Momies

L'éternité pour horizon

Peau parcheminée, bouche édentée, orbites vides et sans fond... Rien de moins affriolant que les momies ! Et pourtant ces cadavres préservés à travers les siècles ne cessent de nous ensorceler, profitant de notre attirance pour les mystères qui entourent la mort. Grâce à la magie de l'embaumement, ces corps continuent de nous parler de leur vie et de l'au-delà... lorsqu'ils n'ont pas fini pas dans un tube de peinture ! Drôles de destins pour les momies qui ont perdu la paix qu'elles convoitaient pour devenir des objets de curiosité.

Momie égyptienne conservée au British Museum (Londres).

Conservation longue durée

Il y a plus de 10 000 ans déjà, certaines populations ne se résignaient pas à être séparées de leurs chers défunts.

Momie du Pérou, culture Chachapoya, musée national d'Histoire naturelle Grigore Antipa à Bucarest (Roumanie). Agrandissement : Momie Chachapoya au musée de l'Homme à Paris. Découverte en 1877, elle est présentée au musée d'ethnographie du Trocadéro à partir de 1882. Bien décidées à mettre K.O. la mort en stoppant net la destruction des corps, elles avaient trouvé une méthode qui n'est pas sans rappeler le savoir-faire de certaines de nos ménagères d'autrefois : le fumage !

En Chine, en Malaisie ou encore en Indonésie, les disparus de ces sociétés pré-néolithiques étaient ainsi tendrement saucissonnés avant d'être séchés au-dessus d'un feu de bois. Et voilà le travail ! Il ne restait plus aux familles qu'à déposer le corps, désormais tout sec, dans sa tombe. Les os rescapés des méfaits du climat humide de l'Asie du Sud-Est pouvaient ainsi continuer à entretenir le lien entre morts et vivants.

Cette pratique, toujours utilisée dans certaines régions reculées de Nouvelle-Guinée, est la preuve s'il en faut que les groupes humains n'ont pas manqué d'idées pour conserver leurs proches, comme nous allons le voir...

Momie de Ramsès IV, Égypte, Le Caire, musée des Antiquités Égyptiennes. Agrandissement : Momie d'homme dite du Chevalier byzantin, Égypte, Période byzantine-copte (251-639 ap. J.-C.), Lyon, musée des Confluences.

Du calme, les fantômes !

Les grandes stars toutes catégories des momies, on le sait, sont les Égyptiens. Il faut dire qu'ils se devaient d'être particulièrement efficaces s'ils ne voulaient pas que leurs défunts ne meurent une seconde fois en ratant leur passage dans l'autre monde.

Préparation de toute une vie, les obsèques comportaient des rites longs, compliqués et coûteux auxquels la famille endeuillée ne pouvait échapper. C'était en effet pour elle la seule façon d'être assurée de ne pas subir des persécutions répétitives de la part du fantôme de leur défunt.

Anubis faisant boire le c?ur-haty à la momie d'Inerkhaou (Tombeau thébain 359), XIIe s. av.J.-C. Agrandissement : Statuette d'une âme-Ba sous la forme d'un oiseau à tête humaine couronnée d'un disque solaire, XVIe-XIe s. av.J.-C., musée d'Art du comté de Los Angeles.Comment ne serait-il pas furieux d'avoir perdu toute apparence humaine, condition indispensable sans laquelle son bah, en quelque sorte son âme, ne pourrait franchir les portes de l'au-delà pour accéder à la vie éternelle ?

L'exemple avait été donné par Isis elle-même, sœur et épouse fidèle d'Osiris qui s'était ingéniée à rassembler le corps démembré de celui-ci pour qu'Anubis, dieu des morts et inventeur de la momification, puisse le ramener à la vie.

Aux proches donc de se lancer rapidement dans ces rites compliqués qui permettront au mort, avant sa mise au tombeau, d'être dressé face à la porte de sa dernière demeure pour y recevoir « le souffle de vie » et ainsi accéder à l'autre monde où l'attend Anubis pour l'épreuve de la balance : si son cœur, siège de la conscience, se révélait plus lourd que la plume de vérité, il était jeté directement dans la gueule du monstre « dévoreur d'âmes ». Dans le cas contraire, à lui la belle mort !

