De l'Antiquité à nos jours

L'esclavage, une réalité qui dure

Un esclave est une personne dépourvue de droits civiques et assujettie à un maître qui peut en disposer à son gré, la contraindre à travailler sans rémunération légale et la vendre à autrui.

L'esclavage caractérise le fait de priver un être humain de ses droits (droit de choisir son travail et son lieu de résidence, droit de fonder une famille et d'élever ses enfants, droit de s'instruire et de nouer des relations avec les personnes de son choix, droit de se déplacer à sa guise) et de le réduire au statut d'un bien mobilier que l'on peut acheter et vendre (les personnes emprisonnées au nom de la loi pour s'être rendues coupables d'un crime ou d'un délit n'entrent pas dans cette définition).

Il est apparu avec les premières sociétés organisées, en Mésopotamie, il y a 5 000 ans, et a concerné d'abord des prisonniers de guerre que l'on choisissait d'asservir et d'exploiter plutôt que de les tuer. C'était une forme de pis-aller humanitaire ! Le mot latin qui désigne les esclaves (servus) dérive de conservare (« conserver la vie «) et rappelle cette origine.

Si la réduction en esclavage des captifs de guerre a pour ainsi dire disparu, il n'en va pas de même d'une autre forme de servitude : l'esclavage pour dette. Il concerne les malheureux contraints de se livrer à leur créancier faute de pouvoir le rembourser, ou contraints de lui livrer leur enfant à des fins d'exploitation...

Essor de l'esclavage

Le mot actuel esclave vient du mot Esclavon ou Slave parce qu'au Moyen Âge, les Vénitiens et les Génois achetaient en grand nombre des païens de Slavonie (une région de la côte adriatique) ou d'Europe orientale. Ils les revendaient aux Arabes musulmans, lesquels faisaient une grande consommation d'esclaves blancs tout autant que de noirs. On évalue à 1,5 millions le nombre de Slaves razziés et réduits en esclavage de 1350 à 1450 tant par les Italiens que par les Mongols et les Arabes.

La chrétienté occidentale est devenue après l'An Mil la première région du monde sans esclaves, l'Église et les souverains prohibant la vente d'êtres humains, conformément à l'édit de 1315 : « Selon le droit de nature, chacun doit naître franc [libre] ». Toutefois, au XVe siècle, sur le littoral méditerranéen, des marchands en contact avec le monde musulman ne manquèrent pas d'y acheter des esclaves pour leur compte personnel. C'est ainsi qu'est apparue au sud de la péninsule ibérique une économie de plantation similaire à celle qui existait au Moyen-Orient, avec un nombre conséquent d'esclaves africains.  

Au XVIe siècle, la colonisation du Nouveau Monde a suscité de nouveaux besoins de main-d'oeuvre. Ne trouvant plus assez de ressources chez les Amérindiens et dans les bouges du Vieux Continent, les Européens ont fait venir des esclaves d'Afrique noire, où ils n'avaient guère de peine à trouver des vendeurs (marchands arabes ou roitelets noirs).

Cette traite atlantique a surtout prospéré aux Temps modernes (XVIIe et XVIIIe siècles) avec le développement des plantations de canne à sucre et de tabac, grâce aux avantages fiscaux des gouvernements européens, soucieux de réduire leurs importations (note). Dans les travaux de force, les Africains ont fini par complètement se substituer aux « engagés » européens de sorte qu'on en est venu à assimiler le travail servile à l'esclavage des noirs. Ainsi s'est développé en Amérique le racisme et le mythe de la supériorité de la race blanche.

Faute de pouvoir interdire l'esclavage dans les colonies, les gouvernements européens ont choisi de l'encadrer pour en limiter les abus. C'est ainsi que le fils du grand Colbert, ministre de Louis XIV, édicta en mars 1685 un texte réglementaire plus tard appelé Code Noir.

De l'abolitionnisme au retour de l'esclavage

L'esclavage, pudiquement qualifié d'« institution particulière » par les élites des Lumières, a été progressivement aboli à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle dans les États américains et les colonies européennes grâce à l'action des sociétés philanthropiques d'inspiration chrétienne.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'influence des idées démocratiques a conduit à son abolition dans l'ensemble des États de la planète. Les derniers pays à l'abolir officiellement ont été deux pays arabo-musulmans : l'Arabie séoudite en 1962 et la Mauritanie en... 1980.

Il n'empêche que l'on assiste en ce début du XXIe siècle à un retour de l'esclavage dans de vastes parties de la planète, en particulier en Afrique noire depuis la vague de décolonisation des années 1960, mais aussi dans certains pays arabo-musulmans, dans le sous-continent indien où perdure l'esclavage pour dette, dans certaines régions chinoises et même en Europe, avec l'exploitation des populations fragiles issues de l'immigration illégale.

