde.

Les considérations de Jean-Jacques Rousseau sur l’inutilité de l’éducation de l’enfant avant ses deux ans sont exemplaires de l’état d’esprit du siècle des Lumières, jugeant le tout petit comme un être en devenir dont la mort, en terme de perte d’investissement, n’est pas grande. De même, l’abandon sans scrupule de ses cinq enfants, lui qui écrit l’Émile pour expliquer comment les éduquer, est symptomatique de la mode du moment, indiquant que « tout le monde le faisait ». *

Au moins, les parents qui paient pendant un ou deux ans la pension de leur nourrisson gardent à la fois la charge et le lien, même distant, avec lui, ayant un projet d’affection et d’éducation lorsqu’il reviendra à la maison. Il doit devenir une personne pour être aimé, mais avant deux ans il n’est encore qu’un nourrisson. Il ne nous appartient pas d’en juger à l’aune de nos critères actuels.

Le bureau des nourrices à Paris, 1820. En agrandissement, photographie d'un bureau des nourrices à Paris au XIXe siècle, collections du musée de l’AP-HP.

Le milieu social des nourrices

Le premier mouvement d’une mère parisienne est de chercher à placer son nourrisson à la fois au moins cher et au plus sûr : bon nombre d’entre elles viennent de la campagne et l’envoient dans leur famille, chez leur mère, leur sœur, leur belle-sœur… Tant qu’à effectuer le voyage, autant le rentabiliser et faire profiter une voisine parisienne de cette adresse, et le mouvement prend de l’ampleur. Il s’agit donc avant tout d’un service entre femmes, dans lequel les hommes n’ont pas de place.

Déclaration... portant règlement pour les recommandaresses et les nourrices... [Enregistrée au Parlement le 14 février 1715.], Paris, BnF, Gallica.Puis, avec le nombre, les besoins augmentent et l’on passe de ce système relationnel à un système organisé, encadré, vérifié, légiféré. En effet, devant les abus qui se commettent, Louis XIV publie un édit en janvier 1715, mettant de l’ordre dans cette profession à travers une administration, qui crée donc de la « paperasse ». Parmi les cadres du système, la plupart des femmes, ne sachant ni lire ni écrire, sont exclues de fait et laissent la place aux hommes, qui professionnalisent l’activité et la rentabilisent.

Les mères qui profitaient de leur lait pour rendre service à la famille, voire gagner quelques sous de façon occasionnelle, sont supplantées par des jeunes femmes auxquelles s’ouvre une carrière bien rémunérée : clairement, tout sentiment mis à part, elles deviennent nourrices pour l’argent. Ce sont bien sûr des jeunes femmes recrutées dans la plus basse classe rurale, qui voient là une possibilité de s’élever et qui, sans scrupule, apprennent toutes les ficelles du métier.

Déclaration... portant règlement pour les recommandaresses et les nourrices... 1729, Paris, BnF, Gallica.Pour l’exercer sur la durée, elles doivent avoir régulièrement, environ tous les deux ans, des enfants, dix à douze, que leurs moyens ne leur permettraient pas d’élever s’ils restaient tous vivants. Nécessité faisant loi, elles abondent largement les nombres de la mortalité infantile. L’histoire officielle met celle-ci sur le compte de la misère et du manque d’hygiène de l’époque. Une étude précise et approfondie pourrait mettre en évidence une stratégie volontaire.

Peu à peu, et peut-être suite à une meilleure surveillance, cette stratégie évolue et le nombre d’enfantements diminue, ainsi que la mortalité infantile chez les enfants de nourrices. Rares sont, parmi elles, même à l’abord de la Révolution, celles qui savent lire ou écrire. Quant à leurs époux, ce sont des employés agricoles dont l’activité principale dépend du contexte local : vignerons en région parisienne, domestiques de labour dans la Beauce, journaliers dans le bocage… Il est rare que les femmes d’artisans, de commerçants ou de laboureurs se consacrent à cette activité.

Le biberon Robert.Bien sûr, au fil des siècles et avec l’évolution des moyens de transport, le métier lui-même évolue, et l’on peut en distinguer plusieurs phases. Par exemple, sous Napoléon III, les familles bourgeoises, plutôt que les « nourrices à emporter », préfèrent les « nourrices sur lieu », qu’elles hébergent dans leurs hôtels haussmanniens. Grâce au train, ces femmes viennent de plus loin, telles les fameuses Morvandelles ou les Bretonnes, sœurs de Bécassine.

L’allaitement artificiel, au moyen du biberon Robert, à tuyau, laisse espérer à la classe moyenne gain de temps et possibilité de se passer de l’allaitement mercenaire, donc gain d’argent, mais le manque de soin dans l’hygiène de cet appareil provoque, par prophylaxie, trop de morts encore et persuade le bon sens commun que « rien ne vaut le lait d’une bonne nourrice ».

Il faut attendre l’apparition de l’actuelle tétine, vers 1950, pour que se réalise avec succès l’allaitement artificiel en famille, sans perte d’enfant, qui signe la fin de cette industrie du nourrisson parisien.