Des professionnels à votre service

Mais pour parvenir à la renaissance, que de chemin parcouru !

Mommie égyptienne au British Museum (Londres).Dès 3000 ans av. J.-C., les Égyptiens cherchent à perfectionner les méthodes de conservation pour permettre aux corps d'être présentables, comme ceux qu'ils pouvaient retrouver préservés par le sable du désert.

Ce sont bien sûr les rois et dignitaires qui sont les premiers concernés : on commence par les couvrir de bandelettes, avant de songer à les alléger de leurs viscères (2600 av. J.-C.) puis de les assécher à l'aide de natron (carbonate de sodium).

C'est au Nouvel Empire (1500-1000 av. J.-C.) que les embaumeurs deviennent de véritables experts qui se relaient pendant plus de 70 jours pour mener à bien leur tâche. Il est vrai qu'il en faut du doigté et de la main-d'oeuvre pour extraire le cerveau par la narine, recoudre, nettoyer, oindre, emmailloter…

Processus de momification, peinture du sarcophage de Djedbastétiouefankh, VIe-IIIe s. av. J-C., Hildesheim (Allemagne), musée Roemer et Pelizaeus.Des ateliers, les « places pures », sont donc ouverts à proximité des nécropoles pour effectuer de véritables momifications à la chaîne. À chacun son rôle ! Les uns sont affectés au transport, d'autres à l'épilation, au massage, au découpage ou au salage sous la houlette du « supérieur des mystères », lui-même secondé par les prêtres-lecteurs qui peuvent toujours se plonger dans leurs papyrus pour être sûrs de ne pas louper une étape du cérémonial.

Pour ceux qui ne peuvent se payer de tels experts, une petite injection d'huile dans l'anus pour dissoudre les viscères suffira, à moins de se contenter d'une simple toilette et d'un petit dessèchement par le natron. Pour les bandelettes, des tissus de récupération feront l'affaire !

Paroles d'expert

Lorsqu'un voyageur comme le grec Hérodote parcourt l'Égypte du Ve siècle av. J.-C., il s'intéresse à tout, et surtout à ce qui sort de l'ordinaire. Pas étonnant donc qu'il nous propose une description très précise des différents procédés de la momification, suivant les budgets. Ne reste plus qu'à trouver les ingrédients...
« La famille convient du prix et se retire ; les embaumeurs restent seuls dans leurs ateliers, et voici comment ils procèdent à l'embaumement le plus soigné : tout d'abord à l'aide d'un crochet de fer ils retirent le cerveau par les narines [...]. Puis avec une lame tranchante en pierre d’Éthiopie [un silex], ils font une incision le long du flanc, retirent tous les viscères, nettoient l'abdomen et le purifient avec du vin de palmier et de nouveau avec des aromates broyés. Ensuite, ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle, et de toutes les substances aromatiques qu'ils connaissent, sauf l'encens, et le recousent. Après quoi, ils salent le corps en le couvrant de natron pendant soixante-dix jours ; ce temps ne doit pas être dépassé.
Les soixante-dix jours écoulés, ils lavent le corps et l'enveloppent tout entier de bandes découpées dans un tissu de lin très fin et enduites de la gomme dont les Égyptiens se servent d'ordinaire au lieu de colle. Les parents reprennent ensuite le corps et font faire un coffre de bois, taillé à l'image de la forme humaine, dans lequel ils le déposent. [...] pour les plus pauvres : on nettoie les intestins avec de la syrmaia [huile de raifort], on sale le corps pendant les soixante-dix jours prescrits, puis on le rend aux parents qui l'emportent. »
(Histoires).

Momie de chat, Égypte, VII-IIIe siècle av. J.-C., Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Momie de faucon, Égypte, IIIe siècle av. J.-C., Rijksmuseum van Oudheden, Leiden (Pays-Bas).

Victimes de la mode

3 000 ans après les premiers embaumements, rien n'a changé sur les bords du Nil lorsque les Grecs d'Alexandre viennent s'y installer.