L'esclavage a laissé des traces dans les mentalités. C'est ainsi qu'en Afrique du Nord, au Maroc comme en Algérie, les immigrés d'Afrique noire se plaignent d'être traités avec mépris, honteusement exploités et souvent violentés. « La couleur de peau est toujours associée à un statut inférieur. Des tribus pratiquaient l'esclavagisme dans tout le Maghreb et c'est resté dans l'imaginaire collectif », souligne le sociologue marocain Mehdi Alioua (Le Monde, 26 novembre 2017).

Au cœur du continent africain, l'effondrement des États et des administrations hérités de la colonisation européenne a entraîné la reprise de trafics humains à grande échelle (note). En 2001, la presse a révélé la résurgence du travail servile et fait état de bateaux chargés d'enfants dans le golfe de Guinée. En Côte d'Ivoire, au Gabon ou encore au Ghana, de petits planteurs et des artisans profitent ainsi de l'extrême misère de certaines contrées pour acheter des enfants à vil prix à leurs parents.

Dans toute la frange sahélienne au sud du Sahara (Mauritanie, Mali, Niger, Nigeria, Tchad, Soudan), de sanglantes tensions perdurent entre les descendants d'esclaves et leurs anciens propriétaires, généralement des nomades musulmans à peau claire (note). Dans les années 1990, les commerçants mauritaniens du Sénégal ont été ainsi victimes de violences meurtrières de la part d'émeutiers noirs qui les ressentaient comme liés aux anciens trafiquants d'esclaves. Plus récemment, en Centrafrique, une agression venue du nord musulman et du Tchad voisin a réveillé dans la population noire la phobie des anciens trafiquants musulmans. Les commerçants de la capitale, immigrés récents, en ont fait les frais.

Chez les bédouins qui nomadisent dans la région du Niger, l'esclavage concernerait encore plusieurs millions de personnes, des noirs au service de leur maître jour et nuit, toute leur vie durant, et qui sont tués sans autre forme de procès s'ils tentent de s'enfuir. Au Soudan, dans le bassin supérieur du Nil, le trafic d'esclaves perdure entre les régions du sud, peuplées de noirs animistes ou chrétiens, et les régions du nord, dominées par des Arabes musulmans.

Sur les côtes de Libye, les noirs qui tentent de gagner l'Europe sont embarqués par les trafiquants musulmans sur des rafiots dans des conditions plus abominables que le « bois d'ébène » aux XVIIe-XVIIIe siècles. Des images d'un marché d'esclaves en Libye, volées par la chaîne CNN en novembre 2017, rappellent la persistance en islam de la traite négrière et même son regain, favorisé par le recul de l'ordre occidental.

L'esclavage dans le monde au XXIe siècle (source : Washington Post)

L'Europe découvre à son tour l'esclavage

En Europe occidentale, l'esclavage fait son retour après mille ans d'absence. Il réapparaît dans les communautés africaines, dans les ambassades moyen-orientales et dans des ateliers asiatiques. Dans tous ces milieux, on exploite des immigrants clandestins rendus dociles par la privation de passeport et la menace de la prison. L'esclavage s'introduit aussi dans certaines franges de la bourgeoisie française, où l'on emploie avec bonne conscience des femmes et des hommes de ménage d'origine africaine ou asiatique sans trop se poser de questions sur leur statut et sur leur degré de liberté vis-à-vis de leurs congénères.

Aux Antilles et en Guyane, dans les départements français d'outre-mer, les pouvoirs publics et les élus tolèrent l'emploi d'immigrés haïtiens comme ouvriers agricoles ou domestiques, dans des conditions très proches du travail forcé et de l'esclavage. En Italie du sud et en Andalousie, de grandes exploitations agricoles embauchent dans une totale illégalité des migrants clandestins tout juste débarqués et corvéables à merci...

L'aggravation des conditions sociales, la précarisation du salariat et le recul de l'État de droit rendent plus difficile la traque de ces pratiques que l'Europe  a eu le privilège d'ignorer pendant plusieurs siècles. Le combat contre l'esclavage n'est en rien achevé et il serait pour le moins malheureux d'en parler comme d'une affaire du passé.

Félicitons-nous que les députés français l'aient enfin reconnu et aient inscrit ce crime dans le Code pénal le 15 mai 2013 en le définissant comme « le fait d’exercer sur une personne les attributs du droit de propriété ou de maintenir une personne dans un état de sujétion continuelle en la contraignant à une prestation de travail ou sexuelle, ou la mendicité ou à toute prestation non rémunérée ».

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2020-06-20 17:19:52

 
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