Un bureau de nourrices, José Frappa, XIXe siècle, collections du musée de l’AP-HP.

La transhumance

Ce sont donc de grandes quantités d’enfants parisiens qui voyagent sur les routes du royaume, dont une partie, peut-être autour de 15 %, ne reviendront pas. Ce sont également d’énormes sommes d’argent qui transitent entre la cité et la campagne, participant quelque peu au rééquilibrage des niveaux de vie entre ces deux milieux.

Le bureau des nourrices, George Emmanuel Opiz (Opitz), XIXe siècle, Paris, musée Carnavalet.Ces zones entourant Paris jusqu’à 300 km bénéficient d’améliorations sensibles des structures de transports, de la manne financière et des modes venant de la capitale, marquant leur différence avec les provinces plus éloignées de grands centres urbains. Les mentalités s’en ressentent également et les esprits ruraux y sont tournés vers Paris, centre de toutes les convoitises, dont il faut suivre la modernité, promesse d’avenir radieux pour la jeunesse.

Comment s’effectue cette transhumance des nourrissons ? Tout d’abord, il faut distinguer deux réseaux distincts, celui des enfants légitimes de Paris et celui des enfants trouvés qui, s’ils viennent de province, effectuent deux voyages comme on l’a vu : le premier pour se rendre à Paris, le second pour repartir en campagne.

Monsieur, je crois que voici qui fera votre affaire !..., Frédérique Bouchot, Le choix du Grand Bureau, XIXe siècle, Paris, Musée Carnavalet.Imagine-t-on un boulanger, un manouvrier, dont l’épouse vient d’accoucher, se charger du panier de linge d’une main, du couffin garni de l’autre, et arpenter les chemins pour, quarante ou cinquante lieues plus loin, chercher au petit bonheur une nourrice à qui les confier ? Non bien sûr. Cette industrie exige une organisation : c’est un service social encadré au profit des familles.

Pour les enfants légitimes, comment et où se rencontrent parents et nourrices ? Qui transporte le nourrisson ? Fournit-on ses vêtements ? Où et comment le changer ? Combien de temps dure le voyage ? Par quel moyen de transport ? Où dormir la nuit ? Que se passe-t-il en cas de décès en route ? Comment les gages de la nourrice transitent-ils tous les mois ? Combien de temps allaite-t-elle et conserve-t-elle le nourrisson ? Comment retourne-t-il dans sa famille ? Qui surveille cette industrie et quelle est la législation ? La nourrice dispose-t-elle d’un service médical en cas de besoin ? Comment donne-t-elle des nouvelles à la famille ? Qu’en pense le clergé ?

Pour l’enfant trouvé, quel est son parcours d’abandon, qui l’apporte à Paris, qui le nourrit au cours du voyage et de quelle façon ? Par quel moyen de transport, quelle durée du transit ? Quelle rémunération pour le porteur, quelle preuve donne-t-il pour être payé ? Comment reçoit-on l’enfant à l’hôpital, quelle marque de reconnaissance ou signe distinctif lui donne-t-on ? Qui le nourrit à l’hôpital ?

Puis commence son renvoi en campagne. Par quels moyen, durée, entretien, nourriture ? Quelles chances de survie ? Qui paie la nourrice, de quelle façon ? S’il vit, que devient cet enfant trouvé une fois sevré, vu qu’il n’a pas de famille à réintégrer ? Quel avenir en tant qu’adulte ?

Un roman historique

Les réponses à toutes ces questions d’ordre pratique, et à bien d’autres, se trouvent au fil du roman « Au Sein de Paris » narrant l’histoire exemplaire de Marguerite, nourrice normande, de 1743 à 1791, année de sa mort.
Au Sein de Paris, Christian De la Hubaudière, éditions Lilou. On y suit l’évolution, au cours de cette période, de ce métier en plein essor, ainsi que de l’ajustement des règlements face aux abus et dysfonctionnements de cette industrie. La description du milieu villageois de la nourrice, de son curé exceptionnel, de ses châtelains, de sa faïencerie et de sa forge, de son école de filles, de son atelier de dentelle, de son agriculture, dont tous les éléments sont tirés des archives locales, permet d’appréhender le rôle joué dans les campagnes par ces femmes au métier indépendant de celui de leur mari, et qui gagnent souvent plus que lui.
On se rend compte que, finalement, ce métier de nourrice est un vecteur de l’émancipation des femmes des classes les plus pauvres, celles qui n’ont que leur lait à vendre. Gagnant souvent plus que leurs époux, elles sont maîtresses à la maison.
Marguerite mourant en 1791, cela laisse le temps d’appréhender les débuts de la Révolution et ses causes, vus de la campagne, ainsi que le rôle joué par ces nourrices dans l’évolution des mentalités, préparant sans s’en douter les esprits au grand bouleversement de la société.
Au Sein de Paris, de Christian De la Hubaudière, éditions Lilou. À commander sur : auseindeparis.fr


Publié ou mis à jour le : 2021-06-06 14:24:28

 
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