Momie d'homme avec parure de cartonnage, 300 à 30 av. J.-C. (époque ptolémaïque), Paris, musée du Louvre.On continue à apprêter les défunts, à les protéger par des amulettes et des extraits du Livre des morts, à leur faciliter le dialogue avec Osiris en les équipant d'une langue en or, sans oublier de les nourrir en leur préparant des casse-croûte de côtes de bœufs.

Pour les animaux, compagnons de vie ou représentants des dieux, la momification a le vent en poupe et l'on ne compte plus les crocodiles, les mangoustes, voire même les scarabées sacrifiés pour servir d’ex-voto.

Les Grecs sont conquis, et délaissent peu à peu l'incinération traditionnelle pour être à leur tour inhumés avec plus ou moins de soin. Pour les plus riches des Ptolémaïques, les bandes deviennent des chefs-d’œuvre de géométrie sur lesquels reposent des cartonnages colorés faits de lin enduit de plâtre.

Portrait de momie de jeune garçon, portrait du Fayoum, IIe siècle, Berlin, Collection d'antiquités (Antikensammlung SMB). Agrandissement : Momie d'adolescent, Fayoum, IIe siècle, Londres, British Museum.Au Ier siècle, alors que le pays est passé sous le pouvoir de Rome, un surprenant syncrétisme donne naissance à une nouvelle mode : si les défunts aisés ont toujours le corps emmailloté à l'égyptienne, ils ont désormais le visage recouvert d'un portrait de style grec qui les montre vêtus et coiffés à la romaine.

Chefs-d’œuvre de l'Art, ces « portraits du Fayoum » d'un réalisme saisissant témoignent de l'évolution de la momification puisque désormais on cherche davantage à individualiser les morts pour défier la mort par l'image de la vie. Mais ils sont surtout la preuve de la fascination pour les rites funéraires égyptiens qui, par leur capacité à conserver les corps, ont su convaincre d'autres civilisations en promettant la vie éternelle.

Comme le rappellent les momies coptes couvertes d'or d'Antinoé (IVe siècle), la pratique perdurera encore quelques siècles avant de disparaître. Désormais en effet, pour les grandes religions monothéistes, c'est l'âme qui compte avant tout. Tant pis pour le corps !

Debout !

« Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandes, et le visage enveloppé d'un linge ». Ce mort, c'est Lazare, rendu à la vie par Jésus. Ce passage du Nouveau Testament nous rappelle que dans la tradition juive le corps est juste nettoyé, parfumé et protégé par des tissus ou un linceul, comme ce fut le cas pour le Christ. Seul Joseph est, d'après la Genèse, embaumé à l'égyptienne tout comme l'avait été son père Jacob, à sa demande : « Il ordonna aux médecins à son service d'embaumer son père, et les médecins embaumèrent Israël. Quarante jours s'écoulèrent ainsi, et furent employés à l'embaumer. Et les Egyptiens le pleurèrent soixante-dix jours ». Pour les commentateurs, il s'agirait ici d'une pratique visant à célébrer le mort.

Résurrection de Lazare, mosaïque de Saint-Apollinaire, Ravenne, VIe siècle.
Notons que, contrairement aux musulmans et aux juifs, les chrétiens ne sont pas hostiles à l'embaumement et n'hésitent pas à honorer des corps momifiés naturellement ou artificiellement. Leur passion des reliques n'y est certainement pas pour rien, mais elle n'est pas la seule explication : l'absence de dégradation du cadavre est un signe envoyé par Dieu comme reconnaissance des vertus du mort, signe qui peut aussi prendre la forme d'un parfum fruité proche de celui de la myrrhe, la fameuse « odeur de sainteté ». On n'hésite pas cependant à utiliser des méthodes scientifiques pour aider à la préservation des dépouilles, comme celles de Bernadette Soubirous ou encore Jean XXIII qui, tous deux sanctifiés, s'offrent ainsi encore à la vue des croyants. Les a rejointes en 2025 celle du jeune Carlo Acutis, preuve s'il en est que la préservation des restes mortels est toujours à l'ordre du jour.

