La Crise européenne

L'UE « en état de mort cérébrale » ?

Le conseil des ministres franco-allemand qui devait se tenir ce jour à Fontainebleau a été reporté sine die en raison de divergences majeures entre Paris et Berlin. C’est un signe parmi d'autres de ce que désormais les membres de l'Union s’opposent sur tout. Nous sommes entrés dans le chacun pour soi, au grand dam du président français Emmanuel Macron, dernier dirigeant européen à afficher sa foi en l'Europe et en une « souveraineté européenne ».

Que reste-t-il de l'Union européenne ? La question paraît incongrue tant nous sommes imprégnés de belles formules qui dessinent une Union évidente et incontestable : « La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir » (Mitterrand), « Il y a une souveraineté européenne à construire » (Macron). 

Nous avons vécu pendant plus de soixante ans dans la perspective d’ériger une fédération d’États égaux en droits, comparable aux États-Unis d’Amérique. L’objectif nous paraissait lointain et le chemin abrupt. Mais de l’élargissement à la crise des subprimes et à la pandémie, chaque crise a fait la démonstration de la flexibilité des institutions européennes et de leur capacité à rebondir.

La guerre en Ukraine, relancée par la Russie le 24 février 2022, a paru offrir une nouvelle opportunité de renforcer les liens entre les 27 membre de l’Union. L’Histoire nous enseigne en effet que c’est à l’épreuve de la guerre que les peuples prennent conscience de leur identité. C’est de fait, aujourd’hui, le cas de l’Ukraine et l’on a pu croire que ce serait aussi le cas de l’Union européenne, prête à sacrifier son bien-être dans la solidarité avec Kiev.

Mais il n’y a pas eu de miracle. Par une ruse dont l’Histoire est coutumière, la guerre a réouvert les cicatrices mal refermées des précédentes crises.

La guerre avive les dissensions au sein de l’Union

Quelques mois plus tôt, le gouvernement polonais s’était indigné que le Conseil de l’Europe et l’Union fassent la promotion de l’idéologie LGBT+. Il avait obtenu le 7 octobre 2021 de la Cour constitutionnelle de Pologne qu'elle s'affranchisse des traités européens et d’aucuns y ont vu le signe précurseur d’une désagrégation de l’Union.

La solidarité de l’Union européenne avec l’Ukraine n’a pas dissipé le malaise. Le 1er septembre 2022, Jaroslaw Kaczynski, chef du parti Droit et Justice (PIS) au pouvoir, a ainsi déclaré qu'il allait demander à l'Allemagne la somme colossale de 6 200 milliards de zlotys (1 315 milliards d'euros), correspondant aux dommages infligés au pays par le IIIe Reich ! Ambiance...

À la même époque, à l’été 2021, la flotte française venait au secours de la Grèce, menacée d’agression par la Turquie. Celle-ci intervenait aussi en Syrie contre les alliés de l’OTAN à laquelle elle est sensée appartenir. Dans un entretien avec The Economist, le 7 novembre 2021, le président Emmanuel Macron s’en indignait et déclarait : « Ce qu'on est en train de vivre, c'est la mort cérébrale de l'Otan. (…) Vous n'avez aucune coordination de la décision stratégique des États-Unis avec les partenaires de l'Otan et nous assistons à une agression menée par un autre partenaire de l'Otan, la Turquie, dans une zone où nos intérêts sont en jeu, sans coordination. »

Quand le Pentagone, par la médiation de l’OTAN, a ensuite massivement aidé les Ukrainiens avec ses armements, ses conseillers militaires et ses renseignements par satellites, chacun s’est gaussé de l’erreur d’analyse du président français. Mais s’agissait-il d’une erreur ? Dans les faits, les Européens sont intervenus à la marge dans la guerre. Ils ont laissé les Américains assurer l’essentiel des prestations et prendre toutes les initiatives. La Turquie a continué de faire bande à part cependant que les Français et les Allemands ont piteusement échoué à maintenir le dialogue avec Moscou. 

En surarmant les Ukrainiens dès 2014, les Américains ont fermé la voie à un compromis diplomatique et engagé l’Europe dans une guerre longue dont on peut seulement dire avec certitude qu’elle laissera la Russie et l’Ukraine exsangues (note).

