Les juifs en Europe

L'antisémitisme moderne, de 1492 à nos jours

L'antisémitisme moderne (XIXe-XXe siècles) se distingue radicalement de l'antijudaïsme médiéval. Celui-ci laissait aux juifs la faculté de se faire baptiser pour échapper à leur condition ! Le nouvel antisémitisme se moque quant à lui de l'aspect proprement religieux.

Contre toute évidence, il présente les Juifs comme une race à part, dotée de caractéristiques spécifiques et ineffaçables, par exemple le goût de l'argent, le cosmopolitisme et le mépris de la patrie. Les prémices de cet antisémitisme se situent en Espagne à l'aube de la Renaissance avec l'importance inédite accordée à la « limpieza de la sangre ».

« limpieza de la sangre »

Autodafé (Pedro Berruguete, 1475, détail du tableau :  Saint Dominique préside un autodafe, musée du Prado)À la fin du Moyen Âge, en Espagne, les juifs faussement convertis devinrent la cible privilégiée de l'Inquisition qui leur reprochait de corrompre la religion catholique.

Ils furent désignés avec mépris du nom de marrane, du castillan marrano (porc) qui vient lui-même de l'arabe moharannah ou mahram qui signifie interdit et en est venu à désigner les porcs.

Le samedi 31 mars 1492, la reine Isabelle de Castille et son mari Ferdinand d'Aragon décident d'en finir avec eux. Forts de leur victoire sur le dernier royaume musulman de la péninsule, ils signent un édit par lequel ils laissent aux juifs d'Espagne jusqu'au 31 juillet pour se convertir ou quitter le pays.

Beaucoup de juifs et de marranes refusent la soumission et s'enfuient au Portugal voisin, dans les États musulmans d'Afrique du Nord, dans l'empire ottoman, voire dans les États du pape où leur sécurité est assurée ! Ils restent connus sous le nom de «Sépharades», mot qui désigne l'Espagne dans leur langue dérivée de l'hébreu.

Quelques marranes du Portugal s'installeront plus tard dans le Bordelais (parmi eux les ancêtres de l'écrivain Michel de Montaigne), d'autres en Hollande (parmi eux les ancêtres du philosophe Spinoza).

L'édit d'expulsion exacerbe la méfiance du pouvoir à l'égard des faux convertis. C'est ainsi que les chanoines de la cathédrale de Cordoue exigent en 1535 que l'accès au chapitre soit réservé aux personnes qui attestent de la «limpieza de la sangre» (la pureté du sang).

Un certificat de bon chrétien

La «limpieza de la sangre» n'est pas du racisme au sens du XIXe siècle. Elle n'a rien de racial ou génétique malgré l'allégorie du sang. Elle trouve son origine dans la traque par l'Église et l'État espagnol des faux convertis. Et pour les suspects, comment mieux se défendre d'une accusation d'apostasie qu'en faisant remonter leur foi catholique à plusieurs générations ?

Des esprits affûtés perçoivent néanmoins le risque de faire dépendre la qualité de chrétien non plus d'un choix individuel mais de la naissance et de l'hérédité. C'est ainsi que le pape Paul III repousse la disposition prise par les chanoines de Cordoue.

L'empereur Charles Quint montre quant à lui moins de discernement et l'impose à l'ensemble de l'Espagne pour complaire à son clergé. Toute personne désirant un poste rémunéré en Espagne doit démontrer qu'elle n'a aucun juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations (cette obligation sera seulement abrogée le 13 mai 1865).

En 1609, le roi d'Espagne couronne l'entreprise de purification nationale en expulsant enfin les musulmans convertis sous la contrainte, les Morisques. Vidé de sa substance vive et d'une partie de ses sujets les plus dynamiques, le royaume entre alors dans une longue décadence.

Philosémitisme des Lumières

Espagne mise à part, l'Europe manifeste jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle une plus grande tolérance à l'égard de ses minorités israélites. Dans le vieux Berlin, on voit encore la belle maison d'un célèbre financier juif dont le roi de Prusse Frédéric II avait fait son conseiller et son favori au XVIIIe siècle.

Au début de la IIIe République, en France, un avocat républicain d'origine juive, Adolphe Crémieux, fait octroyer la citoyenneté française à ses coreligionnaires d'Algérie. En Grande-Bretagne, à la même époque, Benjamin Disraeli, avocat d'origine juive converti au christianisme à l'âge de 13 ans, est porté à la tête du gouvernement...