Drôle de confiserie

Difficile, pour une momie, de traverser les siècles ! Surtout lorsque les pilleurs rôdent... Dès l'Antiquité, c'est la ruée : les tombes sont ouvertes, vidées et réutilisées, les corps dépiautés, déplacés, lorsqu'ils ne sont pas détruits.

Pierre-Paul Rubens, Grande momie égyptienne de l'atelier de Rubens, 1626, Paris, BnF. Agrandissement : Pot à pharmacie « Momie d'Égypte », Droguier Menier, vers 1840, Paris, Fonds de dotation pour la gestion et la valorisation du patrimoine pharmaceutique.Si les voyageurs arabes du Moyen Âge font bien allusion à ces curieux cadavres, il faut attendre le XVe siècle et les croisades pour que l'on commence à parler en Occident de cette étrange habitude des Égyptiens qui « confisaient si bien [les corps] à l'éternité qu'ils durent encore et dureront sans fin » (Pierre Belon du Mans, 1555).

La Renaissance, passionnée par l'Antiquité comme par les voyages, se précipite pour remplir ses cabinets de curiosités de ces morceaux de choix. Rubens en dessine une, Fouquet en réclame, Colbert les fait entrer dans les collections de Louis XIV. La « momimania » a commencé !

Mais tous ne voient pas du même œil ces « naturalia »... C'est en effet à cette époque que se met en place un véritable trafic pour alimenter les rayonnages des apothicaires. Car, c'est bien connu, tout est bon dans la momie ! Rien de tel qu'une pincée de « mumia » pour retrouver santé et vigueur ! Ne sont-elles pas pourvues de bitume (mûm, en persan) dont on vante alors les propriétés thérapeutiques ?

Même François Ier, dit-on, « ne voyageait pas sans un morceau de momie » qu'il mélangeait avec du vin, plus goûteux. Pas étonnant que des faussaires se soient emparés du filon pour produire de la poudre de perlimpinpin...

Pierre Pomet, illustration de L'Histoire générale des drogues, 1735, Paris, Fonds de dotation pour la gestion et la valorisation du patrimoine pharmaceutique.

Couleur momie

On le sait, de nombreuses momies sont actuellement visibles au Louvre. Mais saviez-vous qu'elles sont également présentes à l'intérieur des toiles des plus grands peintres ? Ce serait le cas de La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix (1830), dont la couleur brune aurait été faite à partir d'un tube de ce « mummy brown » qui fut très à la mode au XIXe siècle. Depuis la Renaissance, on appréciait en effet les qualités de ce mélange « de chair et d'asphalte » qui produit un pigment à la fois solide, exotique et quelque peu macabre...
Rien de tel pour en faire un ingrédient recherché, au moment même où les apothicaires commencent à s'en détourner. Et si la matière première vient à manquer, on peut toujours trouver d'autres ressources, comme les coeurs momifiés des rois de France qui seraient passés de leurs tombeaux de Saint-Denis à la palette du peintre Martin Drölling pour son Intérieur d'une cuisine (1815). Edward Burne-Jones, tête de file des Préraphaélites anglais, eut plus de scrupules : découvrant l'origine de sa peinture, il aurait creusé un trou dans son jardin pour offrir à son tube de peinture des obsèques dignes de ce nom...

Alexandre Lenoir, Les Restes d'Henri IV exhumés de son tombeau en 1793, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Agrandissement : Martin Drölling, Intérieur d'une cuisine, 1815, Paris, musée du Louvre.

Sous les bandelettes

Léon Cogniet, L?Expédition d?Egypte sous les ordres de Bonaparte (détail), 1835, Salon carré, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Maurice Orange, Napoléon Bonaparte devant les pyramides, contemplant la momie d'un roi (1798), 1895, musée d'Art moderne Richard-Anacréon, Granville.En 1798, coup de tonnerre dans le monde des momies : Bonaparte débarque en Égypte, et avec lui toute une armée de savants. On ne plaisante plus ! Quoique...