Au sein de l’Union européenne, les conséquences de la guerre s’annoncent ravageuses. Sans prendre le temps de la réflexion, les gouvernants ont dès les premiers jours de l’invasion annoncer leur volonté de renoncer au pétrole et surtout au gaz de Russie. Ces « sanctions » n’ont pas le moins du monde affecté l’effort de guerre russe. Au contraire, elles ont assuré au Kremlin des rentrées d’argent plus élevées que jamais du fait de la flambée des prix sur l’énergie. Elles n’ont surtout pas été suivies par les deux tiers de l’humanité et ont révélé l’isolement de l’Occident sur la scène internationale. 

Plus gravement encore, le renoncement au gaz russe a révélé au grand jour les colossales erreurs stratégiques de l’Allemagne, la locomotive de l’Union. Dans les deux dernières décennies, sous les mandats de Gerhard Schröder et Angela Merkel, le pays a souhaité s’émanciper du charbon tout en renonçant au nucléaire. Il s’est tourné vers la Russie pour l’approvisionner en gaz naturel, relativement peu polluant et moins émetteur de gaz à effet de serre que le charbon. 

Mais par souci de cohérence, il eut fallu dans le même temps répondre aux avances du président Poutine qui, dès 2001, devant le Bundestag, réclamait un partenariat ouvert entre l’Europe et la Russie, sans en exclure les États-Unis. Au lieu de cela, Washington n’a eu de cesse de creuser les dissensions entre Moscou et son environnement proche et dès le printemps 2008, au sommet de l’OTAN de Bucarest, sous les yeux de Poutine lui-même, l’Ukraine et la Géorgie ont reçu une invitation à rejoindre l’alliance.

Nous en payons aujourd’hui les conséquences. Pris de panique par la perspective d’une industrie à l’arrêt faute de gaz, Berlin frappe à toutes les portes pour s’approvisionner vaille que vaille, y compris auprès d’États peu recommandables en matière de droits humains. Et tant pis pour l’Arménie, privée de son protecteur naturel et livrée à l’appétit de l’un de ces États, l’Azerbaïdjan.

Sans surprise, le grand gagnant du chaos européen est l’Amérique, qui vend aux Européens et en premier lieu aux Français du gaz de schiste liquéfié, un produit tout ce qu’il y a de plus polluant et émetteur de gaz à effet de serre. Et profitant de son avantage, le gouvernement américain vend son gaz aux Européens quatre fois plus cher qu’à ses propres entreprises.

Le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire s’est indigné de cette distorsion de concurrence à l’Assemblée nationale mais bien évidemment sans résultat. Pour ramener les Américains à la raison, il eut fallu un minimum de concertation en Europe. C’est tout le contraire comme l’illustre le report du conseil franco-allemand. Les Allemands ne savent plus où donner de la tête et, faute de mieux, s’en prennent à la France qui souhaite relancer son programme nucléaire et refuse de construire un gazoduc entre l’Espagne et l’Allemagne.

Dès le début octobre, sans en référer à ses partenaires, l’Allemagne a débloqué 200 milliards d’euros afin de soutenir ses industriels. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen s’en est elle-même inquiétée : « Il est primordial que nous préservions des conditions de concurrence équitable au sein de l'Union européenne dans notre marché unique... Sans solution européenne, nous risquons la fragmentation. »

Berlin a refusé par ailleurs un plafonnement européen du prix du gaz qui aurait impliqué un nouvel emprunt mutualisé comme lors de la pandémie. « Mieux vaut reconnaître que nous sommes divisés » plutôt que de continuer « à faire semblant », a déclaré Mario Draghi, alors Président du Conseil italien. « On nous demande de faire preuve de solidarité dans le partage de l'énergie, mais il n'y a pas de solidarité dans nos appels à contenir les prix » (Le Figaro, 5 octobre 2022).

La France à la ramasse

Pendant plusieurs décennies, les gouvernants français se sont plu à exalter les vertus du « couple franco-allemand », moteur indispensable de la construction européenne.  Ce couple existait bel et bien avant la chute du Mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne et le lancement de la monnaie unique, quand la France et l’Allemagne fédérale avaient l’une et l’autre une population comparable et un tissu industriel puissant. Il avait le visage de De Gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, Mitterrand-Kohl. Il a semblé perdurer avec Chirac-Schröder. Mais depuis lors, il relève seulement de l’illusion et n’est plus invoqué que sur les bords de la Seine.