Cette tolérance n'exclut pas toutefois la persistance de préjugés dont les juifs n'ont pas le monopole... On peut ainsi trouver chez Voltaire des propos insultants à l'égard des juifs comme à l'égard des « gueux », des protestants, des prêtres et des moines, des musulmans etc.

On peut de la sorte parler de philosémitisme (le contraire de l'antisémitisme) pour qualifier l'attitude dominante de l'opinion occidentale à l'égard des juifs jusque dans les années 1870. Ce philosémitisme va de pair avec une plus grande intégration des juifs à la société occidentale.

Des juifs mieux intégrés et plus visibles

Sous l'Ancien Régime, les communautés israélites d'Europe avaient leurs lois, leurs tribunaux et leurs institutions communautaires, tout comme dans les sociétés islamiques. Elles vivaient à l'écart, un peu comme les Roms en ce début du XXIe siècle, et parfois, comme en Pologne et en Russie, possédaient une culture et une langue propre, le yiddish.

Au Siècle des Lumières, tout change. Les élites intellectuelles, bienveillantes à l'égard des juifs, leur demandent cependant de renoncer à leurs institutions et à leurs rites les plus voyants.

À Paris, le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre lance en 1789 à la tribune de l'Assemblée constituante : «Il faut tout refuser aux juifs comme nation ; il faut tout leur accorder comme individus ; il faut qu'ils soient citoyens». Ainsi en décident les députés. Leur choix est facilité par le fait que le pays ne compte alors que 40 000 juifs (0,2% de la population). Rien à voir avec, par exemple, la Russie qui en compte à la même époque un million.

En 1806, Napoléon 1er revient en partie sur la thèse de Clermont-Tonnerre en créant un Consistoire central israélite de France et des consistoires départementaux. Sa décision est motivée par le souci pragmatique d'étouffer des flambées d'antisémitisme en Alsace.

Les juifs d'Europe occidentale, saisissant au vol la chance qui leur est offerte, vont s'intégrer avec succès et, par l'étude et le travail, nombre d'entre eux vont accéder aux meilleures places, choisissant parfois de se convertir pour faciliter leur progression sociale.

Paradoxalement, cet effort méritant d'intégration et d'assimilation rend les juifs plus visibles et en fait bientôt la cible des aigris et des idéologues...

Changement de cap et triomphe de la « science »

Les premiers dérapages se produisent à la fin du XIXe siècle, en même temps que le Vieux Continent s'éloigne du christianisme.

Plusieurs ouvrages donnent un semblant de crédit à des idéologies d'un nouveau genre, totalitaires, racistes et antisémites, en rupture avec les principes démocratiques hérités du christianisme et des « Lumières », qui respectaient les individus dans leur infinie diversité.

Le premier d'entre eux, publié en 1853-1855, est l'oeuvre du comte français Arthur de Gobineau. Intitulé Essai sur l'inégalité des races humaines, il professe de façon hasardeuse que l'humanité serait le produit impur du métissage des races originelles. Cet essai sans prétention sera exploité à satiété par les leaders racistes et notamment par Hitler.

La théorie de la sélection naturelle, exposée par Charles Darwin dans L'Origine des Espèces, en 1859, engendre un darwinisme social qui voit dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins que l'application de la sélection naturelle à l'espèce humaine.

Mieux encore, Friedrich Engels, ami de Karl Marx, envisage comme un bienfait l'extermination de peuples arriérés d'Europe centrale et d'autres théoriciens scientistes prônent l'intervention de l'État pour améliorer l'espèce humaine. Leurs préceptes seront mis en oeuvre par les sociaux-démocrates suédois, qui autoriseront en 1922 la stérilisation des handicapés et des marginaux, et Hitler fera de même dès 1933.

De son côté, l'anarchiste russe Mkhaïl Bakounine, rival malheureux de Marx pour la direction de la 1ère Internationale, tient des propos très durs contre les juifs de tous bords : « Les Juifs ont un pied dans la banque et l'autre dans le mouvement socialiste [...]. Eh bien, tout ce monde juif, formant une secte exploitante, un peuple sangsue, un unique parasite dévorant, étroitement et intimement organisé, non seulement à travers les frontières des États, mais encore à travers toutes les différences des opinions publiques - ce monde juif est aujourd'hui en grande partie à la disposition de Marx d'un côté, de Rotschild de l'autre » (note).