Rapidement, les scientifiques se laissent à leur tour envoûter et, après avoir nourri leur curiosité et produit quelques croquis, abandonnent les momies aux antiquaires et aux marchands d'engrais, qui se sont lancés à la fin du XIXe siècle dans l'importation de tonnes de restes de chats. Heureusement, quelques excentriques mondains s'amusent à combler leur voyeurisme en organisant des séances publiques de démaillotage. Succès garanti !

Félix Bonfils, Marchand de momies égyptiennes, 1875-1883, Paris, musée du quay Branly-Jacques Chirac.Si certains doivent se contenter d'obscurs défunts, d'autres ont le privilège d'un tête-à-tête avec les plus grands souverains de l'Égypte ancienne, dont toute une cohorte a été retrouvée en 1881 dans une cachette, à Deir el Bahari. Thoutmosis III, Séthi Ier, Hatchepsout et même Ramsès II, ils sont tous là, protégés des pillards depuis 3000 ans.

Les analyses, d'abord très sommaires, bénéficient dès 1896 des rayons X qui permettent d'en savoir un peu plus sur la santé de ces très Anciens sans détruire les dépouilles. Et il y a de quoi remplir les dossiers médicaux : au fil des avancées en techniques d'autopsie, on découvre une variole pour Ramsès V, du diabète pour Hatchepsout, de la sous-nutrition pour les pauvres, des maux dentaires et des vers pour tout le monde.

Paul Dominique Philippoteaux, Dépouillement d'une momie au musée de Gizeh le 31 mars 1891, 1891, coll. part.

Le « bestial » Ramsès II à la loupe

Le 1er juin 1886, c'est Ramsès II lui-même qui se retrouve sur la table de Gaston Maspero, directeur des fouilles françaises en Égypte. En ¼ d'heure, l'opération de mise à nu de la momie 5233 est expédiée...
Rapport d'autopsie de Ramsès II, Tupper Scrapbook Collection, entre 1860 et 1890, Boston Public Library. Agrandissement : Photo-carte de Pierre Loti « Non encore momifié en 1909 ».« Cette dernière enveloppe écartée, Ramsès II apparut. […]. La tête est allongée, petite par rapport au corps. […] Le front est bas, étroit, l'arcade sourcilière saillante, le sourcil blanc et fourni, l'oeil petit et rapproché du nez, le nez long, mince, busqué comme le nez des Bourbons […] En résumé, le masque de la momie donne très suffisamment l'idée de ce qu'était le masque du roi vivant : une expression peu intelligente, peut-être légèrement bestiale, mais de la fierté, de l'obstination et un air de majesté souveraine qui perce encore sous l'appareil grotesque de l'embaumement. […] La poitrine est ample, les épaules sont hautes, les bras croisés sur la poitrine, les mains longues, fines et rougies de henné, les ongles très beaux, taillés à hauteur de chair et soignés comme ceux d'une petite maîtresse. » (Procès-verbal de l'ouverture de la momie de Ramsès II, 1886).

Miroir, dis-moi que je suis immortel...

La pratique de l'embaumement n'est pas morte en Égypte mais a traversé les siècles et les mers. Pèlerins et croisés, bien décidés à reposer chez eux, y ont eu recours. Mais la technique se perd, et les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des attentes. Saint Louis n'a-t-il pas été bouilli pour faire le trajet Tunis-Paris ?

Les fouilles de M. Gayet à Antinoé, Le Petit Journal, 1904.Petit-à-petit, les chirurgiens affinent leur pratique et offrent aux hautes personnalités la promesse d'attendre la fin des cérémonies mortuaires puis la résurrection sous un aspect présentable. Louis XVIII fut le dernier à profiter de leur savoir-faire en 1824, savoir-faire qui nous permet aujourd'hui d'avoir à disposition les rapports d'autopsie d'une bonne partie de notre royauté.

L'embaumement n'est pas mort avec les années, loin s'en faut. Au XXe siècle, il est revenu en force avec le culte de la personnalité des grands leaders, souvent communistes, qui souhaitent ainsi continuer à veiller sur leur peuple...