L’Allemagne a pu financer sa réunification dans les années 1990 avec le concours de ses partenaires européens. Ensuite, à partir de 2004, l’industrie allemande, bénéficiant d’une désinflation des bas salaires, a profité de l’union monétaire pour assommer ses concurrents européens et en premier lieu la France, selon le processus que nous avons détaillé il y a plusieurs années déjà (Comment la monnaie unique tue l’Europe). Les gouvernants français, qui ont une lourde part de responsabilité dans les erreurs de la monnaie unique, n’ont pas osé protester devant le déséquilibre abyssal de leur balance commerciale. Ils se sont contentés de profiter des faibles taux d’intérêt sur l'euro pour s’endetter et compenser sous forme d’aides sociales et d’emplois publics la disparition du secteur productif.

Nous arrivons au terme du processus. Tous les champions industriels de l’An 2000 ont disparu (Péchiney, Alstom, Alcatel, Lafarge, Technip, etc.). Il n’en reste qu’un seul, LVMH (luxe), qui survit parce que les Chinois et les Japonais continuent de voir notre pays avec les yeux de Marie-Chantal ! Le secteur nucléaire et EDF, qui faisaient la fierté de la France pompidolienne, ont été plombés par des directives européennes insensées et par l’incapacité des dirigeants français à les défendre face aux Grünen allemands. Ils sont au bord du gouffre et c’est au point que l’on risque de manquer d’électricité cet hiver.

Plus stupéfiant encore, cette année, la France, pays d’Europe le mieux doté par la nature en ressources agricoles (« labourage et pastourage sont les deux mamelles dont la France est alimentée », dixit Sully), a vu son secteur agro-alimentaire devenir déficitaire. C’est un peu comme si le Sahara importait du sable ou le Venezuela du pétrole.

Les secteurs de haute technologie ne vont pas mieux. Les Français et en particulier Dassault sont en passe d’être évincés par les Allemands des groupements EADS (aviation) et ESA (espace), brillantes réussites de la France et de l'Europe d’avant-Maastricht.

L’armement français est à son tour menacé par les suites de la guerre en Ukraine. Dans leur ardeur à suivre Washington, Varsovie et Berlin ont en effet annoncé leur intention de se réarmer… en faisant appel à des industriels américains. La Pologne a déjà passé commande d’avions F-35 américains. L’Allemagne s’apprête à en faire autant. 

Enterrant le mythe de l’Allemagne pacifique, le chancelier Olaf Scholz a engagé cent milliards d’euros dans la modernisation de la Bundeswehr avec l’objectif avoué d’en faire la première armée conventionnelle d’Europe ! Par la même occasion, il a enterré les projets franco-allemands d’avions et de chars. Mais il a suggéré un projet de bouclier antimissiles au-dessus de la Baltique et de la mer du Nord auquel participeraient quatorze pays mais ni la France et ni la Pologne, coupable d'antigermanisme primaire !

Dans son discours prononcé à l’Université Charles de Prague, le 26 août 2022, le chancelier allemand s’est offert le luxe d’enterrer les illusions du président Macron, qui en appelait à « l’impulsion franco-allemande » dans son discours de la Sorbonne, le 26 septembre 2017. Olaf Scholz a prôné un élargissement de l’Union à huit ou neuf pays des Balkans et d'Europe orientale, façon d’assurer à ses industriels les sous-traitants et la main-d’œuvre à bas coût qu’ils réclament. Il a aussi suggéré de remplacer à la tête de l’Union le vote à l’unanimité par le vote à la majorité qualifiée dans des domaines aussi sensibles que la défense ou la diplomatie. 

Il va de soi que ces propositions ne seront jamais acceptées par la France et sans doute aussi par l’Italie. Elles n’en témoignent pas moins des divisions profondes de l’Union européenne. Sans doute celle-ci ne disparaîtra-t-elle pas pour autant. Ses institutions subsisteront vaille que vaille comme a subsisté pendant plusieurs siècles le Saint Empire romain germanique. Mais comme ce dernier, elles seront vidées de leur sens, celui d’une communauté d’États solidaires et égaux. 

Une nouvelle réalité se dessine de façon quasi-irrésistible : après un siècle d’atermoiements et de drames immenses, l’Allemagne s’impose à la place qu’elle revendique depuis Bismarck, celle de puissance dominante du Vieux Continent. La France et la Grande-Bretagne, qui se sont partagées le monde pendant deux siècles et demi, tombent dans la marginalité. La première va rejoindre le troupeau des États insignifiants de l’Union, de la Bulgarie au Portugal, sans autre perspective que de suivre les directives de Berlin ; la seconde, selon le vœu de Churchill, a choisi faute de mieux le « grand large », autrement dit l’allégeance pleine et entière à Washington. 

Puissions-nous nous tromper.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-10-27 07:22:08

 
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