La défaite de la France dans la guerre franco-prussienne inspire en 1886 au journaliste Édouard Drumont l'ouvrage le plus abject qui soit : La France juive, essai d'histoire contemporaine. Dans ce volumineux pamphlet, l'auteur oppose pour la première fois la race supérieure des prétendus « Aryens » aux Sémites (juifs).

Alfred Dreyfus (1859-1935) Il n'hésite pas à discerner l'influence juive dans tous les avatars malheureux de l'histoire de France. C'est ainsi qu'il prête à Napoléon 1er une ascendance juive qui expliquerait le désastre dans lequel l'empereur a plongé son pays !

Dans les années 1890, Édouard Drumont étend son influence à la faveur du scandale de Panama, où sont impliqués plusieurs financiers juifs. Son journal La libre parole (500.000 exemplaires !) attise les querelles autour de l'affaire Dreyfus.

La banque Rothschild, présente à Londres, Paris, Vienne et Francfort, devient pour les nationalistes comme pour les socialistes le symbole vivant du juif cosmopolite qui suce le sang des peuples.

Cette confusion mentale est illustrée par les propos antisémites d'une violence inouïe que l'on peut lire dans le Journal d'Edmond de Goncourt, un homme raffiné qui a créé le prix littéraire du même nom. Il est l'ami d'Édouard Drumont comme d'Émile Zola.

Chassé-croisé politique

Les premières violences antisémites surviennent en Russie, après l'assassinat du « tsar libérateur » Alexandre II par des étudiants anarchistes. Ce meurtre absurde entraîne son fils et successeur Alexandre III dans une répression brutale, appuyée sur le nationalisme grand-russe.

Les communautés juives, très nombreuses dans les villes occidentales de l'empire, qui s'expriment en yiddish et sont imprégnées de culture germanique, deviennent les boucs émissaires les plus évidents.

La police tsariste commet un faux grossier, Le protocole des Sages de Sion, pour étayer les accusations de meurtres rituels portées contre eux et encourager les pogroms. Le texte, rédigé par un agent du nom de Mathieu Golovinski, prétend relater les débats du Congrès sioniste juif mondial de Bâle, en 1897. Il plagie curieusement un pamphlet antinapoléonien de 1864 : Dialogue aux enfers en remplaçant l'empereur Napoléon III par les Juifs !

Beaucoup de juifs russes émigrent alors vers l'Allemagne, l'Autriche, les États-Unis ou encore la Palestine. D'autres, dans les villes industrielles d'Ukraine et de Biélorussie, se constituent en syndicats afin de résister à la police tsariste. Leur organisation, le Bund, devient très vite le fer de lance de l'opposition socialiste révolutionnaire au régime tsariste. C'est sur elle que s'appuiera en grande partie Lénine pour se hisser à la tête des révolutionnaires russes au début du XXe siècle.

Incendie d'une synagogue à Siegen À la veille de la Grande guerre (1914-1918), c'est encore en Allemagne que les juifs se sentent le mieux intégrés. Tout bascule après la défaite de l'Allemagne et la prise de pouvoir bolchevique en Russie.

En URSS, Staline projette d'éloigner les juifs en créant à leur intention en 1928 une fumeuse « République autonome juive du Birobidjan », aux confins de la Mongolie et de la Sibérie. Dans la Pologne national-démocrate, après 1935, les Juifs sont persécutés et chassés... vers l'Allemagne. On en vient enfin, avec Hitler, aux lois antisémites de Nuremberg (1935) et au génocide de 1941-1945.

À Paris, le 5 septembre 1941, est inaugurée l'exposition Le Juif et la France, odieuse opération de propagande nazie organisée par l'ambassade allemande. Elle va recueillir un succès mitigé avec un total de 200 000 visiteurs.



Inauguration de l'exposition Le Juif et la France (Les Actualités mondiales - propagande nazie -, 17 septembre 1941),  source : INA

 

En 1953 encore, en dépit de l'horreur unanime suscitée par la Shoah, Staline accuse ses médecins juifs d'être à l'origine du « complot des blouses blanches » et c'est seulement la mort qui l'empêche de déporter tous les juifs de son pays.

On a pu croire dans les années 1970 que les horreurs du passé avaient vacciné les Européens contre l'antisémitisme. Mais un nouvel antisémitisme est en train d'émerger, sans lien idéologique avec le précédent mais tout aussi lourd de menaces. Une Histoire qui ne finit pas.

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2020-02-26 11:27:45

 
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