Sont ainsi passés sous le scalpel Hô Chi Minh et Mao Zedong, Ferdinand Marcos et Hugo Chávez. Ils ne faisaient finalement que suivre l'exemple du plus illustre d'entre eux, Lénine, qui, malgré son refus d'être placé sous vitrine pour l'éternité, continue à attirer les foules sur la place Rouge. Au grand dam de ses successeurs qui se demandent bien que faire de ce corps, maintenant que le vent a tourné...

Momie d'une femme adulte, Égypte de l'époque hellénistique, âgée d'environ 65 ans. L'étude radiologique a révélé qu'elle souffrait de pathologies liées à l'âge, telles que l'artériosclérose, la perte de dents, l'arthrite et la calcification du cartilage, Madrid, musée archéologique national d'Espagne. Agrandissement : Dépouille de Lénine.

Indestructible Napoléon !

Ils n'en crurent pas leurs yeux ! Lorsque les membres de l'expédition, chargée de ramener le corps de l'Empereur en France en 1840, ouvrirent ses multiples cercueils, une surprise les attendait :
« Tout parut parfaitement conservé : on distingua très bien l'Empereur, vêtu en habit des chasseurs de la Garde, avec sa plaque de la Légion d'honneur, son chapeau en travers sur la partie supérieure des cuisses. [...] Le docteur toucha les mains qui parurent fort bien, quoique un peu gonflées. […] La tête, à l’exception du nez qui paraissait avoir été comprimé par le dessus du cercueil, était en parfait état, seulement un peu gonflée. Mais cela n'altérait que très peu les traits, il aurait suffi d'avoir vu une seule fois l'Empereur pour le reconnaître en ce moment. Le docteur toucha légèrement les chairs de la tête et déclara qu'elles étaient momifiées. » (Gaspard Gourgaud, Le Retour des Cendres de l'Empereur Napoléon, 1840).

Victor Adam, Ouverture du tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène (versioncolorisée), 1840, Paris, musée de l'Armée.

Quand la nature prend les choses en main

Reconnaissons-le, la nature est parfois beaucoup plus efficace que nous ! C'est ce qu'ont dû penser les archéologues en découvrant les corps extrêmement bien conservés de certains de nos ancêtres, à commencer par Otzi, figé dans la glace des Alpes il y a 40 siècles.

Momie dite de « la Doncella », XVIe siècle, Salta (Argentine), musée d'Archéologie de Haute Montagne.Il faut dire que le froid est une des méthodes les plus efficaces, comme le prouvent plusieurs cas d'hibernatus. Citons le cas de « la Doncella », jeune fille inca immolée aux dieux avec deux compagnons en haut d'un volcan argentin et dont le corps est resté intact malgré les 500 ans passés sous les glaces.

En Europe du Nord, ce sont les tourbières qui ont servi de linceuls aux dépouilles de victimes sacrifiées entre le néolithique et le Moyen Âge. On ne sait pas grand-chose de l'homme de Grauballe ou de celui de Tollund, mais leurs visages paisibles malgré la violence de leur mort semblent encore prêts à s'animer.

Momie de l'homme de Tollund, IVe siècle av. J.-C., musée Hovedgården, Silkeborg, Danemark.

Momie du Tarim dite « Beauté de Loulan », IIe au Ie millénaire av. J-C., Xinjiang, musée de la région autonome ouïghoure du Xinjiang.D'autres ont rejoint la mort de façon plus paisible, mais dans des lieux tout aussi protecteurs. Si les sables du désert du Taklamakan avaient toutes les propriétés pour dessécher les momies de Tarim (Chine de l'ouest, IIe au Ie millénaire av. J-C.), les catacombes des Capucins de Palerme semblaient a priori moins bien loties.

Mais on ne peut rien contre l'effet de mode : lorsque des dépouilles, momifiées naturellement, y furent entreposées au XVIe siècle, la demande fut telle que les moines se lancèrent dans une véritable petite entreprise d'embaumement, fort lucrative. C'est ainsi qu'aujourd'hui, près de 8000 défunts en costumes d'époque y observent les visiteurs !

Des momies qui assurent le spectacle

« Une foule de têtes sinistres et terribles qui semblaient m’appeler avec des bouches toutes grandes ouvertes, mais sans voix, et qui me regardaient avec des orbites sans yeux » (Victor Hugo, Voyage aux Pyrénées)... Rien de tel pour attirer les curieux ! Victor Hugo a donc fait comme tout le monde, il est descendu en 1843 dans la crypte de l'église Saint-Michel de Bordeaux. Ce haut lieu touristique de la ville avait déjà accueilli Gustave Flaubert, qui aborde ici timidement la question du respect dû aux morts momifiés, question toujours d'actualité à l'heure où certaines dépouilles, comme les têtes tatouées maories, sortent des musées pour bénéficier d'une sépulture :
Momies de l'église Saint-Michel de Bordeaux, carte postale du début du XXe siècle.« C'est dans la tour Saint-Michel que se trouve le fameux caveau corroyeur, qui a la propriété de tanner les hommes ; ingénieux caveau qui n'a pas été aux écoles d'arts et métiers et qui fait de peaux de chrétiens des peaux d'ânes, car j'atteste qu'elles sont toutes dures, brunes, coriaces et retentissantes. Je suis désespéré de ne pas avoir eu d'idées fantastiques au milieu de ces vénérables momies ; je ne suis pas assez sensible non plus pour que cela m'ait fait horreur ; j'avoue que je me suis assez diverti à contempler les grimaces de tous ces cadavres de diverses grandeurs, dont les uns ont l'air de pleurer, les autres de sourire, tous d'être éveillés et de vous regarder comme vous les regardez. Qui sait ? ce sont peut-être eux qui vivent et qui s'amusent à nous voir venir les voir. [...]
On vient, on les examine à la lanterne, le gardien leur fait sonner la poitrine pour faire voir qu'elle est dure ; on passe au suivant et, quand la revue est passée, on remonte l'escalier. C'est là leur métier, à ces morts ; on les a retirés de dessous terre, et on les a alignés en cercle [...] Quand on vous a raconté leur genre de mort et que vous avez donné vos dix sous, tout est dit et vous faites place à d'autres ». (Voyage aux Pyrénées et en Corse, 1886).

L'officier Horatio Gordon Robley et sa collection de mokomokai (têtes momifiées maories), 1896, Londres, Wellcome Institute.

Bouh ! Fais-moi peur !

Des morts qui veulent narguer la mort mais tout en ayant une belle apparence de morts... Voilà de quoi donner des idées aux créateurs d'histoires !

George Barbier, Illustration de couverture pour Le Roman de la momie de Théophile Gautier, 1929, Paris, BnF. Agrandissement : Affiche du film de The Mummy de Karl Freud, 1932.Lorsque les momies débarquent en Europe en nombre au XIXe siècle, la mode est justement au macabre. Les Romantiques prennent plaisir à blêmir de peur en faisant de ces morts-vivants un objet de désir comme de répulsion. Avec son Roman de la momie (1857), Théophile Gautier joue donc à la fois la carte de l'exotisme, du mystère et de l'amour.

Mais c'est surtout l'appel du frisson qui va triompher par la suite, notamment avec le développement des rumeurs de malédiction des pharaons. Nos revenants égyptiens vont donc connaître un certain succès sur les grands écrans, de La Momie, avec Boris Karloff en 1932, jusqu'au film du même nom de 1999.

Mais, reconnaissons-le, jamais les momies ne sont parvenues à atteindre la méchante virtuosité des vampires, fantômes et autres zombis, et doivent se contenter de petits rôles parodiques. Rien à faire, elles semblent condamnées à davantage nous faire sourire que claquer des dents... pour l'éternité !

Hergé, extrait des Cigares du pharaon, 1934.

Bibliographie

François Dunan et Roger Lichtenberg, Les Momies. Un voyage dans l'éternité, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1991,
Momies. Les chemins de l'éternité, catalogue de l'exposition organisée par le département du Var sous la direction de Philippe Charlier, 2022.


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Publié ou mis à jour le : 2025-10-31 13:25:04

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